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Full text of "Journal de Marie Bashkirtseff, avec un portrait"

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EN  N  A 

44,  Rue  de  la  Tour.  PARIS 

Centre  de  Documentation 


JOURNAL 

DE 

MARIE  BiÀSHKIRTSEFF 
i 


PARIS.  —  L.  MARETHEUX,  IMP.,  1,  RUE  CASSETTE. 


D'après  la  pkotog.  Wal  ery. 


JOURNAL 


DE 


ËNNA 

44,  Rue  de  la  Tour.  PARI 

Centre  de  Documentatic 


AVEC  UN  PORTRAIT 


général; 


TOME  PREMIER 


DOUZIÈME  MILLE 


PARIS 

BIBLIOTHÈQUE -CHARPENTIER 

EUGÈNE  FASQUELLE,  ÉDITEUR 
11,    RUE   DE    GRENELLE,  11 

1903 


A  LA  MÉMOIRE  DE  MARIE  BASHKIRTSEFF 
(après  la  lecture  db  son  journal) 


La  mort  n'est  qu'un  vain  mot.  La  substance  éternelle 
De  ceux  que  nous  pleurons  flotte  éparse  dans  l'air  ; 
Son,  couleur  ou  parfum,  une  forme  nouvelle 
Evoque  à  chaque  instant  Vêtre  qui  nous  est  cher. 

Entre  les  hauts  talus  d'une  châtaigneraie, 
Ce  matin,  deux  enfants  se  tenant  par  la  main, 
Et  plus  loin  une  fille  assise  sous  la  haie, 
Uœil  tourné  vers  la  fuite  ombreuse  du  chemin; 

Le  ciel  d'azur,  la  mer  aux  couleurs  d'améthyste, 
Les  champs  silencieux  et  la  plage  en  émoi; 
Tout,  6  Marie,  ardente  et  merveilleuse  artiste, 
M'a  rappelé  ton  œuvre  et  reparlé  de  toi. 

Ton  altière  raison,  ta  grâce  ensorcelante, 
Ton  esprit,  sur  lesquels  un  nimbe  de  beauté 
Brillait  comme  la  fleur  au  sommet  de  la  plante, 
Tout  cela  reste  entier %  par  la  mort  resjpecté. 

M.  S.  # 


i  JOURNAL 

Non,  non,  toi  qui  trempais  aux  sources  de  la  Vie 
Ta  lèvre  impatiente  avec  tant  de  candeur. 
Le  néant  ne  (a  pas  aveuglément  ravie 
A  ce  monde y  qui  fut  le  souci  de  ton  cœur. 

Tu  promenais  partout  ta  hautaine  espérance 
Dans  un  rêve  brûlant  de  gloire  et  d'action, 
Et  tour  à  tour  Paris,  Naples,  Rome  et  Florence 
Chauffaient  à  leur  foyer  ta  jeune  ambition. 

Le  rude  froissement  des  passions  humaines 
Te  meurtrissait  le  cœur  jusqu'à  l'ensanglanter, 
Tu  n'en  sentais  pas  moins  bouillonner  dans  tes  veinet 
Un  désir  obstiné  de  vivre  et  de  lutter. 

Un  jour  tu  (arrêtas,  non  pas  craintive  ou  lasse, 
Mais  afin  d'incarner  dans  la  réalité, 
Par  delà  ce  qui  meurt,  par  delà  ce  qui  passe, 
Tes  beaux  rêves  d'art  pur  et  de  sincérité. 

Et  tu  créas  ton  œuvre,  —  humaine,  simple  et  vraie, 
Ai/ant  ce  naturel  qui  seul  peut  nous  toucher, 
Belle  de  la  beauté  des  roses  de  la  haie 
Et  de  la  source  vive  au  sortir  du  rocher. 

Le  monde  saluait  déjà  ta  jeune  étoile, 
Et,  tandis  que  ta  gloire  et  ton  nom  célébrés 
Montaient,  VAnge  de  mort  (emporta  sous  son  voile 
Dans  le  linceul  soyeux  de  tes  cheveux  dorés. 

Ta  forme  a  disparu,  mais  ton  âme  d'artiste, 
Tes  tableaux  imprégnés  de  la  splendeur  du  Beau, 


DE  MARIE  BASUKIRTSEFF.  S 

Le  plus  grand,  le  meilleur  de  toi-même  subsisté; 
Il  demeure  avec  nous  en  dépil  du  tombeau. 

Non,  la  mort  nfest  quun  mot.  Je  te  sens  si  vivante. 
En  lisant  ces  feuillets  où  se  posa  ta  main, 
Qu  il  me  semble  te  voir,  dans  la  grâce  mouvante 
De  tes  longs  vêtements,  passer  sur  le  chemin... 

Tu  m'apparais  de  gloire  et  de  clarté  vêtue. 
—  Au  travers  de  ton  œuvre,  ainsi  dans  l'avenir 
Les  foules  te  verront,  blanche  et  pure  statue, 
Te  dresser,  radieuse,  au  fond  du  souvenir. 

André  Theuriet. 


S&i*t-Enogat,  septembre  1881 


PRÉFACE 


À  quoi  bon  mentir  et  poser?  Oui,  il  est  évident  que 
j'ai  le  désir,  sinon  l'espoir,  de  rester  sur  cette  terre,  par 
quelque  moyen  que  ce  soit.  Si  je  ne  meurs  pas  jeune, 
j'espère  rester  comme  une  grande  artiste;  mais  si  je 
meurs  jeune,  je  veux  laisser  publier  mon  journal  qui  ne 
peut  pas  être  autre  chose  qu'intéressant. — Mais  puisque 
je  parle  de  publicité,  cette  idée  qu'on  me  lira  a  peut- 
être  gâté,  c'est-à-dire  anéanti,  le  seul  mérite  d'un  tel 
livre?  Eh  bien,  nonl —  D'abord  j'ai  écrit  très  longtemps 
sans  songer  à  être  lue,  et  ensuite  c'est  justement  parce 
que  j'espère  être  lue  que  je  suis  absolument  sincère. 
Si  ce  livre  n'est  pas  l'exacte,  l'absolue,  la  stricte  vérité, 
il  n'a  pas  raison  d'être.  Non  seulement  je  dis  tout  le 
temps  ce  que  je  pense,  mais  je  n'ai  jamais  songé  un 
seul  instant  à  dissimuler  ce  qui  pourrait  me  paraître 
ridicule  ou  désavantageux  pour  moi. —  Du  reste,  je  me 


6  JOURNAL 

crois  trop  admirable  pour  me  censurer. —  Vous  pouvez 
donc  être  certains,  charitables  lecteurs,  que  je  m'étale 
dans  ces  pages  tout  entière.  Moi  comme  intérêt,  c'est 
peut-être  mince  pour  vous,  mais  ne  pensez  pas  que  c'est 
moi,  pensez  que  c'est  un  être  humain  qui  vous  raconte 
toutes  ses  impressions  depuis  l'enfance.  C'est  très  inté- 
ressant comme  document  humain.  Demandez*  à  M.  Zola 
et  même  à  M.  de  Goncourt,  et  même  à  MaupassantI 
Mon  journal  commence  à  douze  ans  et  ne  signifie 
quelque  chose  qu'à  quinze  ou  seize  ans.  Donc  il  y  a 
une  lacune  à  remplir  et  je  vais  faire  une  espèce  de 
préface  qui  permettra  de  comprendre  ce  monument 
littéraire  et  humain. 

Là,  supposez  que  je  suis  illustre.  Nous  commen- 
çons : 

Je  suis  née  le  11  novembre  1860.  C'est  épouvantable 
rien  que  de  récrire.  Mais  je  me  console  en  pensant  que 
je  n'aurai  certainement  plus  d'âge  lorsque  vous  me 
lirez. 

Mon  père  était  le  fils  du  général  Paul  Grégorievitch 
Bashkirtseff,  d'une  noblesse  de  province,  brave,  tenace, 
dur  et  même  féroce.  Mon  aïeul  a  été  nommé  au 
grade  de  général  après  la  guerre  de  Crimée,  je  crois. 
Il  a  épousé  une  jeune  fille,  fille  adoptive  d'un  très 
grand  seigneur;  elle  mourut  à  trente-huit  ans,  en  lais- 
sant cinq  enfants  :  mon  père  et  quatre  sœurs. 

Maman  s'est  mariée  à  vingt  et  un  ans,  après  avoir 


DE  MARIE  BASUKIRTSEFF.  7 

dédaigné  de  très  beaux  partis.  Maman  est  une  demoi- 
selle Babanine.  Du  côté  des  Babanine  nous  sommes 
de  vieille  noblesse  de  province,  et  grand-papa  s'est 
toujours  vanté  d'être  d'origine  Tartare,de  la  première 
invasion.  Baba  Nina  sont  des  mots  tartars,  moi  je  m'en 
moque...  Grand-papa  était  le  contemporain  de  Ler- 
montofî,  Poushkine,  etc.  Il  a  été  Byronien,  poète, 
militaire,  lettré.  Il  a  été  au  Caucase...  Il  s'est  marié 
très  jeune  à  mademoiselle  Julie  Cornélius,  âgée  de 
quinze  ans,  très  douce  et  jolie.  Ils  ont  eu  neuf  enfants, 
excusez  du  peu  I 

Après  deux  ans  de  mariage,  maman  alla  vivre  chez 
ses  parents  avec  ses  deux  enfants.  Moi,  j'étais  toujours 
avec  grand'maman  qui  m'idolâtrait.  Avec  grand'ma- 
man,  il  y  avait  pour  m'adorer  ma  tante,  lorsque  ma- 
man ne  remmenait  pas  avec  elle.  Ma  tante  plus  jeune 
que  maman,  mais  pas  jolie,  sacrifiée  et  se  sacrifiant  à 
tout  le  monde. 

En  1870,  au  mois  de  mai,  nous  sommes  parties  pour 
l'étranger.  Le  rêve  si  longtemps  caressé  par  maman 
s'est  accompli.  A  Vienne,  on  resta  un  mois,  se  grisant 
de  nouveautés,  de  beaux  magasins  et  de  théâtres.  On 
arriva  à  Baden-Baden  au  mois  de  juin,  en  pleine  saison, 
en  plein  luxe,  en  plein  Paris.  Voici  combien  nous 
étions  :  Grand-papa,  maman,  ma  tante  RomanofT,  Dinf, 
(ma  cousine  germaine),  Paul  et  moi,  et  nous  avion  j 
avec  nous  un  docteur,  cet  angélique,  incomparable 


8  IOURNAL 

Lucien  Walitsky.  Il  était  Polonais,  sans  patriotisme 
exagéré,  une  bonne  nature,  très  câlin,  qui  se  dépensait 
en  charges  d'atelier.  A  Achtirka  il  était  médecin  du 
district.  Il  étai*  à  l'Université  avec  le  frère  de  maman 
et  fut  de  tout  temps  de  ia  maison.  Au  moment  du  dé- 
part pour  l'étranger,  il  fallait  un  médecin  pour  grand 
papa  et  on  emmena  Walitsky.  C'est  à  Bade  que  j'ai 
compris  le  monde  et  l'élégance  et  que  je  fus  torturée 
de  vanité... 

Mais  je  n'ai  pas  assez  parlé  de  la  Russie  et  de  moi, 
c'est  le  principal.  Selon  l'usage  des  familles  nobles 
habitant  la  campagne,  j'eus  deux  institutrices,  une 
russe  et  l'autre  française.  La  première  (russe),  dont 
j'ai  gardé  la  mémoire,  était  une  Mme  Melnikoff,  une 
femme  du  monde,  instruite,  romanesque  et  séparée  de 
son  mari,  se  faisant  institutrice  par  coup  de  tète  après 
la  lecture  de  nombreux  romans.  Ce  fut  une  amie  pour 
la  maison.  On  la  traita  en  égale.  Tous  les  hommes  lui 
faisaient  la  cour,  et  elle  s'enfuit  un  beau  matin,  après 
je  ne  sais  quelle  histoire  romanesque.  —  On  est  très 
romanesque  en  Russie  —  Elle  aurait  pu  dire  adieu  et 
partir  tout  naturellement,  mais  le  caractère  slave, 
greffé  de  civilisation  française  et  de  lectures  romanes- 
ques, est  une  drôle  de  machine.  En  femme  malheu- 
reuse, cette  dame  a  tout  de  suite  adoré  la  petite  fille 
qui  lui  était  confiée.  Moi,  je  lui  ai  rendu  son  adoration 
par  esprit  de  pose,  déjà.  Et  ma  famille  gobe  use  et  po- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  9 

seuse  a  cru  que  ce  départ  devait  me  rendre  malade; 
on  me  regardait  ce  jour-là  avec  compassion,  et  je  crois 
même  que  grand'maman  a  fait  faire  un  potage  exprès, 
un  potage  de  malade.  Je  me  sentais  devenir  toute  pâle 
devant  ce  déploiement  de  sensibilité.  J'étais,  du  reste, 
assez  chétive,  grêle  et  pas  jolie.  Ce  qui  n'empêchait  pas 
tout  le  monde  de  me  considérer  comme  un  être  qui 
devait  fatalement,  absolument,  devenir  un  jour  ce  qu'il 
y  a  de  plus  beau,  de  plus  brillant  et  de  plus  magnifique. 
Maman  alla  chez  un  juif  qui  disait  la  bonne  aventure  : 

—  Tu  as  deux  enfants,  lui  dit-il,  le  fils  sera  comme 
tout  le  monde,  mais  la  fille  sera  une  étoile!... 

Un  soir,  au  théâtre,  un  monsieur  me  dit  en  riant  : 

—  Montrez  vos  mains,  mademoiselle...  Oh!  à  la 
façon  dont  elle  est  gantée,  il  n'y  a  pas  à  en  douter,  elle 
sera  terriblement  coquette. 

J'en  restai  toute  fière.  Depuis  que  je  pense,  depuis 
l'âge  de  trois  ans  (j'ai  tété  jusqu'à  trois  ans  et  demi), 
j'ai  eu  des  aspirations  vers  je  ne  sais  quelles  gran- 
deurs. Mes  poupées  étaient  toujours  des  reines  ou  des 
rois;  tout  ce  que  je  pensais  et  tout  ce  qu'on  disait  au- 
tour de  maman  semblait  toujours  se  rapporter  à  ces 
grandeurs  qui  devaient  infailliblement  venir. 

A  cinq  ans,  je  m'habillais  avec  des  dentelles  à  ma- 
man, des  fleurs  dans  les  cheveux,  et  j'allais  danser  au 
salon.  J'étais  la  grande  danseuse  Petipa,  et  toute  la 
maison  était  là  à  me  regarder.  Paul  n'étail  presque 


10  JOURNAL 

rien,  et  Dina  ne  me  portait  pas  ombrage,  bien  que  fille 
du  bien-aimé  Georges.  —  Encore  une  histoire.  Lorsque 
Dina  vint  au  monde,  grand'maman  alla  la  prendre  sans 
cérémonie  h  sa  mère  et  la  garda  toujours.  C'était  avant 
ma  naissance  à  moi. 

Après  Mme  Melnikoff,  j'eus  pour  gouvernante  Mlle  So- 
phie DolgikofF,  âgée  de  seize  ans.  —  Sainte  Russie  1 1  — 
Et  une  autre,  française,  qu'on  appelait  Mme  Brenne,  qui 
portait  une  coiffure  à  la  mode  du  temps  de  la  Restau- 
ration, avait  des  yeux  bleu  pâle  et  semblait  très  triste, 
avec  ses  cinquante  ans  et  sa  phtisie.  Je  l'aimais  beau- 
coup. Elle  me  faisait  dessiner.  J'ai  dessiné,  avec  elle, 
une  petite  église  au  trait.  Du  reste,  je  dessinais  sou- 
vent; pendant  que  les  grands  faisaient  leur  partie  de 
cartes,  je  venais  dessiner  sur  le  tapis  vert. 

Mme  Brenne  est  morte  en  1868,  en  Crimée.— La  petite 
Russe,  traitée  en  enfant  de  la  maison,  a  été  sur  le  point 
de  se  marier  avec  un  jeune  homme  que  le  docteur 
avait  amené  et  qui  était  connu  par  ses  échecs  matri- 
moniaux. Cette  fois,  tout  semblait  marcher  à  ravir, 
lorsque,  un  soir,  en  entrant  dans  sa  chambre,  je  vois 
Mlle  Sophie  qui  pleurait  comme  une  perdue,  le  nez  dans 
ses  coussins.  Tout  le  monde  est  arrivé. 

—  Quoi,  qu'y  a-t-il? 

Enfin,  après  bien  des  larmes  et  des  sanglots,  la  pauvre 
enfant  finit  par  dire  qu'elle  ne  pourrait  jamais,  non, 
jamais I...  Et  des  pleursl 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  il 

—  Mais  pourquoi? 

—  Parce  que...  parce  que  je  ne  puis  pas  m'habituer 
à  sa  figure! 

Le  fiance'  entendait  tout  cela  du  salon.  Une  heure 
après,  il  bouclait  sa, malle  en  l'arrosant  de  larmes  et 
partait.  C'était  le  dix-septième  mariage  manque'. 

Je  me  rappelle  si  bien  ce  :  «  Je  ne  puis  pas  réha- 
bituer à  sa  figure  !  »  ça  partait  tellement  du  cœur, 
,queje  compris  alors,  même  très  bien,  que  ce  serait 
vraiment  horrible  d'épouser  un  homme  à  la  figure 
duquel  on  ne  peut  s'habituer. 

Tout  ça  nous  ramène  à  Bade  en  1870.  La  guerre 
étant  déclarée,  nous  avons  filé  sur  Genève,  moi  le  cœur 
rempli  d'amertume  et  de  projets  de  revanche.  Tous 
les  jours  avant  de  me  coucher,  je  récitais  tout  bas  cette 
prière  supplémentaire  : 

—  Mon  Dieu,  faites  que  je  n'aie  jamais  la  petite  vé- 
role, que  je  sois  jolie,  que  j'aie  une  belle  voix,  que  je 
sois  heureuse  en  ménage  et  que  maman  vive  long- 
temps! 

A  Genève,  nous  avons  logé  à  l'hôtel  de  la  Couronne, 
au  bord  du  lac.  On  m'a  donné  un  professeur  de  des- 
sin qui  a  apporté  des  modèles  à.  copier  :  des  petiti 
chalets  où  les  fenêtres  étaient  dessinées  comme  des 
troncs  d'arbres  et  qui  ne  ressemblaient  pas  aux  vr  aies 
fenêtres  des  vrais  chalets.  Aussi  n'en  ai-je  pas 
voulu,  ne  comprenant  pas  qu'une  fenêtre  fût  faite 


42  JOURNAL 

ainsi.  Alors  le  vieux  bonhomme  m'a  dit  de  copier  la 
vue  de  la  fenêtre,  tout  bonnement,  d'après  nature.  A 
ce  moment  nous  avions  quitté  l'hôtel  de  la  Couronne 
pour  loger  dans  une  pension  de  famille,  et  le  mont 
Blanc  était  en  face  de  nous.  J'ai  donc  copié  scrupuleu- 
sement ce  que  je  voyais  de  Genève  et  du  lac,  et  ça  en 
est  resté  là,  je  ne  sais  plus  pourquoi.  A  Bade  on  avait 
eu  le  temps  de  faire  faire  nos  portraits  d'après  des 
photographies,  et  ces  portraits  m'ont  paru  laids  et  lé- 
chés dans  leur  effort  d'être  jolis  

Quand  je  serai  morte,  on  lira  ma  vie  que  je  trouve, 
moi,  très  remarquable.  (Il  n'aurait  plus  manqué  qu'il 
en  fût  autrement!)  Mais  je  hais  les  préfaces  (elles 
m'ont  empêchée  de  lire  une  quantité  de  livres  excel- 
lents) et  les  avèrtissements  des  éditeurs.  Aussi,  j'ai 
voulu  faire  ma  préface  moi-même.  On  aurait  pu  s'en 
passer,  si  je  publiais  tout;  mais  je  me  borne  à  me 
prendre  à  douze  ans,  ce  qui  précède  est  trop  long. 
Je  vous  donne,  du  reste,  des  aperçus  suffisants  dans  le 
courant  de  ce  journal.  Je  reviens  en  arrière  souvent  à 
propos  de  n'importe  quoi. 

Si  j'allais  mourir  comme  cela,  subitement,  prise 
d'une  maladie!...  Je  ne  saurai  peut-être  pas  si  je  suis  en 
danger;  on  me  le  cachera, et9  iprès  ma  mort,  on  fouil- 
lera dans  mes  tiroirs;  on  trouvera  mon  journal,  ma 
famille  le  détruira  après  l'avoir  lu  et  il  ne  rester* 
bientôt  plus  rien  de  moi,  rien  ...  rien...  rien!...  C'est 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  13 

ce  qui  m'a  toujours  épouvantée.  Vivre,  avoir  tant  d'am- 
bition, souffrir,  pleurer,  combattre  et,  au  bout,  l'ou- 
bli!... l'oubli...  comme  si  je  n'avais  jamais  existé.  Si 
je  ne  vis  pas  assez  pour  être  illustre,  ce  journal  inté- 
ressera les  naturalistes;  c'est  toujours  curieux,  la  vie 
d'une  femme,  jour  par  jour,  sans  pose,  comme  si  per- 
sonne au  monde  ne  devait  jamais  la  lire  et  en  même 
temps  avec  l'intention  d'être  lue;  car  je  suis  bien  sûre 
qu'on  me  trouvera  sympathique...  et«je  dis  tout,  tout, 
tout.  Sans  cela,  à  quoi  bon?  Du  reste,  cela  se  verra 
bien  que  je  dis  tout  

Paris,      mai  1884. 


JOURNAL 

DE 

MARIE  BASHKIRTSEFF 


1873 

Janvier  (à  l'âge  de  12  ans).  —  Nice,  promenade  des  An- 
glais, Villa  Acqua-Viva. 

La  tante  Sophie  joue,  au  piano,  des  airs  petits-rus- 
siens,  et  cela  m'a  rappelé  notre  campagne,  j'y  suis  toute 
transportée  et  quels  souvenirs  puis-je  avoir  de  là,  si  ce 
n'est  de  la  pauvre  grand'maman?  Les  larmes  me  vien- 
nent aux  yeux  ;  elles  sont  dans  les  yeux  et  vont  couler  à 
l'instant;  elles  coulent  déjà...  Pauvre  grand'maman  1 
Comme  je  suis  malheureuse  de  ne  t'avoir  plus  icil 
comme  tu  m'aimais,  et  moi  aussi!  mais  j'étais  un 
peu  trop  petite  pour  t'aimer  comme  tu  le  méritais!  Je 
suis  tout  émue  de  ce  souvenir.  Le  souvenir  de  grand'- 
maman est  un  souvenir  respectueux,  sacré,  aimé, 
mais  il  n'est  pas  vivant.  —  0  mon  Dieu,  donne-moi  du 
bonheur  dans  la  vie  et  je  serai  reconnaissante.  Mais, 
que  dis-je?  il  me  semble  que  je  suis  dans  ce  monde 
pour  le  bonheur:  faites-moi  heureuse,  ô  mon  Dieu  ! 

La  tante  Sophie  joue  toujours,  les  sons  arrivent  vers 
moi  par  intervalles  et  ils  me  pénètrent  l'âme.  Je 
n'apprends  pas  de  leçons  pour  demain,  c'est  la  fête  de 


16 


JOURNAL 


Sophie.  0  mon  Dieu,  donne-moi  le  duc  de  H...!  je  l'ai- 

nierai  et  je  le  rendrai  heureux;  je  serai  heureuse,  moi 
aussi,  je  ferai  du  bien  aux  pauvres.  C'est  un  péché  de 
croire  qu'on  peut  acheter  les  grâces  de  Dieu  avec  les 
bonnes  œuvres,  mais  je  ne  sais  comment  m'exprimer. 

J'aime  le  ducde  H...  et  jene  puisluidire  queje  l'aime, 
et  si  je  le  lui  disais  même,  il  n'y  ferait  pas  attention. 
Quand  il  était  ici,  j'avais  un  but  pour  sortir,  m'habil- 
ler,  mais  maintenant!...  J'allais  à  la  terrasse  dans 
J'attente  de  le  voir,  de  loin,  pour  une^seconde  au  moins. 
Mon  Dieu,  soulage  ma  peine;  je  ne  puis  te  prier  da- 
vantage, entends  ma  prière.  Ta  grâce  est  si  infinie, 
ta  miséricorde  est  si  grande,  tu  as  fait  tant  de  choses 
pour  moi  !  Cela  me  fait  de  la  peine  de  ne  pas  le  voir  à  la 
promenade.  Sa  figure  s'est  distinguée  parmi  les  figures 
vulgaires  de  Nice. 

Mme  Howard  nous  a  invitées  hier  à  passer  le 
dimanche  avec  ses  enfants.  Nous  étions  sur  le  point 
de  partir,  quand  Mmo  Howard  est  rentrée,  et  nous  a  dit 
qu'elle  était  chez  maman  et  lui  a  demandé  la  permis- 
sion de  nous  garder  jusqu'au  soir.  Nous  restâmes,  et 
après  le  dîner  nous  allâmes  au  grand  salon,  qui  était 
sombre,  et  les  filles  m'ont  tellement  priée  de  chanter, 
elles  se  sont  mises  à  genoux,  les  enfants  de  même; 
nous  avons  beaucoup  ri;  j'ai  chanté:  «  Santa  Lucia  » 
«  Le  soleil  s'est  levé  »,  et  quelques  roulades.  Ils  étaient 
tous  tellement  extasiés  qu'ils  se  sont  mis  à  m'embrasser 
affreusement  :  oui,  c'est  le  mot.  Si  je  pouvais  produire 
le  même  effet  sur  le  public,  je  me  serais  mise  sur  la 
«cène  aujourd'hui  même. 

C'est  une  si  grande  émotion  d'être  admirée  pour 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


quelque  chose  de  plus  que  la  toilette  !  Vraiment,  de  ces 
paroles  admiratives  des  enfants,  je  suis  toute  ravie. 
Que  serait-ce  donc  si  j'étais  admirée  par  d'autres?... 

Je  suis  faite  pour  des  triomphes  et  des  émotions  ; 
donc  le  mieux  que  j'ai  à  faire,  c'est  de  me  faire  can- 
tatrice. Si  le  bon  Dieu  veut  me  conserver,  fortifier  et 
agrandir  la  voix,  là,  je  puis  avoir  le  triomphe  dont 
j'ai  soif.  Là,  je  puis  avoir  la  satisfaction  d'être  célèbre, 
connue,  admirée  ;  et  c'est  par  là  que  je  puis  avoir  celui 
que  j'aime.  Rester  comme  je  suis,  j'ai  peu  d'espoir 
qu'il  m'aime,  il  ignore  mon  existence.  Mais  quand  il 
me  verra  entourée  de  gloire  et  de  triomphe!...  Les 
hommes  sont  ambitieux...  Et  je  puis  être  reçue 
dans  le  monde,  parce  que  je  ne  serai  pas  une  célébrité 
sortie  d'un  débit  de  tabac  ou  d'une  rue  sale.  Je  suis 
noble,  je  n'ai  pas  besoin  de  faire  quelque  chose,  mes 
moyens  me  le  permettent,  donc  j'aurai  encore  plus  de 
gloire  et  de  facilité  à  m'élever.  Comme  cela  ma  vie 
sera  parfaite.  Je  rêve  la  gloire,  la  célébrité,  être  connue 
partout  ! 

En  paraissant  sur  la  scène,  voir  ces  milliers  de  per- 
sonnes qui  attendent  avec  un  battement  de  cœur  le 
moment  où  vous  chanterez.  Savoir,  en  les  voyant, 
qu'une  note  de  votre  voix  les  met  tous  à  vos  pieds. 
Les  regarder  d'un  regard  fier  (je  puis  tout);  voilà  ce 
que  je  rêve,  voilà  ma  vie,  voilà  mon  bonheur,  voilà 
mon  désir.  Et  alors,  étant  entourée  de  tout  cela,  Mgr  le 
duc  de  H...  viendra  comme  les  autres  se  prosterner  à 
mes  pieds,  mais  il  n'aura  pas  la  même  réception  que 
les  autres.  Cher,  tu  seras  ébloui  de  ma  splendeur,  et  tu 
m'aimeras;  tu  verrasle  triomphe  dontje  serai  entourée, 
et  c'est  vrai,  tun'es  digne  que  d'une  femme  comme  j'es- 
père l'être.  Je  ne  suis  pas  laide,  je  suis  même  jolie, 
oui,  plutôt  jolie.  Je  suis  extrêmement  bien  faite,  comme 

M.  B.  2. 


18 


JOURNAL 


une  statue,  j'ai  d'assez  beaux  cheveux,  j'ai  une  manière 
de  coquetterie  très  bonne,  je  sais  me  comporter  avec 
les  hommes. 

Je  suis  honnête,  et  jamais  je  ne  donnerai  un  baiser  à 
un  autre  homme  que  mon  mari,  et  je  puis  me  vanter 
de  quoi  ne  peuvent  pas  toujours  les  petites  filles  de 
douze  à  quatorze  ans,  de  n'avoir  jamais  été  embrassée, 
ni  d'avoir  embrassé  quelqu'un.  —  Alors  une  jeune  fille 
qu'il  verra  au  plus  haut  point  de  la  gloire  que  peut  ob- 
tenir une  femme, l'aimant  d'un  amour  ferme  depuis  son 
enfance,  étant  honnête  et  pure,  cela  i'étonnera,  il  vou- 
dra m'avoir  à  tout  prix,  et  m'épousera  par  orgueil. 
Mais,  que  dis-je  ?  pourquoi  ne  puis-je  admettre  qu'il 
peut  m'aimer?  Ah!  oui,  avec  l'aide  de  Dieu.  Dieu  m'a 
fait  trouver  le  moyen  d'avoir  celui  que  j'aime...  Merci, 
6  mon  Dieu,  merci  1 

Vendredi  14  mars.  —  Ce  matin  ,  j'entends  un  bruit 
de  voitures  dans  la  rue  de  France;  je  regarde  et  je 
vois  le  duc  de  H.,  à  quatre  chevaux,  allant  du  côté  de 
la  promenade.  0  mon  Dieu,  s'il  est  ici,  il  prendra  part 
eu  tir  aux  pigeons  en  avril;  j'irai  absolument  l 

* 
•  * 

Aujourd'hui  j'ai  vu  encore  le  duc  de  H...  Personne  ne 
se  tient  comme  lui;  il  a  l'air  tout  à  fait  d!un  roi  quand 
il  est  dans  sa  voiture. 

A  la  promenade,  j'ai  vu  plusieurs  fois  G...  (1)  en 
noir;  elle  est  belle,  pas  tant  elle  que  sa  coiffure  ;  son 
entourage  est  parfait,  il  n'y  manque  rien.  Tout  est 

(1)  La  maîtresse  du  duc» 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


19 


distingué,  riche,  magnifique  ;  vraiment  on  la  prendrait 
pour  une  grande  dame.  Il  est  naturel  que  tout  cela  con- 
tribue à  sa  beauté  :  —  sa  maison  avec  des  salons,  des 
petits  coins  avec  une  lumière  douce  venant  à  travers 
des  draperies  ou  des  feuillages  verts;  elle-même  coif- 
fée, habillée,  soignée  comme  on  ne  peut  mieux,  assise 
dans  un  salon  magnifique,  comme  une  reine,  où  tout 
est  accommodé  et  arrangé  pour  la  rendre  le  mieux 
possible.  Il  est  tout  naturel  qu'elle  plaise  et  qu'il  l'aime. 
Si  j'avais  tout  son  entourage,  je  serais  encore  mieux. 
Je  serais  heureuse  avec  mon  mari,  car  je  ne  me  négli- 
gerais point,  je  me  soignerais  pour  lui  plaire  comme 
je  me  soignais  quand  je  voulais  lui  plaire  pour  la  pre- 
mière fois.  D'ailleurs,  je  ne  comprends  pas  comment 
un  homme  et  une  femme,  tant  qu'ils  ne  sont  pas  ma- 
riés, peuvent  s'aimer  toujours  et  tachent  de  se  plaire 
sans  ces«*e,  puis  se  négligent  après  le  mariage... 

Pourquoi  se  faire  une  idée  qu'avec  le  mot  mariage, 
tout  passe  cl  qu'il  ne  reste  que  la  froide  et  réservée 
amilié?  Pourquoi  profaner  le  mariage,  en  se  repré- 
sentant la  femme  en  papillotes,  en  peignoir,  avec  du 
cold-cream  sur  le  nez  et  cherchant  à  obtenir  de  son 
mari  de  l'argent  pour  ses  toilettes?... 

Pourquoi  la  femme  se  négligerait-elle  devant 
l'homme  pour  lequel  elle  doit  se  soigner  le  plus? 

Je  ne  vois  pas  pourquoi  on  traiterait  son  mari  en 
animal  domestique!,  et  pourquoi,  tant  qu'on  n'est  pas 
mariée,  on  veut  plaire  à  cet  homme?  Pourquoi  ne  res- 
terait-on pas  toujours  coquette  avec  son  mari  et  ne  le 
traiterait-on  pas  comme  un  étranger  qui  vous  plaît? 
Avec  la  différence  qu'à  un  étranger  on  ne  doit  rien 
permettre  de  trop.  Est-ce  que  c'est  parce  qu'on  peut 
s'aimer  ouvertement,  et  parce  que  ce  n'est  pas  un 
crime,  et  parce  que  ie  mariage  est  béni  par  Dieu?  Est- 


20 


JOURNAL 


ce  parce  que  ce  qui  n'est  pas  défendu  n'est  rien  ?  et 
parce  qu'on  ne  trouve  du  plaisir  que  dans  les  choses 
défendues  et  cachées?  Mon  Dieu,  cela  ne  doit  pas  être 
ainsi;  je  comprends  bien  autrement  tout  cela  ! 

Je  force  ma  voix  pour  chanter,  et  je  l'abîme,  et  c'est 
pour  cela  que  j'ai  juré  à  Dieu  de  ne  plus  chanter  (ser- 
ments que  j'ai  cent  fois  violés)  jusqu'à  ce  que  je  prenne 
des  leçons,  et  je  l'ai  prié  de  me  purifier,  agrandir 
et  fortifier  la  voix.  Pour  m'empêcher  de  chanter,  j'y 
mets  une  condition  terrible,  c'est  que  si  je  chante,  je 
perdrai  la  voix.  C'est  affreux  ;  mais  je  ferai  tout  pour 
accomplir  cette  promesse. 

Vendredi  30  décembre.  —  Aujourd'hui,  une  robe 
antédiluvienne,  ma  petite  jupe  et  casaque  en  velours 
noir,  par-dessus,  la  tunique  et  la  jaquette  sans  manches 
de  Dina,  cela  fait  très  bien.  Je  crois  que  c'est  parce  que 
je  sais  porter  la  robe  et  que  j'ai  la  tournure  élégante, 
(j'avais  l'air  d'une  petite  vieille).  On  m'a  beaucoup  re- 
gardée. Je  voudrais  savoir  pourquoi  on  me  regarde,  si 
c'est  parce  que  je  suis  drôle  ou  jolie.  Je  paierais  cher 
celui  qui  me  dirait  la  vérité.  J'ai  envie  de  demander  à 
quelqu'un  (à  un  jeune  homme)  si  je  suis  jolie.  J'aime 
toujours  croire  aux  bonnes  choses  et  j'aime  croire  que 
c'est  plutôt  parce  que  je  suis  jolie.  Je  me  trompe  peut- 
être;  mais  si  c'est  une  illusion,  j'aime  mieux  la  gar- 
der, parce  qu'elle  est  flatteuse.  Que  voulez-vous?  dans 
ce  monde,  il  faut  tourner  les  choses  au  mieux  possi- 
ble? La  vie  est  si  belle  et  si  courte  1 

Je  pense  à  ce  que  va  faire  mon  frère  Paul  quand  il 
sera  grand.  Quelle  profession  ?  car  il  ne  peut  pas  passer 
ea  vie  comme  bien  des  gens  :  se  promener  avant,  puis 
se  jeter  dans  le  monde  de  joueurs  et  de  cocottes,  fi  i 
D'ailleurs  il  n'en  a  pas  le  moyen,  je  lui  écrirai  tous  les 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


21 


dimanches  des  lettres  raisonnables,  pas  des  conseils, 
non;  mais  en  camarade.  Enfin,  je  saurai  m'y  prendre, 
et,  avec  laide  de  Dieu,  j'aurai  quelque  influence  sur 
lui,  car  il  doit  être  un  homme. 

J'étais  si  préoccupée  que  j'ai  presque  oublié  (quelle 
honte!)  l'absence  du  Duc!...  il  me  semble  qu'un  si 
grand  abîme  nous  sépare,  surtout  si  nous  allons  en 
Russie,  en  été  I  On  parle  de  cela  sérieusement.  Com- 
ment puis-je  croire  que  je  l'aurai  ?  Il  ne  pense  pas  à 
moi  plus  qu'à  la  neige  de  l'hiver  dernier;  je  n'existe 
pas  pour  lui.  Restant  encore  à  Nice  l'hiver,  je  puis 
espérer;  mais  il  me  semble  qu'avec  le  départ  pour  la 
Russie  toutes  mes  espérances  s'envolent;  tout  ce  que 
je  croyais  possible  s'évanouit;  je  sens  une  douleur  lente 
et  calme  qui  est  affreuse,  je  perds  tout  ce  que  je  croyais 
possible.  Je  suis  dans  un  moment  de  douleur  le  plus 
grand,  c'est  un  changement  de  tout  mon  être.  Comme 
c'est  étrange  !  je  pensais  tout  à  l'heure  à  la  gaieté  du 
tir,  et  maintenant  j'ai  les  plus  tristes  idées  imaginables 
dans  la  tête. 

Je  suis  brisée  par  ces  pensées.  0  mon  Dieu,  à  la 
pensée  qu'il  ne  m'aimera  jamais,  je  meurs  de  douleur  ! 
Je  n'ai  plus  d'espoir,  j'étais  folle  de  désirer  des  choses 
aussi  impossibles.  Je  voulais  du  trop  beau  !  Ah  !  mais, 
non,  je  ne  dois  pas  me  laisser  aller.  Comment  !  j'ose  me 
désespérer  ainsi  !  N'y  a-t-il  pas  Dieu,  qui  peut  tout,  qui 
nie  protège?Comment,  j'ose  penser  de  cette  façon?  n'est- 
il  pas  partout,  toujours  à  veiller  sur  nous?  Lui  peut 
tout,  Lui  est  tout-puissant;  pour  Lui,  il  n'y  a  ni  temps, 
ni  distance.  Je  puis  être  au  Pérou  et  le  duc  en  Afrique 
et,  s'il  le  veut,  il  nous  réunira.  Gomment  ai-je  pu 
admettre  une  minute  une  pensée  désespérée,  comment 
ai-je  pu  pour  une  seconde  oublier  sa  divine  bonté? 
Est-ce  parce  qu'il  ie  me  donne  pas  tout  de  suite  ce 


22 


JOURNAL 


que  je  désire  que  j'ose  le  nier?  Non,  non,  il  est  plus 
miséricordieux,  il  ne  laissera  pas  ma  belle  âme  se 
déchirer  par  des  doutes  criminels. 

Ce  matin,  j'ai  montré  à  MUe  Colignon  (ma  gouver- 
nante) un  charbonnier,  en  lui  disant: Regardez  comme 
cet  homme  ressemble  au  duc  de  H...  Elle  m'a  dit  en 
souriant:  «  Quelle  bêtise!  »  Cela  m'a  fait  un  plaisir  im- 
mense de  prononcer  son  nom.  Mais  je  vois  que,  quand 
on  ne  parle  à  personne  de  celui  qu'on  aime,  cet  amour 
est  plus  fort,  tandis  que  si  on  en  parle  constamment  (ce 
n'est  pas  là  mon  cas)  l'amour  devient  moins  fort;  c'est 
comme  un  flacon  d'esprit  :  s'il  est  bouché,  l'odeur  est 
forte,  tandis  que  s'il  est  ouvert,  elle  s'évapore.  C'est 
justement  ce  qu'est  mon  amour,  plus  fort,  car  je  n'en 
entends  jamais  parler,  je  n'en  parle  jamais  moi-même, 
je  le  garde  tout  entier  pour  moi. 

Je  suis  d'une  humeur  si  triste  ;  je  n'ai  aucune  idée 
positive  de  mon  avenir,  c'est-à-dire  que  je  sais  ce  que 
je  voudrais,  mais  je  ne  sais  pas  ce  que  j'aurai.  Comme 
j'étais  gaie  l'hiver  dernier!  tout  me  souriait,  j'avais  de 
l'espoir.  J'aime  une  ombre  que  je  ne  pourrai  peut-être 
jamais  avoir.  Je  suis  désolée  avec  mes  robes,  j'en  ai 
pleuré.  Je  suis  allée  avec  ma  tante  chez  deux  coutu- 
rières; mais  c'est  mauvais.  J'écrirai  à  Paris,  je  ne  peux 
supporter  les  robes  d'ici,  cela  me  rend  trop  misérable. 

« 
*  * 

Le  soir,  à  l'église  ;  c'est  le  premier  jour  de  notre  se- 
maine sainte,  j'ai  fait  mes  dévotions. 

Je  dois  dire  que  je  n'aime  pas  bien  des  choses  dans 
ma  religion,  mais  ce  n'est  pas  à  moi  de  la  réformer. 
Je  crois  en  Dieu,  au  Christ,  à  la  sainte  Vierge,  je  prie 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


23 


Dieu  tous  les  soirs  et  je  ne  veux  pas  m'occuper  de 
quelques  bagatelles  qui  ne  font  rien  à  la  vraie  religion, 
à  la  vraie  croyance. 

Je  crois  en  Dieu,  et  il  est  bon  pour  moi  et  il  me  donne 
plus  que  le  nécessaire.  Oh!  s'il  me  donnait  ce  que  je 
désire  tant!  le  bon  Dieu  aura  pitié  de  moi;  bien  que  je 
puisse  me  passer  de  ce  que  je  demande,  je  serais  si 
heureuse  si  le  duc  faisait  attention  à  moi  et  je  béni- 
rais Dieu. 

Je  dois  écrire  son  nom,  car  si  je  reste  sans  le  dire 
à  personne,  sans  même  l'écrire  ici,  je  ne  pourrai  plus 
vivre.  Je  craquerai,  parole  d'honneur!  Gela  soulage  la 
peine,  quand,  au  moins,  on  l'écrit. 

« 
»  * 

A  la  promenade,  je  vois  une  voiture  à  volonté  avec 
un  jeune  homme,  grand,  mince,  brun  ;  je  crois  recon- 
naître quelqu'un.  Je  pousse  un  cri  de  surprise  :  oh  I 
caro  II. .A  On  me  demande  :  qu'est-ce?  et  je  dis  que 
Mlle  Golignon  m'a  marché  sur  le  pied. 

Il  n'a  rien  de  son  frère;  tout  de  même,  je  suis  con- 
tente de  le  voir.  Oh!  si  on  faisait  sa  connaissance  au 
moins,  car,  par  lui,  on  pourrait  connaître  le  duel 
J'aime  celui-là  comme  mon  frère,  je  l'aime,  parce 
qu'il  est  son  frère.  A  dîner,  Walitsky  dit  tout  à  coup  : 
«  H....  »  J'ai  rougi,  j'étais  confuse,  je  suis  allée  vers 
l'armoire.  Maman  m'a  reproché  ce  cri,  en  disant  que  ma 
réputation,  etc.,  etc.,  que  ce  n'était  pas  bien.  Je  crois 
qu'elle  devine  un  peu,  car  toutes  les  fois  qu'on  dit  : 
«  H...  »,  je  rougis,  ou  je  sors  brusquement  de  la  cham- 
bre. Elle  ne  me  gronde  pas. 


24 


JOURNAL 


On  est  assis  dans  la  salle  à  manger  à  causer  tran- 
quillement, me  croyant  occupée  à  étudier.  Ils  ignorent 
ce  qui  se  passe  en  moi  et  ne  savent  pas  ce  que  sont 
mes  pensées  maintenant.  Je  dois  être  ou  la  duchesse 
de  H...,  c'est  ce  que  je  désire  le  plus  (car  Dieu  voit 
combien  je  l'aime),  ou  une  célébrité  sur  la  scène;  mais 
cette  carrière  ne  me  sourit  pas  comme  l'autre.  C'est 
sans  doute  flatteur  de  recevoir  les  hommages  du  monde 
entier,  depuis  le  plus  petit  jusqu'aux  souverains  de  la 
terre, mais  l'autre!...  Oui,  j'aurai  celui  que  j'aime,  c'est 
tout  un  autre  genre  et  je  le  préfère. 

Grande  dame,  duchesse,  j'aime  mieux  être  parmi  la 
société  que  d'être  la  première  parmi  les  célébrités  du 
monde,  car  alors  je  suis  dans  un  autre  monde. 

6  mai.  — Maman  est  levée  et  Mlle  G...  aussi,  car  elle 
était  malade.  Après  la  pluie,  il  faisait  si  beau,  si  frais 
et  les  arbres  étaient  si  beaux  ,  éclairés  par  le  soleil, 
que  je  ne  pouvais  aller  étudier,  d'autant  plus  qu'aujour- 
d'hui j'ai  du  temps.  Je  suis  allée  au  jardin,  j'ai  posé 
ma  chaise  près  de  la  fontaine,  j'avais  un  si  splendide 
tableau,  car  cette  fontaine  est  entourée  de  grands  ar- 
bres; on  ne  voit  ni  le  ciel,  ni  la  terre.  On  voit  une  es- 
pèce de  ruisseau  et  des  rochers  couverts  de  mousse  et 
tout  autour  des  arbres  de  différentes  espèces,  éclairés 
par  le  soleil.  Le  gazon  vert,  vert  et  mou,  vraiment 
j'avais  envie  de  me  rouler  dedans.  Cela  formait  comme 
un  bosquet,  si  frais,  si  mou,  si  vert,  si  beau,  qu'en 
vain  je  voudrais  en  donner  une  idée,  je  ne  le  pour- 
rais pas.  Si  la  villa  et  le  jardin  ne  changent  pas,  je 
l'amènerai  ici  pour  lui  montrer  l'endroit  où  j'ai  tant 
pensé  à  lui.  Hier  soir,  j'ai  prié  Dieu,  je  l'ai  imploré,  et 
quand  je  suis  arrivée  au  moment  où  je  demande  de 
Étire  sa  connaissance,  de  me  l'accorder,  j'ai  pleuré  à 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


25 


genoux.  Trois  fois  déjà  il  m'a  entendue  et  m'a  exaucée: 
la  première  fois,  je  demandais  un  jeu  de  croquet,  et  ma 
tante  me  l'apporta  de  Genève;  la  deuxième  fois,  je  de- 
mandais son  aide  pour  apprendre  l'anglais,  j'ai  tant 
prié,  tant  pleuré,  et  mon  imagination  était  tellement 
excitée  qu'il  m'a  semblé  voir  une  image  de  la  Vierge 
dans  le  coin  de  la  chambre,  qui  me  promettait.  Je 
pourrais  même  reconnaître  l'image... 


J'attends  M11*  Colignon  pour  la  leçon  depuis  une 
heure  et  demie,  et  c'est  tous  les  jours  comme  cela.  Et 
maman  me  fait  des  reproches,  et  ne  sait  pas  que  j'en 
suis  chagrinée,  que  je  suis  brûlée  dans  l'intérieur  par- 
la colère,  l'indignation!  Mlle  G...  manque  les  leçons,  elle 
me  fait  perdre  mon  temps. 

J'ai  treize  ans  ;  si  je  perds  le  temps,  que  devien- 
drai-je? 

Mon  sang  bout,  je  suis  toute  pâle,  et  par  moments  le 
sang  me  monte  à  la  tête,  mes  joues  brûlent,  mon  cœur 
bat,  je  ne  puis  rester  en  place,  les  larmes  me  pressent 
le  cœur,  je  parviens  à  le«  retenir,  et  j'en  suis  plus 
malheureuse;  tout  cela  ruine  ma  santé,  abîme  mon 
caractère,  me  fait  irritable,  impatiente.  Les  gens  qui 
passent  tranquillement  leur  vie,  cela  se  voit  sur  la 
figure,  et  moi  qui  suis  à  chaque  instant  irritée  1  c'est- 
à-dire  que  c'est  toute  ma  vie  qu'elle  me  vole  en  me  vo- 
lant mes  études. 

A  seize,  dix-sept  ans,  viendront  d'autres  pensées,  et 
maintenant  c'est  le  temps  pour  étudier;  c'est  heureux 
quejenesois  pas  une  petite  fille  enfermée  dans  un 
couvent  et  qui,  en  sortant,  se  jette  comme  une  folle  au 
milieu  des  plaisirs,  croit  à  tout  ce  que  lui  disent  les 

M.  B.  3 


26 


JOURNAL 


fats  à  la  mode  et,  en  deux  mois,  se  trouve  désillusion* 

née,  désappointée. 

Je  ne  veux  pas  qu'on  croie  qu'une  fois  fini  d'étudier, 
je  ne  ferai  que  danser  et  nThabiller  ;  non.  Mais  ayant 
fini  les  études  de  l'enfant,  je  m'occuperai  sérieusement 
de  peinture,  de  musique,  de  chant.  J'ai  du  talent  pour 
tout  cela  et  beaucoup!  —  Gomme  cela  soulage  d'écrire  1 
je  suis  plus  calme.  Non  seulement  tout  cela  nuit  à  ma 
santé,  mais  à  mon  caractère,  à  ma  figure.  Cette  rou- 
geur qui  me  vient,  mesjoues  brûlent  comme  du  feu,  et, 
quand  le  calme  revient,  elles  ne  sont  plus  ni  fraîches 
ni  roses...  Cette  couleur  qui  devrait  être  toujours  sur 
ma  figure  me  fait  pâle  et  chiffonnée,  c'est  la  faute  de 
Mlle  C. . . ,  car  l'agitation  qu'elle  cause  fait  cela  ;  j 'ai  même 
des  petits  maux  de  tête  après  avoir  brûlé  comme  cela. 
Maman  m'accuse;  elle  dit  que  c'est  ma  faute  si  je  ne 
parle  pas  anglais;  comme  cela  m'outrage! 

Je  pense  que  s'il  va  lire  un  jour  ce  journal,  il  le  trou- 
vera bête,  et  surtout  mes  déclarations  d'amour;  je  les 
ai  tant  répétées,  qu'elles  ont  perdu  toute  leur  force. 

*  « 

Mmb  Savelieff  est  mourante;  nous  allons  chez  elle  ; 
il  y  a  deux  jours  qu'elle  est  sans  connaissance  et  ne 
parle  plus.  Dans  sa  chambre,  il  y  a  la  vieille  Mme  Paton, 
Je  regardais  le  lit,  et  d'abord  je  n'ai  rien  vu  et  cherchais 
des  yeux  la  malade;  puis,  j'ai  vu  sa  tête,  mais  elle 
a  tellement  changé  que  d'une  femme  forte  elle  est 
devenue  presque  maigre,  la  bouche  ouverte,  les  yeux 
voilés,  la  respiration  difficile.  On  parlait  à  voix 
basse,  elle  ne  faisait  aucun  signe;  les  médecins  disent 
qu'elle  ne  sent  rien;  mais  moi,  je  crois  qu'elle  entend 
tout  et  comprend  tout  autour  d'elle,  mais  ne  peut  ni 


DE  MARIE  BAS11K1RTSEFF.  27 

crier,  ni  rien  dire;  quand  maman  Ta  touchée,  elle  a 
poussé  un  gémissement.  Le  vieux  Savelieffnous  a  ren- 
contrées sur  l'escalier  et,  fondant  en  larmes,  il  prit  la 
main  de  maman  en  sanglotant,  et  lui  dit  :  «  Vous  êtes 
vous-même  malade,  vous  ne  vous  soignez  pas,  voyez* 
vous, pauvre!  »  Puis  je  l'ai  embrassé  en  silence.  Puis  est 
arrivée  sa. fille;  elle  s'est  jetée  sur  le  lit,  appelant  sa 
mère!  Il  y  a  cinq  jours  qu'elle  est  dans  cet  état.  Voir 
sa  mère  mourir  de  jour  en  jour  !  Je  suis  allée  avec 
le  vieux  dans  une  autre  chambre.  Gomme  il  a  vieilli 
en  quelques  jours  !  Tout  le  monde  a  une  consolation,  sa 
fille  a  ses  enfants,  mais  lui,  seul!  ayant  vécu  avec  sa 
femme  trente  ans,  c'est  quelque  chose!  A-t-il  bien  ou 
mal  vécu  avec  elle?  mais  l'habitude  fait  beaucoup.  Je 
suis  retournée  plusieurs  fois  auprès  de  la  malade.  La 
femme  de  charge  est  toutéplorée;  c'est  bien  de  voir 
dans  une  domestique  un  si  grand  attachement  pour  sa 
maîtresse.  Le  vieux  est  devenu  presque  un  enfant. 

* 

«  « 

Ah!  quand  on  pense  comme  l'homme  est  misérable  t 
Chaque  animal  peut,  quand  cela  lui  plaît,  faire  la  figure 
qu'il  veut;  il  n'est  pas  obligé  de  sourire  quand  il  a 
envie  de  pleurer.  Quand  il  ne  veut  pas  voir  ses  sem- 
blables, il  ne  les  voit  pas,  et  l'homme  est  l'esclave  de 
tout  et  de  tous!  Et  cependant  moi-même  je  m'inflige 
cela,  j'aime  à  aller,  j'aime  qu'on  vienne. 

C'est  la  première  fuis  que  je  vais  contre  mon  désir, 
et  combien  de  fois  serai-je  obligée,  ayant  envie  de 
pleurer,  serai-je  forcée  de  sourire,  et  c'est  moi-même 
qui  me  suis  choisi  cette  vie,  cette  vie  mondaine!  Ah  I 
mais,  alors  je  n'aurai  plus  de  chagrin  quand  je  serai 


28 


JOURNAL 


grande;  quand  il  sera  avec  moi,  je  serai  toujours 
gaie... 

* 

•  « 

Mme  Savelieff  est  morte  hier  soir.  Moi  et  maman,  nous 
allâmes  chez  elle.  Il  y  avait  là  beaucoup  de  dames. 
Que  dire  de  cette  scène?  douleur  à  droite,  douleur 
à  gauche,  douleur  au  plafond,  douleur  au  plancher, 
douleur  dans  la  flamme  de  chaque  cierge,  douleur 
dans  l'air  même.  Mrae  Paton,  sa  fille,  a  eu  une  crise  ;  tout 
le  monde  pleurait.  Je  lui  ai  embrassé  les  mains,  je  l'ai 
menée  et  assise  à  côté  de  moi,  je  voulais  lui  dire  quel- 
ques mots  de  consolation,  mais  je  ne  pouvais  pas.  Et 
quelles  consolations!  le  temps  seul!  Et  puis  je  trouvais 
toutes  les  consolations  banales  et  bêtes,  je  dis  que  le 
plus  à  plaindre  ét^t  le  vieux  qui  restait  seul!  seul!! 
seul!!!  Ah!  mon  Dieu,  que  faire?  Je  dis  que  tout  doit 
finir.  Voilà  mon  raisonnement.  Mais  si  quelqu'un  des 
nôtres  mourait,  je  ne  le  mettrais  pas  en  pratique. 

Aujourd'hui,  j'ai  eu  une  grande  discussion  avec  mon 
professeur  de  dessin,  M.  Binsa  :  je  lui  ai  dit  que  je  vou- 
lais étudier  sérieusement,  commencer  par  le  commen- 
cement; que  ce  que  je  faisais  ne  m'apprenait  rien,  que 
c'est  du  temps  perdu,  que  je  veux  dès  lundi  commencer 
le  dessin.  Ce  n'est  pas  de  sa  faute  s'il  ne  me  faisait  pas 
étudier  comme  il  faut.  Il  a  cru  qu'avant  lui  j'ai  pris 
des  leçons  et  que  j'avais  fait  tous  les  yeux,  bouches,  etc., 
et  ce  dessin  qu'on  lui  a  montré  est  le  premier  dessin 
que  jvaie  fait  de  ma  vie  zl/jar  moi-même. 

*  * 

*  # 

Voici  une  journée  qui  se  sépare  un  peu  des  autres 
jours  si  monotones  et  si  A.oujours  les  mêmes.  A  la  leçon, 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


29 


je  demandai  une  explication  d'arithmétique  à  Mlle  G.... 
Elle  m'a  dit  que  je  dois  comprendre  moi-même.  Je 
lui  ai  fait  remarquer  que  les  choses  que  je  ne  sais  pas, 
on  doit  me  les  expliquer.  «  Il  n'y  a  pas  de  doit  ici!  » 
me  dit-elle. —  Il  y  a  un  doit  partout,  lui  ai-je  répondu. 
—  Attendez  une  minute,  je  vais  tâcher  de  comprendre 
ce  premier  avant  de  passer  à  l'autre.  »  Je  lui  répon- 
dais d'un  ton  extra  calme,  elle  enrageait  de  ne  pouvoir 
trouver  rien  de  grossier  dans  mes  paroles.  Elle  vole 
mon  temps;  voilà  quatre  mois  de  ma  vie  de  perdus... 
C'est  facile  à  dire  :  Elle  est  malade  ;  mais  pourquoi 
me  faire  du  tort?  Elle  abîme  mon  bonheur  futur  en  me 
faisant  ainsi  perdre  mon  temps.  Toutes  les  fois  que  je 
lui  demande  une  explication,  elle  me  répond  d'un  ton 
grossier;  je  ne  veux  pas  qu'on  me  parle  ainsi  ;  elle 
est  un  peu  enragée,  surtout  étant  malade,  cela  la 
rend  insupportable.  Dans  les  occasions  où  je  suis 
très  irritée,  même  fâchée,  il  me  vient  un  calme  sur- 
naturel. Ce  ton  l'a  irritée,  elle  s'attendait  à  une  ex- 
plosion de  mon  côté.  —  «  Vous  avez  treize  ans,  comment 
osez-vous?... —  Justement,  mademoiselle,  si  vous  dites 
que  j'ai  treize  ans,  je  ne  veux  pas  qu'on  me  parle  de  la 
sorte;  ne  criez  pas,  je  vous  prie.  »  Elle  est  partie, 
comme  une  bombe,  à  dire  toutes  sortes  de  malhon- 
nêtetés. Pour  tout,  je  lui  répondais  placidement,  elle 
n'en  enrageait  que  plus.  —  «  C'est  la  dernière  leçon 
que  je  vous  donne  1  —  Oh!  tant  mieux!  »  dis-je.  Au 
moment  où  elle  quittait  la  chambre  I  j'ai  poussé  un 
soupir,  comme  lorsqu'on  est  délivré  d'une  centaine  de 
livres  qui  étaient  sur  votre  cou  !  Je  suis  sortie  satis- 
faite pour  aller  chez  maman.  Elle  court  dans  le  cor- 
ridor, et  elle  recommence.  Je  continue  ma  tactique  et 
ne  fais  pas  attention.  Nous  avons  fait  le  chemin  du  cor- 
ridor à  la  chambre  ensemble,  elle  comme  une  furie,  et 

M.  B.  3. 


30 


JOURNAL 


moi  d'un  air  des  plus  imperturbables.  Je  suis  allée 
chez  moi,  et  elle  a  demandé  à  parlera  maman.... 


Cette  nuit,  j'ai  eu  un  horrible  rêve:  Nous  étions  dans 
une  maison  que  je  connais  pas,  quand  tout  à  coup, 
moi  ou  je  ne  sais  qui,  je  ne  m'en  souviens  pas,  regarde 
par  la  fenêtre:  je  vois  le  soleil  qui  s'agrandit,  et  couvre 
presque  la  moitié  du  ciel,  mais  il  n'est  pas  brillant  et 
n'échauffe  pas.  Puis,  il  se  divise,  un  quart  disparaît, 
le  reste  se  divise  en  changeant  de  couleur,  nous  som- 
mes aurifiés;  puis,  il  se  couvre  à  moitié  d'un  nuage,  et 
tout  le  monde  s'écrie  :  «  Le  soleil  s'est  arrêté  !  »  Gomme  si 
sa  fonction  naturelle  était  de  tourner.  Il  est  resté  quel- 
quesinstants  immobile,  mais  pâle;  puis,  toutela  terre  est 
devenue  étrange; ce  n'est  pas  qu'elle  ait  chancelé,  je  ne 
puis  exprimer  ce  que  c'est,  cela  n'existe  pas  dans  ce 
que  nous  voyons  tous  les  jours.  Il  n'y  a  pas  de  parole 
pour  exprimer  ce  que  nous  ne  comprenons  pas.  Puis 
encore  il  s'est  mis  h  tourner  comme  deux  roues,  Tune 
dans  l'autre,  c'est-à-dire  que  le  soleil  clair  était  cou- 
vert par  instants  d'un  nuage  aussi  rond  que  lui.  Le 
trouble  était  général;  je  me  demandais  si  c'était  la  fin 
du  monde  ;  mais  je  voulais  croire  que  ce  n'était  que 
pour  un  moment.  Maman  n'était  pas  avec  nous,  elle 
arriva  dans  une  espèce  d'omnibus  et  semblait  ne  pas 
être  effrayée.  Tout  était  étrange  ;  cet  omnibus  n'était 
pas  comme  les  autres.  Puis,  je  me  mis  à  regarder  mes 
robes  ;  nous  emballions  nos  affaires  dans  une  petite 
malle.  Mais  à  l'instant  tout  recommence.  C'e^t  la  fin 
du  monde,  et  je  me  demande  comment  Dieu  ne  m'en 
a  rien  dit,  et  je  me  demande  comment  je  suis  digne 
d'assister  à  ce  jour,  vivante.  Tout  le  monde  a  peur, 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


3i 


et  nous  nous  mettons  en  voiture  avec  maman,  et 
nous  retournons  je  ne  sais  où... 

Que  veut  dire  ce  rêve  ?  Est-il  envoyé'  de  Dieu  pour 
m'avertir  de  quelque  grand  événement  ou  est-ce  sim- 
plement nerveux? 

Mlle  G...  part  demain.  C'est  tout  de  même  un  peu 
triste  ;  même  un  chien  avec  lequel  on  a  vécu  nous  fait  de 
la  peine  en  partant.  Malgré  les  relations,  bonnes  ou 
mauvaises,  j'ai  un  ver  dans  le  cœur. 

En  passant  devant  la  villa  de  Gioia,  la  petite  terrasse  à 
droite  attira  mon  attention.  C'est  là  que  Tannée  dernière, 
en  allant  aux  courses,  je  le  vis  assis  avec  elle.  Il  était 
assis  de  sa  manière  habituelle,  noble  et  légère  en 
même  temps,  un  gâteau  à  la  main.  Je  me  souviens  si 
bien  de  toutes  ces  bagatelles  ! 

En  passant  nous  l'avons  regardé;  lui  aussi.  Il  est  le 
seul  dont  maman  parle,  elle  l'aime  beaucoup  et  j'en 
guis  charmée.  Elle  a  dit  :  «  Vois,  si  H...  mange  des 
gâteaux,  c'est  tout  naturel,  il  est  chez  lui.  »  Je  ne  m'étais 
pas  encore  rendu  compte  de  cette  espèce  de  trouble  en 
moi  en  le  voyant.  Maintenant  seulement  je  comprenda 
et  je  me  souviens  des  moindres  détails  le  concernant, 
des  moindres  paroles  prononcées  par  lui. 

Quand  Rémi  vint  me  dire,  aux  courses  de  Bade,  qu'il 
venait  de  parler  au  duc  de  II...,  mon  cœur  eut  une 
secousse  que  je  ne  compris  pas.  Puis  quand,  à  ces 
mêmes  courses,  la  Gioia  était  assise  h  côté  de  nous  et 
parlait  de  lui,  j'écoutais  à  peine.  Oh  !  combien  n'au- 
rais-je  pas  donné  pour  les  entendre  aujourd'hui,  ces 
paroles!  Puis,  lorsque  j'ai  passé  devant  les  magasins 
anglais,  il  était  là,  il  me  regardait  ayant  l'air  de  dire: 


32 


JOURNAL 


«  Comme  elle  est  drôle,  cotte  fillette,  qu'est-ce  qu'elle 
s'imagine?  »  d'un  air  moqueur...  Il  avait  raison  alors, 
j'étais  très  drôle,  avec  mes  petites  robes  de  soie,  j'étais 
ridicule!  Je  ne  le  regardais  pas.  Puis  enfin,  toutes  les 
fois  que  je  le  rencontrais,  mon  cœur  donnait  un  coup 
si  fort  dans  ma  poitrine  que  cela  me  faisait  mal.  Je  ne 
sais  si  quelqu'un  a  éprouvé  cela;  mais  j'ai  peur  que 
jnon  cœur  batte  si  fort  et  qu'on  l'entende  ;  autrefois  je 
croyais  que  le  cœur  n'est  qu'un  morceau  de  chair; 
mais  je  vois  qu'il  communique  avec  l'esprit. 

Je  comprends  maintenant  quand  on  dit  :  «  Mon  cœur 
a  battu.  »  Avant,  au  théâtre,  quand  on  le  disait,  j'y  pen- 
sais sans  attention  ;  maintenant  je  reconnais  les  émo- 
tions que  j'ai  éprouvées. 

Le  cœur  est  un  morceau  de  chair  qui  communique 
par  une  petite  ficelle  avec  le  cerveau  qui  à  son  tour 
reçoit  les  nouvelles  des  yeux  ou  des  oreilles,  et  tout 
cela  fait  que  c'est  le  cœur  qui  vous  parle,  parce  que  la 
petite  ficelle  s'agite  et  le  fait  battre  plus  qu'à  l'ordinaire, 
et  fait  monter  le  sang  à  la  figure. 

Le  temps  passe  comme  une  flèche.  Le  matin,  j'étudie 
un  peu; le  piano  à  deux  heures.  L'Apollon  du  Belvédère 
que  je  vais  copier  a  un  peu  de  ressemblance  avec  le 
duc;  quand  on  le  regarde  surtout,  l'expression,  c'est 
très  ressemblant.  La  même  manière  de  porter  la  tête, 
et  ]^  nez  comme  le  sien. 

*  * 

Mon  professeur  de  musique  Manote  est  très  content 
de  moi  ce  matin.  J'ai  joué  une  partie  du  Concerto  en 
soi  mineur  de  Mendelssohn  sans  une  seule  faute.  Le 
lendemain  à  l'église  Russe,  la  Trinité.  L'église  était  tout 
*rnée  de  fleurs  et  de  verdure.  On  a  fait  des  prières  où  le 


DE  MARIE  BASHKTRTSEFF. 


3b 


prôlre  priait  pour  le  pardon  des  péchés,  il  les  énumérait 
tous  ;  puis  il  a  prié  à  genoux.  Tout  ce  qu'il  disait  s'ap- 
pliquait si  bien  à  moi,  que  je  suis  restée  immobile, 
écoutant  et  secondant  cette  prière. 

J'ai  prié  pour  la  deuxième  fois  si  bien  à  l'église  :  la 
première,  c'est  le  jour  de  l'an.  La  messe  est  devenue 
si  banale  et  puis  les  choses  qu'on  y  dit  ne  sont  pas 
celles  de  tous  les  jours,  de  tout  le  monde.  Je  vais  àla 
messe;  puis  je  ne  prie  pas.  Le's  prières  et  les  hymnes 
qu'on  chante  ne  répondent  pas  à  ce  que  disent  mon 
cœur  et  mon  âme.  Ils  m'empêchent  de  prier  en  liberté, 
tandis  que  ces  Te  Deum,  où  le  prêtre  prie  pour  tout  le 
monde,  où  chacun  trouve  quelque  chose  à  s'appliquer, 
me  pénètrent. 

• 
•  » 

paris.  —  Enfin  j'ai  trouvé  ce  que  j'ai  désiré,  sans  sa- 
voir quoi.  Vivre,  c'est  Paris!.  .  Paris,  c'est  vivre.  Je 
me  martyrisais  parce  que  je  ne  savais  pas  ce  que  je 
voulais,  maintenant  jè  vois  devant  moi,  je  sais  ce  que 
je  veux!  Déménager  de  Nice  à  Paris,  avoir  un  appar- 
tement, le  meubler,  avoir  des  chevaux  comme  à  Nice. 
Entrer  dans  la  société  par  l'ambassadeur  de  Russie; 
voilà,  voilà  ce  que  je  veux.  Gomme  on  est  heureux 
quand  on  sait  ce  qu'on  veut!  Mais  voici  une  idée  qui 
me  déchire,  c'est  que  je  crois  que  je  suis  laide!  C'est 
affreux  ! 

Nous  sommes  allées  chez  le  photographe  Valéry, 
9,  rue  de  Londres;  là  je  vois  la  photographie  de  G.., 
Comme  elle  est  belle  !  Mais  dans  dix  ans  elle  sera  vieille, 
dans  dix  ans,  je  serai  grande;  je  pourrais  être  plus 
belle, si  j'étais  pl  js  grande.  J'aiposé  huit  fois,  le  photo- 


34 


JOURNAL 


graphe  a  dit  :  «  Si  celte  fois  cela  réussit,  je  serai  con- 
tent. »  Nous  sortons  sans  savoir  le  résultat. 

Après  la  dernière  promenade  en  ville,  nous  arrivons 
à  temps  et  nous  partons. 

Un  orage  éclate  ;  les  éclairs  sont  terribles,  parfois  ils 
tombent  sur  la  terre  au  loin,  et  laissent  une  ligne  ar- 
gentée sur  le  ciel,  mais  étroite  comme  une  chandelle 
romaine. 

*  # 

Nice.  —  Je  regarde  Nice  comme  un  exil;  surtout  je 
dois  m'occuper  de  régler  les  jours,  les  heures  des  pro- 
fesseurs. Lundi  je  recommence  mes  études  si  infernale- 
ment  interrompues  parMlle  Colignon. 

Avec  l'hiver  viendra  le  monde,  avec  le  monde  la 
gaieté.  Ce  ne  sera  plus  Nice,  mais  un  petit  Paris,  et  les 
courses  !  Nice  a  son  bon  côté.  Tout  de  même  les  six  ou 
sept  mois  qu'il  faut  passer  me  semblent  une  mer  qu'il 
faut  traverser  et  sans  quitter  des  yeux  le  phare  qui  me 
guide.  Je  n'espère  pas  aborder,  non,  je  n'espère  que 
voir  cette  terre,  et  la  seule  vue  me  donnera  du  carac- 
tère, de  la  force  pour  vivre  jusqu'à  Tannée  prochaine. 
Et  après?  Et  après!...  ma  foi,  je  n'ên  sais  rien!... 
mais  j'espère,  je  crois  en  Dieu,  en  sa  bonté  divine, 
voilà  pourquoi  je  ne  perds  pas  courage. 

«  Celui  qui  habile  sous  sa  protection  trouvera  son 
repos  dans  la  clémence  du  Tout-Puissant.  Il  te  couvrira 
de  ses  ailes;  sous  leur  appui,  tu  seras  en  sûreté,  sa  vé- 
rité te  servira  de  bouclier,  tu  ne  craindras  ni  les  (lèches 
qui  parcourent  les  airs  pendant  la  nuit,  ni  les  fléaux 
pendant  le  jour  !  » 

Je  ne  puis  exprimer  combien  je  suis  émue  et  com 
bien  je  reconnais  la  bonté  de  Dieu  envers  moi. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


35 


Maman  est  couchée  et  tous  :aous  sommes  autour 
d'elle,  lorsque  le  docteur,  revenant  de  chez  les  Paton, 
ditqu'Abramowich  est  mort  !  C'est  terrifiant,  incroyable, 
étrange  1...  Je  ne  peux  pas  croire  qu'il  soit  mort.  On  ne 
peut  pas  mourir  quand  on  est  charmant,  aimable.  Il 
me  semble  toujours  que  l'hiver  il  reviendra  avec  sa 
fameuse  pelisse  et  son  plaid.  C'est  affreux,  la  mort! 
Vraiment,  je  suis  très  fâchée  de  sa  mort.  Il  y  a  donc  des 
G. . . ,  des  S. . .  qui  vivent  et  un  jeune  homme  comme  Abra- 
mowich  meurt  1  Tout  le  monde  en  est  consterne',  même 
Dina  a  laissé  échapper  une  exclamation  !  Je  m'empresse 
d'écrire  une  lettre  à  Hélène  Howard.  Tout  le  monde 
est  dans  ma  chambre  lorsque  cette  triste  nouvelle 
arrive . 

9  juin.  —  J'ai  commencé  l'étude  du  dessin;  je  me 
sens  fatiguée,  molle,  incapable  de  travailler.  Les  étés 
à  Nice  me  tuent,  il  n'y  a  personne,  je  suis  prête  à  pleu- 
rer, enfin  je  souffre.  On  ne  vit  qu'une  fois.  Passer  un 
été  à  Nice,  c'est  perdre  la  moitié  de  la  vie.  Je-  pleure 
maintenant,  une  larme  est  tombée  sur  le  papier.  Oh  !  si 
maman  et  les  autres  savaient  combien  cela  me  coûte  de 
rester  ici,  ils  ne  me  garderaient  pas  dans  cet  AFFREUX 
désert.  Rien  ne  me  préoccupe  de  lui,  il  y  a  si  longtemps 
que  je  n'en  ai  entendu  parler  I  II  me  semble  mort.  Et 
puis,  je  suis  dans  un  brouillai d  ;  le  passé,  je  mêle  rap- 
pelle à  peine,  le  présent  me  semble  hideux!...  Je  suis 
toute  changée,  la  voix  enrouée,  je  suis  laide;  avant, 
en  me  réveillant,  j'étais  rose  et  fraîche....  Mais  qu'est- 
ce  qui  me  ronge  ainsi?  Que  m'est-il  arrivé,  que  m'arri- 
vera-t-il? 

On  a  loué  la  villa  Bacchi.  A  dire  vrai,  c'est  une  peine 
énorme  de  demeurer  là;  pour  le  bourgeois,  ça  va,  mais 
pour  nous  l...  Moi,  je  suis  aristocrate.  J'aime  mieux  un 


36 


JOURNAL 


gentilhomme  îainé  qu'un  bourgeois  riche,  je  vois  plus 
de  charme  dans  du  vieux  satin  ou  de  la  dorure  noircie 
par  le  temps,  des  colonnes  et  des  ornements  passés, 
que  dans  des  garnitures  riches,  sans  goût  et  se  jetant 
aux  yeux.  Un  vrai  gentilhomme  ne  mettra  pas  son 
amour-propre  à  avoir  des  bottes  brillantes,  bien  cirées 
et  des  gants  collants.  Non  que  la  mise  doive  être  né- 
gligée, non!...  Mais  entre  le  négligé  noble  et  le  né- 
gligé pauvre  il  y  a  si  grande  différence! 

*  * 

Nous  quittons  cet  appartement,  je  le  regrette  beau 
coup,  non  parce  qu'il  est  commode  et  beau  ,  mais  parce 
qu'il  est  un  ancien  ami,  que  j'y  suis  habituée.  Quand 
je  pense  que  je  ne  verrai  plus  mon  cher  cabine t 
d'études  !  J'y  ai  tant  pensé  à  lui  !  Cette  table  sur 
laquelle  je  m'appuie  et  sur  laquelle  j'écrivais  tous  les 
jours  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  doux  et  de  plus  sacré 
dans  mon  âme!  Ces  murs  où  mon  regard  se  promenait 
en  voulant  les  percer  et  aller  loin,  loin  !  Dans  chaque 
fleur  du  papier,  je  le  voyais!  Combien  de  scènes  je  m'i- 
maginais dans  ce  cabinet,  où  il  jouait  le  principal  rôle. 
Il  me  semble  qu'il  n'y  a  pas  au  monde  une  seule  chose 
à  laquelle  je  n'aie  pensé  dans  cette  petite  chambre, 
en  commençant  par  les  plus  simples  jusqu'aux  plus 
bizarres. 

* 

*  * 

Le  soir,  Paul,  Dina  et  moi,  nous  restons  ensemble, 
puis  je  suis  restée  seule.  La  lune  éclairait  ma  chambre 
et  je  n'ai  pas  allumé  les  bougies.  Je  suis  sortie  sur  la 
terrasse  et  j'entendis  des  sons  lointains,  de  violons,  gui- 
tares et  harmoniflûtes;  je  suis  rentrée  vite  et  me  suis 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  37 

mise  à  la  fenêtre  pour  mieux  écouter.  G  était  un  trio 
charmant.  Il  y  a  longtemps  que  je  n'ai  écouté  de  la 
musique  avec  tant  de  plaisir.  Dans  un  concert,  on  est 
plus  occupé  à  examiner  le  public  qu'à  écouter,  mais 
ce  soir,  toute  seule,  au  clair  de  la  lune,  j'ai  dévoré,  si 
je  peux  parler  ainsi,  cette  sérénade,  car  c'en  était  une. 
Les  jeunes  gens  Niçois  nous  ont  joué  une  sérénade.  On 
ne  peut  être  plus  galant.  Malheureusement  les  jeunes 
gens  à  la  mode  ne  veulent  plus  de  ces  amusements,  ils 
préfèrent  passer  leur  temps  dans  les  cafés  chantants; 
tandis  que  la  musique...  Qu'y  a-t-il  au  monde  de  plus 
noble  que  de  chanter  une  sérénade  comme  dans  l'an- 
cienne Espagne?  Ma  parole,  après  les  chevaux,  je  pas- 
serais ma  vie  sous  la  fenêtre  de  ma  belle  et  finalement 
à  ses  pieds. 

Je  voudrais  tellement  avoir  un  cheval  I  maman  me  le 
promet,  ma  tante  aussi.  Le  soir  dans  sa  chambre,  je 
suis  venue  de  ma  manière  légère ,  pleine  d'enthousiasme, 
je  le  lui  ai  demandé,  elle  m'a  sérieusement  promis.  Je 
me  couche  tout  heureuse.  Tout  le  monde  me  dit  que 
je  suis  jolie  ;  sur  ma  foi,  devant  moi-même  je  ne  crois 
pas.  Ma  plume  ne  veut  pas  l'écrire.  Je  suis  gentille 
seulement,  parfois  jolie,  je  suis  heureuse  !... 

* 
*  * 

J'aurai  un  cheval  !  A-t-on  jamais  vu  une  petite 
comme  moi  avec  un  cheval  de  course?  Je  ferai  fureur... 
Quelle  couleur  de  jockey  ?  Gris  et  iris?  non,  vert  et  rose 
tendre.  Pour  moi,  un  cheval!  Que  je  suis  heureuse! 
quelle  créature  je  suis!  Gomment  ne  pas  verser  de 
ma  coupe  trop  pleine  à  des  pauvres  qui  n'ont  rien?... 
Maman  me  donne  de  l'argent,  j'en  donnerai  la  moitié 
aux  pauvres. 

M.  B. 


38 


JOURNAL 


J'ai  encore  arrangé  ma  chambre,  elle  est  plus  jolie 
lans  la  table  au  milieu  :  j'ai  misplusieurs  bagatelles,  un 
encrier,  une  plume,  deux  vieux  chandeliers  de  voyage, 
qui  étaient  depuis  longtemps  dans  la  boîte  aux  ou- 
blis. 

Le  monde,  c'est  ma  vie;  il  m'appelle,  il  m'attend,  je 
voudrais  courir  vers  lui.  Je  n'ai  pas  l'âge  encore  d'aller 
dans  le  monde.  Mais  il  me  tarde  d'y  être,  pas  par  le 
mariage,  mais  je  voudrais  que  maman  et  ma  tante 
secouassent  leur  paresse.  —  Pas  le  monde  de  Nice,  mais 
de  Pétersbourg,  de  Londres,  de  Paris;  c'est  là  où  je 
pourrai  facilement  respirer,  car  les  gênes  du  monde 
sont  mes  aises. 

Paul  n'a  pas  encore  de  goût,  il  ne  comprend  pas  la  - 
beauté  des  femmes.  Je  lui  ai  entendu  dire  :  Belles,  de 
telles  laideronnes  !  Il  faut  que  je  lui  donne  des  manières 
et  des  goûts.  Je  n'ai  pas  encore  beaucoup  d'influence 
sur  lui,  mais  avec  le  temps  j'espère...  Maintenant,  d'une 
façon  à  peine  visible,  je  lui  communique  ma  manière  de 
voir,  je  lui  donne  des  sentiments  de  la  plus  sévère  mo- 
ralité, sous  une  forme  frivole  ;  cela  amuse,  et  c'est  bien. 
S'il  se  marie,  il  doit  aimer  sa  femme,  rien  que  sa  femme. 
Enfin  j'espère,  si  Dieu  le  permet,  lui  donner  de  bonnes 
idées. 

Mardi  29  juillet.  —  Nous  voilà  parties  pour  Vienne; 
le  départ  a  été  fort  gai,  en  somme.  J'étais,  comme 
toujours,  l'âme  de  la  partie. 

Depuis  Milan  le  pays  est  adorable,  si  vert,  si  plat, 
qu'on  peut  étendre  le  regard  jusqu'à  l'infini,  sans  qu'on 
craigne  qu'une  montagne  se  mette  comme  un  mur 
devant  les  yeux. 

A  la  frontière  autrichienne,  comme  je  m'habillais  à 
la  hâte,  on  a  ouvert  la  portière  et  le  médecin  nous  a  par- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


39 


fumées  avec  une  poudre  contre  la  maladie  (que  je  n'ose 
pas  nommer)  (1).  Je  me  rendormis  encore  jusqu'à  onze 
heures.  Je  n'osais  rouvrir  les  yeux.  Quelle  verdure, 
quels  arbres,  quelles  maisons  propres,  quelles  gentille* 
Allemandes,  comme  les  champs  sont  cultivés!  C'est  char 
mant,  délicieux,  superbe.  Je  ne  suis  pas  du  tout,  comme 
on  dit,  insensible  aux  beautés  de  la  nature,  mais  au  corî 
traire.  Je  n'admire  pas,  sans  doute,  les  roches  arides, 
les  oliviers  pâles,  le  paysage  mort  ;  mais  j'admire  les 
montagnes  couvertes  d'arbres,  les  plaines  cultivées 
délicieusement  ou  couvertes  d'un  tapis  de  velours,  avec 
des  laboureurs,  des  femmes,  des  paysages. 

Ici,  je  ne  pouvais  me  lasser  d'être  à  la  fenêtre  et 
d'admirer.  On  va  vite  avec  l'express,  tout  passe,  tout 
fuit  et  tout  est  si  beau!  voilà  ce  que  j'admire  de  tout 
mon  cœur.  A  huit  heures,  je  me  suis  assise,  car  j'étais 
fatiguée;  à  une  station,  des  petites  Allemandes  viennent 
crier  à  nos  oreilles  :  «  Frïsch  Wasser!  Frisch  Wasserl  » 
Dina  a  mal  à  la  tête. 

A  propos,  très  souvent  je  tâche  de  savoir  ce  que  j'ai 
en  face  de  moi-même,  mais  bien  caché,  la  vérité  enfin. 
Car  tout  ce  que  je  pense,  tout  ce  que  je  sens,  est  seu- 
lement extérieur.  Eh  bien,  je  ne  sais  pas,  il  me  semble 
qu'il  n'y  a  rien.  Comme,  par  exemple,  quand  je  vois  le 
duc,  je  ne  sais  si  je  le  hais  ou  je  l'adore;  je  veux  ren- 
trer dans  mon  âme  et  je  ne  le  puis.  Lorsque  j'ai  à  faire 
un  difficile  problème,  je  pense  ,  je  commence,  il  me 
semble  que  j'y  suis;  mais  au  moment  où  je  veux  ras- 
sembler mes  idées,  tout  s'en  va,  tout  se  perd,  et  ma 
pensée  s'en  va  si  loin,  que  je  m'étonne  et  je  ne  com- 
prends rien.  Tout  ce  que  je  dis  n'est  pas  encore  mon 
fond,  je  n'en  ai  pas.  Je  ne  vis  qu'en  dehors.  Rester  ou 

(!)  Le  choléra. 


40  JOTJP-NÀL 

aller,  avoir  ou  n'avoir  pas,  m'est  égal;  mes  chagrins, 
mes  joies,  mes  peines  n'existent  pas.  Si  je  m'imagine 
•eulement  ma  mère  ou  H...,  alors  l'amour  entre  dans 
moi.  Et  encore  ce  dernier,  non  ;  cela  me  paraît  telle- 
ment incroyable  que  je  n'y  pense  que  dans  les  nuages; 
je  ne  comprends  rien. 

m 
•  * 

Il  y  a  des  gens  qui  disent  qu'un  mari  et  une  femme 
peuvent  se  permettre  des  distractions  et  s'aimer  beau- 
coup. 

C'est  un  mensonge  ;  on  ne  s'aime  pas,  car  lorsqu'un 
jeune  homme  et  une  jeune  fille  sont  amoureux  l'un  de 
l'autre,  est-ce  qu'ils  peuvent  penser  aux  autres?  Us 
s'aiment  et  trouvent  bien  assez  de  distractions  l'un 
dans  l'autre . 

Une  seule  pensée,  un  seul  regard  pour  une  autre 
femme  prouvent  qu'on  n'aime  plus  celle  que  l'on  a  ai- 
mée. Car,  encore  une  fois,  lorsque  vous  êtes  amou- 
reux, d'une  femme,  pouvez-vous  penser  à  en  aimer 
une  autre?  Non.  Eh  bien,  à  quoi  servent  la  jalousie  et 
les  reproches?  On  pleure  un  peu  et  l'on  doit  se  con- 
soler, comme  de  la  mort,  en  se  disant  que  rien  ne 
peut  y  remédier.  Le  cœur  plein  d'une  femme,  il  n'y  a 
pas  de  place  pour  une  autre  ;  mais  dès  qu'il  commence 
à  se  vider,  une  autre  y  entre  tout  entière,  dès  qu'elle 
y  a  mis  un  petit  doigt. 

(Écrit  en  marge  à  la  date  de  Mars  1875  :) 

J'ai  raisonné  alors  avec  assez  de  justesse,  seulement 
on  voit  que  j'étais  une  enfant.  Ces  mots  «  amour  »  em- 
ployés si  souvent  !...  Pauvre  moi  I  II  y  a  des  fautes  de 


DB  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


41 


français,  tout  serait  à  corriger.  Je  crois  que  j'écris 
mieux,  mais  pas  encore  comme  je  le  voudrais. 

Dans  quelles  mains  tombera  mon  jcurnal?  Jusqu'à 
présent,  il  ne  peut  intéresser  que  moi  et  mes  proches. 
Je  voudrais  devenir  une  personne  telle  que  mon 
journal  fût  intéressant  pour  tous.  En  attendant,  je 
continue  pour  moi,  et  ne  sera-ce  pas  une  belle  chose 
que  de  revoir  toute  ma  vie?... 

Vendredi  29  août,  —  Ce  matin,  j'ai  été  au  marché 
aux  fruits  avec  la  princesse;  elle  marchandait  et  je 
donnais  ce  qu'on  demandait.  Je  n'y  vais  qu'une  fois  par 
hasard  et  je  marchanderais!...  J'ai  donné  quelques 
sous  aux  enfants.  Mon  Dieu,  quelle  joie  !  On  me  regar- 
dait comme  une  Providence  :  je  ne  marchande  pas  et 
je  donne  des  sous.  Une  femme  a  dit  :  «  Que  vous  êtes 
gentille  I  »  Oh  I  si  le  bon  Dieu  voulait  jeter  un  regard 
sur  moi  1 

Je  suis  rentrée  à  la  maison,  on  me  regarde,  on 
m'envie.  J'ai  commencé  à  arranger  mes  heures  d'études, 
je  finirai  demain  !  Neuf  heures  d'étudespar jour.  0  mon 
Dieu,  donnez-moi  de  l'énergie,  du  courage  pour  étu- 
dier; j'en  ai,  mais  j'en  veux  encore. 

2  septembre,  —  Le  professeur  de  dessin  est  venu, 
je  lui  ai  donné  une  liste  pour  qu'il  m'envoie  les  profes- 
seurs du  lycée.  Enfin,  je  me  mettrai  à  l'œuvre  I  A  cause 
de  Mlle  Colignon  et  du  voyage,  j'ai  perdu  quatre  mois, 
c'est  énorme.  Binsa  s'est  adressé  au  censeur,  qui  de- 
mande une  journée.  Voyant  la  note  que  j'ai  donnée,  il 
a  demandé  :  Quel  âge  a  la  jeune  fille  qui  veut  étudier 
tout  cela  et  qui  a  su  faire  un  tel  programme?  Cette 
béte  de  Binsa  a  dit  :  Quinze  ans.  Aussi,  je  l'ai  assez 
grondé,  je  suis  furieuse,  enragée.  Pourquoi  dire  que 

4. 


12 


JOURNAL 


j'ai  quinze  ans;  c'est  un  mensonge.  Il  s'excuse  en  pré-* 
tendant  que  par  mon  raisonnement  j'ai  vingt  ans,  qu'il 
-a  cru  bien  faire  en  disant  deux  ans  de  plus,  qu'il  ne 
croyait  pas,  etc.,  etc.  J'ai  exigé  aujourd'hui  même,  au 
dîner,  que  cet  homme  dise  au  censeur  l'âge  que  j'ai, 
je  Vax  exigé. 

Vendredi  i  9  septembre.  —  Je  conserve  partout  ma 
bonne  humeur;  il  ne  faut  pas  s'attrister  par  des  re- 
grets. La  vie  est  si  courte,  il  faut  rire  autant  qu'on 
peut.  Les  pleurs  viennent  eux-mêmes,  on  peut  les  évi- 
ter. Il  y  a  des  chagrins  qu'on  ne  peut  fuir;  c'est  la 
mort  et  la  séparation,  et  même  cette  dernière  est  ai- 
mable, tant  qu'on  espère.  Mais  pour  se  gâter  la  vie 
avec  les  petites  misères,  fi  donc!  Je  ne  fais  aucun  cas 
des  petites  bagatelles;  comme  j'ai  horreur  des  petits 
ennuis  de  chaque  jour,  je  les  passe  en  riant. 

Samedi  20  septembre.  —  Scalkiopoff  est  venu,  et,  je 
ne  sais  plus  à  propos  de  quoi,  a  dit  que  les  hommes 
sont  des  singes  dégénérés.  C'est  un  petit  avec  des  idées 
de  l'oncle  Nicolas.  «  Alors,  lui  dis-je,  vous  ne  croyez 
pas  en  Dieu?  »  Lui  :  «  Je  ne  puis  croire  qu'à  ce  que  je 
comprends.  » 

0  la  vilaine  bête  !  tous  ces  garçons  qui  commencent 
d  avoir  de  la  moustache  pensent  comme  cela.  Ce  sont 
de  petits  blancs-becs  qui  pensent  que  les  femmes  ne 
peuvent  pas  raisonner  et  comprendre.  Us  les  regar- 
dent comme  des  poupées  qui  parlent  sans  savoir  ce 
qu'elles  disent.  Ils  les  laissent  dire  d'un  air  protecteur... 
Je  lui  ai  dit  tout  cela,  à  l'exception  de  vilaine  bête  et 
blanc-bec.  Il  a  sans  doute  lu  quelque  livre  qu'il  n'a  pas 
compris  et  dont  il  récite  des  passages.  Il  prouve  que 
Dieu  ne  pouvait  créer,  car,  dans  les  pôles,  on  a  trouvé 


DE  MARIE  BASHIURTSEFF. 


43 


des  ossements  et  des  plantes  glacés.  Donc,  cela  a 
vécu  et  maintenant  il  n'y  a  rien. 

Je  ne  dis  rien  contre  cela;  mais  notre  terre  n'était- 
elle  pas  bouleversée  par  des  révolutions  diverses  avant 
la  création  de  l'homme  ?  On  ne  prend  pas  à  la  lettre 
que  Dieu  a  créé  le  monde  en  six  jours.  Les  éléments 
se  sont  formés  pendant  des  siècles,  des  siècles  et  des 
siècles  !  Mais  Dieu  est  ;  peut-on  le  nier,  en  voyant  le 
ciel,  les  arbres  et  les  hommes  eux-mêmes?  Ne  dirait-on 
pas  qu'il  y  a  une  main  qui  dirige,  châtie  et  récompense, 
et  qui  est  celle  de  Dieu  ?... 

Lundi  13  octobre.  —  Je  cherche  ma  leçon,  lorsque 
la  petite  Heder ,  ma  gouvernante  anglaise,  me  dit  : 
«  Savez- vous  que  le  duc  se  marie  avec  la  duchesse  M.  ?  » 
J'approche  le  livre  plus  près  de  ma  figure  ,  car  je 
suis  rouge  comme  le  feu.  J'ai  senti  comme  un  couteau 
aigu  s'enfoncer  dans  ma  poitrine.  Je  commençais  à 
trembler  si  fort  que  je  tenais  le  livre  à  peine.  J'avais 
peur  de  m'évanouir,  mais  le  livre  me  sauva.  Je  feignis 
de  chercher  pendant  quelques  minutes  pour  me  cal- 
mer. Je  disais  la  leçon  d'une  voix  entrecoupée  par  la 
respiration  qui  tremblait.  J'assemble  tout  mon  courage 
comme  jadis  pour  me  jeter  du  pont  aux  bains,  et  me 
dis  qu'il  faut  me  dompter.  J'ai  fait  une  dictée  pour  ne 
pas  avoir  le  temps  de  parler. 

Avec  délices,,  je  vais  au  piano,  j'essaye  de  jouer  : 
mes  doigts  sontraides  et  froids.  La  princesse  vient  me 
prier  de  lui  apprendre  le  croquet.  «  Avec  plaisir  »,  ré- 
pondisse gaiement;  mais  la  voix  et  la  respiration  trem- 
blent toujours.  —  La  voiture  vient,  je  cours  m'habiller. 
Robe  verte,  mes  cheveux  sont  couleur  d'or,  je  suis 
blanche  et  rose,  je  suis  jolie  comme  un  ange  ou  comme 
une  femne,  Nous  sortons.  La  maison  de  G...  est  ouverte, 


44 


JOURNAL 


il  y  a  des  ouvriers,  des  maçons,  il  m'a  semblé  de, 
experts;  elle  est  partie...  où?  Je  suppose  en  Russie 
pour  faire  fortune. 

Je  pense  tout  le  temps  :  Il  se  marie  !  est-ce  possible? 
Je  suis  malheureuse  !  pas  malheureuse  comme  autre* 
fois  pour  le  papier  d'une  chambre  eft  le  meuble  de 
l'autre  ;  mais  réellement  malheureuse  ! 

Je  ne  sais  pas  comment  dire  à  la  princesse  qu'il 
se  marie  (car  ils  le  sauront  un  jour)  et  il  vaut  mieux 
que  je  le  dise  moi-même. 

Je  choisis  un  moment  où  elle  s'assied  sur  un  canapé, 
la  lumière  derrière  moi.  On  ne  voit  pas  ma  figure. 
«  Savez-vous  une  nouvelle,  princesse?  (nous  parlons 
russe,)  le  duc  de  H...  se  marie.  »  Enfin  !  j'ai  dit...  Je  n'ai 
pas  rougi,  je  suis  calme,  mais  ce  qui  s'est  fait  en  moi, 
dans  mon  fond!!! 

Depuis  le  moment  malheureux  où  cette  péronnelle 
m'a  dit  cette  horreur,  je  continue  à  être  essoufflée 
comme  si  j'avais  couru  une  heure,  et  le  même  sènti- 
ment,  le  cœur  me  fait  mal  et  bat. 

J'ai  joué  du  piano  avec  furie,  mais,  au  milieu  delà 
fougue,  mes  doigts  faiblissent  et  je  m'adosse  àla  chaise. 
Je  reprends,  —  même  histoire,  —  et  cinq  minutes  au 
moins,  j'ai  commencé  et  cessé.  Il  se  forme  dans  mon 
gosier  quelque  chose  qui  empêche  la  respiration.  Dix 
fois  je  saute  du  piano  au  balcon.  Mon  Dieul  ô  quel 
état!... 

* 

*  * 

Nous  allons  nous  promener,  mais  Nice  n'est  plui 
Nice,  G....  non  plus!  La  vue  de  sa  villa  ne  me  faisait 
plus  rien.  Tout  cela  s'attache  au  duc,  et  c'est  pour  cela 
que  mon  cœur  se  déchire  àla  vue  de  ces  deux  maisons 


IE  MARIE  BASKKIRTSIlîT. 


vides!...  Tout  ce  qui  m'attachait  à  Nice,  c'était  lui,  je 
hais  Nice  et  la  supporte  à  peine.  Je  m'ennuie!  Ah  !  je 
m'ennuie  !... 

Mon  âme  rêveuse 
Ne  songe  qu'à  lui. 
Je  suis  malheureuse, 
L'espoir  a  fui... 

Mon  Dieu,  sauvez-moi  du  malheur  !  Mon  Dieu,  par- 
donnez-moi mes  péchés,  ne  me  punissez  pas!  C'est 
fini!...  fini  !...  Ma  figure  devient  violette  lorsque  je 
pense  que  c'est  fini!... 

Aujourd'hui,  je  suis  heureuse,  je  suis  gaie  de  pouvoir 
croire  que  ce  n'était  pas  vrai,  parce  que  la  terrible 
nouvelle  n'a  pas  été  répétée,  et  je  préfère  l'ignorance 
à  la  triste  vérité. 

Vendredi  17  octobre.  —  Je  jouais  du  piano,  lors- 
qu'on apporta  les  journaux;  je  prends  le  Galignanïs 
Messenger y  et  leS premières  lignes  qui  tombent  sous  mes 
yeux  parlaient  du  mariage  du  duc  de  H... 

Le  journal  ne  tomba  pas  de  mes  mains,  au  contraire, 
il  y  resta  collé,  attaché.  Je  n'avais  pas  la  force  de 
rester  debout,  je  m'assis  et  je  relus  ces  lignes  fou- 
droyantes encore  dix  fois,  pour  bien  m'assurer  que  je 
ne  révais  pas.  0  charité  divine  !  qu'ai-je  lu?  Mon  Dieu  ! 
qu'ai-je  lu!  Je  ne  puis  écrire  le  soir,  je  me  jette  à 
genoux  et  je  pleure.  Maman  entre  et,  pour  qu'elle  ne 
me  voie  pas  ainsi,  je  feins  d'aller  voir  si  le  thé  est 
prêt,  Et  je  dois  prendre  une  leçon  de  latin  I  A  torture  I 


46 


JOURNAL 


à  supplice  !  Je  ne  puis  rien  faire,  je  ne  puis  rester  tran- 
quille. Il  n'y  a  pas  de  paroles  au  monde  pour  dire  ce 
que  je  sens;  mais  ce  qui  me  domine,  m'enrage,  me  tue, 
c'est  la  jalousie,  l'envie;  elle  me  déchire,  me  rend 
enragée,  folle  !..  Si  je  pouvais  la  faire  paraître  1  mais  il 
faut  la  dissimuler  et  être  calme,  je  n'en  suis  que  plus 
misérable.  Lorsqu'on  débouche  du  Champagne,  il 
mousse  et  se  calme,  mais  lorsqu'on  entr'ouvre  seule- 
ment le  bouchon  pour  faire  mousser  ,  pas  assez  pour 
calmer!...  Non,  cette  comparaison  n'est  pas  juste,  je 
souffre,  je  suis  brisée  !!!... 

J'oublierai  sans  doute,  avec  le  temps  !...  Dire  que 
mon  chagrin  sera  éternel,  serait  ridicule ,  il  n'y  a  rien 
d'éternel  !  Mais  le  fait  est  qu'à  présent  je  ne  peux  pen- 
ser à  autre  chose.  11  ne  se  marie  pas,  on  le  marie.  Ce 
sont  des  machineries  de  sa  mère.  (1 880.)  Tout  ça  pour 
un  monsieur  que  jai  vu  une  dizaine  de  fois  dans  la  rue, 
que  je  ne  connais  pas  et  qui  ne  sait  pas  que  j'existe.) 
Oh  je  le  déteste  !  je  ne  veux  pas,  je  veux  le  voir  avec 
elle  l  Ils  sont  h  Bade,  à  Bade  que  j'aimais  tant!  Ces 
promenades  où  je  le  voyais,  ces  kiosques,  ces  maga- 
sins !... 

(Relu  tout  cela  en  1880,  ça  ne  me  fcfê  plus  rien.) 

Aujourd'hui,  je  change  dans  ma  prière  tout  ce  qui  a 
rapport  à  lui,  je  ne  prierai  plus  Dieu  pour  être  sa 
femme  !... 

Me  séparer  de  cette  prière  me  semble  impossible, 
mortel  !  je  pleure  comme  une  bête  !  Allons  !  allons  1  ma 
fille,  soyons  raisonnable  ! 

G'est  fini,  eh  bien  !  c'est  fini.  Ah  !  je  vois  maintenan 
qu'on  ne  fait  pas  ce  qu'on  veut  1 

Préparons-nous  au  supplice  de  changer  de  prière. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  47 

Ohl  c'est  le  plus  cruel  sentiment  du  monde,  c'est  la  fin 
de  tout. 

Amen! 

Samedi  18  octobre.  —  J'ai  fait  ma  prière,  j'ai  omis 
la  prière  pour  lui  et  pour  tout  enfin.  J'ai  senti  comme  si 
on  m'arrachait  le  cœur,  comme  si  je  voyais  emporter 
le  cercueil  d'un  mort  bien-aimé.  Tant  qu'il  était  encore 
là,  ce  cercueil,  on  est  malheureux,  mais  pas  encore 
autant  que  lorsqu'on  sent  le  vide  partout. 

Je  m'aperçois  que  lui  était  l'âme  de  ma  prière  qui  est 
à  présent  calme,  froide,  raisonnable,  tandis  qu'avant 
elle  était  vive  et  passionnée  et  brûlante!!  Il  est 
mort  pour  moi  et  on  a  emporté  le  cercueil  î  C'était 
une  douleur  mouillée  et  c'est  une  douleur  sèche;  que  sa 
volonté  soit  faite!  J'avais  l'habitude  de  lui  envoyer 
des  signes  de  croix  de  tous  les  côtés,  ne  sachant 
où  il  est;  je  ne  l'ai  pas  fait  aujourd'hui  et  mon  cœur 
bat. 

Je  suis  une  étrange  créature,  personne  ne  souffre 
comme  moi,  et  pourtant  je  vis,  je  chante,  j'écris.  Comme 
je  suis  changée  depuis  le  13  octobre,  jour  fatal!  La  souf- 
france est  constamment  sur  ma  figure  Son  nom  n'est 
plus  une  chaleur  bienfaisante;  mais  c'est  du  feu,  c'est 
un  reproche,  un  réveil  de  jalousie,  de  tristesse.  C'est  le 
plus  grand  malheur  qui  puisse  arriver  à  une  femme,  je 
sais  ce  que  c'est!...  triste  moquerie  ! 

Je  commence  à  penser  sérieusement  à  ma  voix,  je 
voudrais  si  bien  chanter!  A  quoi  bon,  maintenant? 

Il  était  dans  mon  âme  comme  une  lampe,  et  cette 
lampe  s'est  éteinte.  Il  fait  noir,  sombre,  triste,  on  ne 
sait  pas  de  quel  côté  marcher.  Avant,  dans  mes  petits 
ennuis,  je  trouvais  toujours  un  point  d'appui,  une 
lumière  qui  me  guidait  et  me  donnait  de  la  force  dans 


48 


JOURNAL 


mes  petites  misères,  et  à  présent,  j'ai  beau  chercher, 
regarder,  tâter,  je  ne  trouve  que  le  vide  et  l'obscurité. 
C'est  affreux  !  affreux  1  lorsqu'on  n'a  rien  au  fond  de 
l'âme.,. 

Mardi  21  octobre.  —  Nous  rentrons,  on  dîne  déjà, 
et  nous  recevons  un  petit  savon  de  maman  pour  avoir 
mangé  avant  dîner.  La  charmante  vie  de  famille  s'a- 
gite. Paul  est  grondé  par  maman  ;  grand-papa  em- 
pêche maman  ,  il  se  mêle  où  il  n'a  rien  à  faire  et  par 
cela  anéantit  le  respect  de  Paul  pour  maman.  Paul 
s'en  va,  barbotant  comme  un  domestique.  Je  vais  dans 
le  corridor  pour  prier  grand-papa  de  ne  pas  empêcher 
l'administration  et  de  laisser  maman  faire  ce  qu'elle 
veut.  Car  c'est  un  crime  de  soulever,  par  manque  de 
tact  seulement,  les  enfants  contre  leurs  parents.  Grand- 
papa  s'est  mis  h  crier;  cela  m'a  fait  rire,  toutes  ses 
bourrasques  me  font  toujours  rire  et  me  font  ensuite 
pitié  pour  tous  ces  malheureux  qui  n'ont  pas  de  mal- 
heurs et  qui  se  martyrisent  à  force  de  ne  rien  faire. 
Mon  Dieu,  si  j'avais  dix  ans  de  plus  I  surtout  si  j'étais 
libre  !  Mais  comment  faire  quand  on  a  les  pieds  et  les 
mains  liés  par  des  tantes,  grand-papa,  les  leçons,  les 
institutrices,  la  famille?...  Quel  bataclan,  mille  trom- 
pettes I... 

Ma  douleur  n'est  plus  aiguë,  effarouchée  et  inat- 
tendue; mais  elle  est  lente,  calme  et  raisonnable;  ella 
n'est  pas  pour  cela  plus  faible. 

Non  !  non  !...  il  ne  me  reste  que  le  souvenir  et,  si  je 
le  perds,  je  serai  bien  malheureuse  !... 

Je  parle  d'un  style  si  fleuri  que  cela  devient  bête;  et 
dire  que  je  ne  lui  jamais  parlé,  je  l'ai  vu  dix  ou  quinze 
fois  de  près  et  puis  de  loin  ou  en  voiture  ;  mais  j'ai  en- 
tendu sa  voix  et  je  ne  l'oublierai  jamais  !  Plus  je  dis,  plus 


DE  MARIE  BA.SHKIRTSEFF, 


49 


je  voudrais  dire.  Je  ne'peux  cependant  écrire  ce  que  je 
sens!  Je  suis  comme  ces  peintres  malheureux  qui 
inventent  un  tableau  au-dessus  de  leurs  forces. 

Je  l'aime  et  je  l'ai  perdu,  voilà  tout  ce  que  je  peux 
dire,  et  cela  dit  plus  que  tout  au  monde  ! 

Après  dîner,  j'ai  chanté  et  enchanté  toute  l'orageuse 
famille  !... 

Samedi  25  octobre.  —  Hier  soir ,  on  frappe  à  ma 
porte  et  on  vient  me  dire  que  maman  est  très  malade  ; 
je  descends  tout  endormie  et  je  trouve,  dans  la  salle  à 
manger,  maman  assise,  dans  un  état  affreux;  autour, 
tout  le  monde  avec  des  faces  troublées.  Je  vois  qu'elle 
est  bien  mal.  Elle  veut  me  voir,  dit-elle,  avant  de  mou- 
rir. Je  suis  saisie  d'horreur;  mais  je  ne  le  fais  pas  pa- 
raître. C'est  une  attaque  de  nerfs  terrible,  jamais  ce 
n'a  été  aussi  fort.  Tout  le  monde  est  au  désespoir.  On 
envoie  chercher  les  docteurs  Reberg  et  Macari.  On  & 
expédié  des  domestiques  de  tous  côtés  pour  «Marcher 
des  remèdes.  Jamais  je  ne  pourrai  donner  une  idée  de 
cette  horrible  nuit.  Je  suis  restée  tout  le  temps  dans  un 
fauteuil  près  de  la  fenêtre;  il  y  avait  assez  de  monde 
pour  faire  ce  qu'il  fallait,  d'ailleurs  je  ne  sais  pas  soi- 
gner. Jamais  je  n'ai  tant  souffert  !  Si  !  le  13  octobre, 
j'ai  souffert,  mais  d'une  autre  manière. 

Un  moment,  maman  s'est  trouvée  très  mal,  je  ne 
pouvais  me  contenir  et  ma  première  pensée  a  été  de 
prier.  Les  médecins  allaient  et  venaient  continuelle- 
ment. Enfin,  on  parvint  à  coucher  maman  dans  sa 
chambre,  et  nous  étions  tous  autour  du  lit.  Mais  elle 
ne  va  pas  mieux...  Le  souvenir  de  cette  nuit  me  fail 
frémir.  Les  médecins  disent  que  ces  attaques  sont  dan- 
gereuses; mais,  grâce  h  Dieu,  cette  fois,  le  danger  est 
passé.  Nous  sommes  plus  tranquilles  tous,  et  nous  res» 

M.  B.  5 


50 


JOURNAL 


tons  dans  sa  chambre.  Gomme  la  mer  après  une  grande 
tempête  devient  calme  et  semble  gelée,  ainsi  nom 
étions  tous,  après  de  si  grands  troubles,  assis  si  calme- 
ment que  je  ne  comprenais  pas  ce  qui  s'était  passé. 

Mardi  28  octobre.  —  Pauvre  maman  ne  va  pas 
mieux  ;  ces  bourreaux  de  médecins  lui  ont  mis  un  vési- 
catoire  qui  la  fait  souffrir  horriblement.  Le  meilleur 
remède,  c'est  de  l'eau  fraîche  ou  du  thé;  c'est  naturel 
et  simple. 

Si  l'homme  doit  mourir,  il  meurt  avec  le  secours  de 
tous  les  médecins  du  monde  ;  si,  au  contraire,  il  ne 
doit  pas  mourir,  il  ne  mourra  pas,  si  même  il  est  seul 
et  sans  aucun  secours. 

Raisonnez  bien  calmement,  il  me  semble  qu'il  vaut 
mieux  se  passer  de  toutes  les  horreurs  pharmaceu 
tiques. 

Oh!  comme  je  voudrais  avoir  vingt  ans!  je  ne  suis 
rien  qu'une  rêveuse,  sans  avenir  et  pleine  d'ambition; 
c'est  comme  mon  affliction!  c'est  comme  ma  vie!  je 
l'avais  préparée  dans  mes  pensées,  et  en  un  instant 
tout  s'est  écroulé. 

Bien  que  le  duc  soit  mort  pour  moi,  je  pense  à  lui. 
Je  suis  dans  les  nuages;  tout  est  devenu  incertain 
pour  moi,  je  n'ai  plus  de  prière  à  Dieu. 

Paul  ne  veut  rien  faire;  il  n'étudie  pas,  il  n'est  pas 
assez  sérieux,  il  ne  comprend  pas  qu'il  doit  étudier, 
cela  me  chagrine.  Mon  Dieu,  inspire-lui  la  sagesse, 
fais-lui  comprendre  qu'il  doit  étudier,  inspire-lui  ua 
peu  d'ambition,  un  peu,  juste  assez  pour  être  quelque 
chose.  Mon  Dieu  !  entends  ma  prière,  dirige-le,  garde-le 
contre  tous  ces  mécréants  qui  le  déroutent!... 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


51 


Jamais  un  homme  au-dessous  de  ma  position  ne 
pourra  me  plaire,  tous  les  gens  communs  me  dégoûtent, 
m'énervent.  Un  homme  pauvre  perd  la  moitié  de  soi- 
même;  il  semble  petit,  misérable  et  a  l'air  d'un  pion. 
Tandis  qu'un  homme  riche,  indépendant,  porte  avec 
lui  l'orgueil  et  a  un  certain  air  confortable.  L'assu- 
rance a  un  certain  air  victorieux.  Et  j'aime  en  H...  cet 
air  sûr,  capricieux,  fat  et  cruel;  il  a  du  Néron. 

Samedi  8  novembre.  —  Il  ne  faut  jamais  se  laisser 
trop  voir,  même  à  ceux  qui  nous  aiment.  11  faut  s'en 
aller  au  beau  milieu  et  laisser  des  regrets,  des  illu- 
sions. On  paraîtra  mieux,  on  semblera  plus  beau.  On 
regrette  toujours  ce  qui  est  passé;  on  aura  le  désir  de 
vous  revoir,  mais  ne  contentez  pas  ce  désir  immédia- 
tement; faites  souffrir  :  pas  trop  cependant.  La  chose 
qui  coûte  trop  de  peines  perd,  après  tant  de  difficultés. 
On  s'attendait  à  mieux.  Ou  bien  faites  trop  souffrir, 
plus  que  trop...  alors  vous  êtes  reine. 

Je  crois  que  j'ai  la  fièvre,  je  suis  très  bavarde,  sur- 
tout lorsque  je  pleure  intérieurement.  Personne  ne 
s'en  douterait.  Je  chante,  je  ris,  je  plaisante,  et  plus  je 
suis  malheureuse,  plus  je  suis  gaie.  Aujourd'hui  je  ne 
suis  pas  capable  de  remuer  la  langue,  je  n'ai  presque 
rien  mangé. 

Tout  ce  que  j'écrirai  ne  dira  jamais  ce  que  je  sens. 
Je  suis  bête,  folle,  offensée  superbement.  Il  me  semble 
qu'on  me  vole  en  me  prenant  le  duc,  mais,  vraiment 
c'est  comme  si  on  me  prenait  mon  bien.  Quel  état 
désagréable  !  je  ne  sais  comment  m'exprimer,  tout  me 
semble  trop  faible;  pour  un  rien  j'emploie  les  expres- 
sions les  plus  fortes  et,  lorsque  je  veux  parler  sérieuse- 
ment, je  me  trouve  à  sec;  c'est  comme...  Non,  assez! 
Si  je  continue  à  tirer  des  conclusions,  dns  exemples  et 


JOURNAL 


des  ressemblances,  je  n'en  finirai  pas.  Les  idées  se 
poussent,  se  confondent,,  et  finissent  par  s'évaporer. 

Ce  n'est  que  maintenant  que,  regardant  maman 
comme  une  étrangère,  je  découvre  qu'elle  est  ravis- 
sante, belle  comme  le  jour,  bien  que  fatiguée  par 
toutes  sortes  d'ennuis  et  de  maladies.  Lorsqu'elle  parle, 
elle  a  la  voix  si  douce,  sans  être  flûtée,  mais  mâle  et 
douce;  des  manières  jolies,  bien  que  naturelles  et 
simples. 

Je  n'ai  pas  vu,  dans  ma  vie,  une  personne  moins 
pensant  à  elle  que  ma  mère.  Elle  est  la  nature  toute 
naturelle;  et  si  elle  pensait  un  peu  à  sa  toilette  tout  le 
monde  l'admirerait.  On  a  beau  dire,  la  toilette  fait 
beaucoup.  Elle  s'habille  de  débris,  de  je  ne  sais  pas 
quoi.  Aujourd'hui  elle  a  une  jolie  toilette  et,  ma  parole 
d'honneur,  elle  est  adorable  1 

Samedi  29  novembre.  —  Je  ne  suis  pas  un  moment 
tranquille,  je  voudrais  me  cacher,  loin,  loin  !  où  il  n'y 
a  personne.  Je  reviendrais  à  moi  peut-être. 

Je  sens  la  jalousie,  l'amour,  l'envie,  la  déception, 
Famour-propre  blessé,  tout  ce  qu'il  y  a  de  hideux  dans 
ce  monde  ! . . .  Par-dessus  tout  je  sens  sa  perte  !  je  l'aime  ! 
Que  ne  puis-je  retirer  tout  ce  que  j'ai  dans  mon  âme  ! 
mais,  si  je  ne  sais  pas  ce  qui  s'y  passe,  je  sais  seule- 
ment que  je  suis  très  tourmentée,  que  quelque  chose 
me  ronge,  m'étouffe,  et  tout  ce  que  je  dis,  ne  redit  pas 
la  centième  partie  de  ce  que  je  sens. 

La  figure  couverte  d'une  main,  tandis  que  de  l'autre 
je  tiens  le  manteau  qui  m'enveloppe  tout  entière,  même 
la  tête,  pour  être  dans  l'obscurité,  pour  rassembler  mes 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


pensées  qui  s'envolent  de  tous  côtés  et  ne  laissent  que 
confusion  en  moi.  Pauvre  tête! 

Une  chose  me  tourmente,  c'est  que  dans  quelques 
Années  je  me  moquerai  et  j'aurai  oublié!  —  (1875.) 
Il  y  a  deux  ans  de  cela  et  je  ne  me  moque  pas  et  je  n'ai  pas 
oublié!  —  toutes  ces  peines  me  sembleront  enfantillage, 
affectation.  Mais  non,  je  t'en  conjure,  n'oublie  pas  ! 
Lorsque  tu  liras  ces  lignes,  retourne  en  arrière,  pense 
que  tu  as  treize  ans,  que  tu  es  à  Nice,  que  cela  se 
passe  en  ce  moment!  pense  que  c'est  vivant  alors!... 
tu  comprendras!...  tu  seras  heureuse!... 

Dimanche  30  novembre.  —  Je  voudrais  qu'il  se  ma- 
rie plus  vite,  je  suis  toujours  comme  cela;  quand  il  y 
a  quelque  chose  de  désagréable,  au  lieu  de  l'éloigner, 
je  voudrais  le  rapprocher.  Pour  partir  de  Paris ,  je 
pressai  à  l'heure  du  départ  tout  le  monde  ;  je  savais 
qu'il  fallait  avaler  cette  pilule.  De  môme,  pour  arriver 
à  Nice,  je  brûlai  d'y  arriver  plus  vite  pour  ne  plus 
attendre.  Car  l'attente  est  plus  terrible  que  l'événement 
lui-même. 


1874 


Dimanche  4  janvier.  —  Comme  il  est  doux  de  se 
réveiller  naturellement!  Mon  réveil  n'a  pas  sonné  et 
j'ouvre  les  yeux  de  moi-même;  c'est  comme  lorsqu'on 
est  en  bateau,  on  s'oublie,  et  lorsqu'on  se  réveille  on 
est  arrivé. 

Vendredi  9  janvier.  —  En  rentrant  de  promenade, 
je  me  disais  que  je  ne  serais  pas  comme  les  autres,  qui 
sont  sérieuses  comparativement  et  réservées.  Je  ne 
comprenais  pas  comment  ce  sérieux  vient?  comment 
de  l'enfance  on  passe  h  l'état  de  jeune  fille  !  Je  me  de- 
mandais :  Comment  cela  vient-il?  Peu  à  peu  ou  en  un 
jour?  Ce  qui  mûrit,  développe  ou  change,  c'est  un 
malheur  ou  l'amour.  Si  j'étais  un  bel  esprit,  je  dirais 
que  c'est  synonyme  ;  mais  je  ne  le  dis  pas,  car,  l'a- 
mour, c'est  ce  qu'il  y  a  de  plus  beau  au  monde.  Je  me 
compare  à  une  eau  qui  est  gelée  au  fond  et  ne  s'agite 
qu'à  la  surface,  car  rien  ne  m'intéresse  et  ne  m'amuse 
dans  mon  FOND. 


JOURNAL 


1  i  janvier.  —  Je  brûle  d'impatience  pour  que  de- 
main soir  arrive,  42  janvier*,  la  veille  du  nouvel  an 
russe,  pour  faire  la  bonne  aventure  devant  une  glace. 

La  tante  Marie  nous  raconte  des  choses  saisissantes  : 
elle-même  faisait  la  bonne  aventure  devant  le  miroir, 
elle  vit  son  mari  et  plusieurs  choses  qui  ne  sont  pas 
encore  accomplies.  Elle  dit  aussi  qu'on  voit  des  hor- 
reurs et  des  frayeurs.  J'étais  si  animée  et  agitée  que 
je  ne  peux  rien  manger.  J'ai  résolu  de  faire  la  bonne 
aventure!... 

A  onze  heures  et  demie  du  soir,  je  m'enferme  :  j'ar- 
range les  glaces  et  m'y  voilà!  enfin!...  Pendant  long- 
temps, je  ne  voyais  rien,  puis,  peu  à  peu,  je  distinguai 
quelques  petites  figures,  mais  pas  plus  grandes  que 
10  ou  12  centimètres.  Je  vis  une  multitude  de  têtes 
seulement,  coiffées  de  la  manière  la  plus  bizarre  du 
monde  :  toques,  perruques,  bonnets  démesurés,  tout 
cela  tourné;  puis  je  distingue  une  femme,  qui  me  res- 
semble, en  blanc,  un  fichu  sur  la  tête,  le  coude  appuyé 
sur  une  table  ;  le  menton  sur  les  mains ,  mais  légè- 
rement, les  yeux  levés  ;  puis  elle  se  dissipe.  Je  vois 
un  plancher  d'église  en  marbre  blanc  et  noir,  et  au 
milieu  un  groupe  costumé,  plusieurs  assis  ou  debout; 
je  n'ai  pas  bien  compris.  Il  m'a  semblé  voir  sur  la 
gauche  plusieurs  hommes,  comme  dans  un  brouillard, 
un  homme  en  habit,  et  une  fiancée;  mais  les  figures 
étaient  invisibles. 

Au  centre  encore,  un  homme  dont  je  ne  puis  voir  la 
figure.  Ce  qui  dominait,  ce  sont  les  têtes  coiffées,  et 
puis  je  suppose,  moi,  toutes  sortes  de  costumes  qui 
changeaient  à  chaque  instant.  Les  scènes  étaient  très 
brillantes.  Tout  à  fait  au  commencement,  les  garni- 
tures du  miroir,  réfléchies  sans  fin,  me  parurent  un 
pistant  comme  un  cercueil;  mais  je  m'aperçus  de  l'er* 


DE  MARIE  BÀiEKÎRTSEFT. 


57 


reur.  Il  faut  savoir  que  j'étais  un  peu  agitée;  je  pen- 
sais 1  chaque  minute  que  je  verrais  quelque  chose  d'af- 
freux. Demain,  je  raconterai  cela  à  tous,  car  c'est 
étrange;  j'aurais  sans  doute  vu  mieux,  mais  j'ai  re- 
mué le  miroir  et  les  yeux.  J'ai  commencé  la  nouvelle 
année  en  rencontrant  ces  costumes  et  coiffures  indéfi- 
niment étranges  et  fantastiques. 
Vive  Tannée  1874  en  Russie  et  adieu  à  1873! 

Jeudi  24  juin.  —  Tout  cet  hiver,  je  ne  pouvais  pous* 
ser  un  son  ;  j'étais  au  désespoir,  je  croyais  avoir  perdu 
la  voix,  et  je  me  taisais  et  je  rougissais  quand  on  m'en 
parlait  ;  maintenant  elle  revient,  ma  voix,  mon  trésor, 
ma  fortune!  Je  la  reçois  les  larmes  aux  yeux,  et  je  me 
prosterne  devant  Dieu!...  Je  ne  disais  rien,  mais  j'étais 
cruellement  chagrinée,  je  n'osais  en  parler,  et  j'ai  prié 
Dieu  et  il  m'a  entendue!...  Quel  bonheur!  quel  plaisir 
que  de  bien  chanter!  on  se  croit  toute-puissante,  on  se 
croit  reine!  on  est  heureuse!  heureuse  de  son  propre 
mérite.  Ce  n'est  pas  l'orgueil  que  donne  l'or,  ni  le  titre. 
On  est  plus  qu'une  femme,  on  se  sent  immortelle.  On 
se  détache  de  la  terre,  on  monte  au  ciel!  Et  tout  ce 
monde  qui  est  suspendu  à  vos  lèvres,  qui  écoute  votre 
chant  comme  une  voix  divine,  qui  est  électrisé,  en- 
thousiasmé, ravi!...  Vous  les  dominez  tous!...  Après  la 
véritable  royauté,  c'est  celle  que  l'on  doit  chercher. 
La  royauté  de  la  beauté  ne  vient  qu'ensuite,  car  elle 
n'est  pas  toute-puissante  sur  tout  le  monde;  mais  le 
chant  enlève  l'homme  de  la  terre  ;  il  plane  dans  un 
nuage  pareil  à  celui  dans  lequel  Vénus  apparut  à 
Enée! 


Nice  4  juillet.  —  Nous  allons  à  l'église  de  Saint- 


58 


JOURNAL 


Pierre,  les  demoiselles  seules.  J'ai  bien  prié,  agenouil- 
lée et  le  menton  appuyé  sur  ma  main  très  blanche 
et  fine  ;  mais ,  me  souvenant  où  j'étais ,  je  cachais 
les  mains  et  m'arrangeais  de  façon  à  m'enlaidir  en 
guise  de  pénitence.  Je  suis  de  l'humeur  d'hier ,  j'ai 
mis  la  robe  et  le  chapeau  de  ma  tante.  En  sortant  de 
ïéglise,  nous  voyons  A...  passer  en  voiture  et  ôter  son 
misérable  chapeau  niçois. 

Dans  mes  dispositions,  je  ne  peux  rentrer  chez  moi; 
je  mène  ma  compagnie  au  couvent  qui  est  en  face  de 
l'église  et  qui  communique  par  une  porte  de  derrière 
avec  la  maison  habitée  par  les  SapogenikofF.  Nous  en« 
irons  dans  le  couvent,  apportant  sur  nos  ailes  tant  de 
joie  et  de  folie  que  l'air  sanctifié  est  remué,  et  les 
sœurs  calmes  ,  blanches ,  sont  égayées  et  montrent 
derrière  les  portes  des  faces  curieuses.  Nous  voyons 
la  mère  supérieure  à  travers  sa  double  grille  ;  elle  est 
depuis  quarante  ans  au  couvent...  Misère!  De  là,  nous 
montons  au  parloir  des  pensionnaires,  et  je  fais  danser 
la  sœur  Thérèse.  Elle  veut  me  convertir  et  me  vante 
e  couvent,  et  moi,  je  veux  aussi  la  convertir  et  lui 
vante  le  monde. 

Nous  sommes  jusqu'au  cou  dans  la  religion  catholi- 
que. Eh  bien,  je.comprends  la  passion  qu'on  peut  avoir 
pour  les  églises  et  couvents. 

Mardi  6  juillet.  —  Rien  ne  se  perd  dans  ce  monde. 
Si  on  cesse  d'aimer  l'un,  on  porte  immédiatement  cette 
affection  sur  l'autre,  même  sans  le  savoir,  et  quand  on 
n'aime  personne  ,  on  se  trompe.  Si  on  n'aime  pas  un 
homme,  c'est  un  chien  ou  un  meuble,  et  avec  la  même 
force ,  seulement  sous  une  autre  forme.  Si  j'aimais, 
je  voudrais  être  aimée  comme  j'aimerais,  je  ne  souffri- 
rais rien,  pas  même  un  mot  dit  par  un  autre.  Un  pa- 


DE  MARIE  BASHKIRTSKFF. 


59 


reiL  amour  est  introuvable.  Aussi  n'aimerai-je  jamais, 
car  personne  ne  m'aimera  comme  je  sais  aimer. 

14  juillet.  —  On  a  parle'  du  latin,  du  lycée,  des  exa-' 
mens  ;  cela  me  donne  une  furieuse  envie  d'étudier,  et 
quand  Brunet  vient,  je  ne  le  fais  pas  attendre,  je  lui 
demande  des  renseignements  sur  les  examens.  11  m'en 
donne  de  tels  ,  qu'après  un  an  de  préparation  ,  je  me 
sens  capable  de  me  présenter  pour  le  baccalauréat  ès 
sciences.  Nous  en  parlerons. 

Je  travaille  le  latin  depuis  février  de  cette  année, 
nous  sommes  en  juillet.  En  cinq  mois,  j'ai  fait,  au  dire 
de  Brunet,  ce  qu'on  fait  au  lycée  en  trois  ans.  C'est  pro- 
digieux !  Jamais  je  ne  me  pardonnerai  d'avoir  perdu 
cette  année,  ce  sera  un  chagrin  immense,  je  ne  l'oublie- 
rai jamais!... 

15  juillet.  —  Hier  au  soir  ,  j'ai  dît  à.  la  lune,  après 
avoir  quitté  les  Sapogenikoff  :  «  Lune  ,  ô  belle  lune  , 
fais-moi  voir  celui  que  j'épouserai  de  mon  vivant.  » 

Après,  il  ne  faut  plus  prononcer  une  parole,  et  Ton 
dit  que  l'on  voit  en  rêve  celui  qu'on  épousera. 

Ce  sont  des  bêtises.  J'ai  vu  S.  et  A.,  deux  impossibi- 
lités! 

Je  suis  de  mauvaise  humeur,  je  manque  tout,  rien 
ne  me  réussit.  Je  serai  punie  pour  mon  orgueil  et  mon 
arrogance  stupide.  Lisez  cela,  bonnes  gens,  et  apprenez  l 
Ce  journal  est  le  plus  utile  et  le  plus  instructif  de  tous 
les  écrits  qui  ont  été,  sont  ou  seront.  C'est  une  femme 
avec  toutes  ses  pensées  et  ses  espérances,  déceptions, 
vilenies,  beautés,  chagrins,  joies.  Je  ne  suis  pas 
encore  une  femme  entière,  mais  je  le  serai.  On  pourra 
me  suivre  de  l'enfance  jusqu'à  la  mort.  Car  la  vie  d'une 
personne,  une  vie  entière,  jBans  aucun  déguisement 


60 


JOURNAL 


ni  mensonge,  est  toujours  chose  grande  et  intéres- 
sante. 

Vendredi  16  juillet.  —  En  raison  des  transmigrations 
de  l'amour,  tout  ce  que  je  contiens  en  ce  moment  est 
concentré  sur  Victor,  un  de  mes  chiens.  Je  déjeune,  et 
lui  en  face  de  moi,  sa  bonne  grosse  tête  sur  la  table. 
Aimons  les  chiens,  n'aimons  que  les  chiens!  Les  hom- 
mes et  les  chats  sont  des  êtres  indignes.  Et  pourtant, 
c'est  sale  un  chien ,  cela  vous  regarde  manger  avec 
des  yeux  avides,  cela  s'attache  pour  le  manger.  Ce- 
pendant, je  ne  nourris  jamais  mes  chiens,  et  ils  m'ai- 
ment. Et  Prater  qui  m'a  abandonnée  par  jalousie  pour 
Victor  et  a  passé  à  maman  !....  Et  les  hommes,  est-ce 
que  ça  ne  demande  pas  à  être  nourri,  est-ce  que  ce  n'est 
pas  vorace  et  mercenaire? 

J'évite  ma  fatalité,  je  n'irai  pas  en  Russie,  ne  voulant 
pour  rien  au  monde  manquer  le  centenaire  de  Michel- 
Ange.  La  Russie  sera  aussi  bien  l'année  prochaine, 
mais  pour  le  centenaire  il  faudra  vivre  encore  cent  ans, 
lequel  espoir  je  n'ai  pas...  Et  puis,  si  je  ne  vais  pas  en 
Russie,  c'est  que  Dieu  le  veut  ainsi.  Tout  ce  qui  se  fait 
se  fait  pour  le  mieux,  dit  un  proverbe  russe.  On  n'évite 
pas  sa  destinée,  dit  encore  un  autre  proverbe. 

Je  vais  encore  dire  à  la  lune  :  «  Lune,  ô  belle  lune, 
fais-moi  voir  en  dormant  celui  que  j'épouserai  de  mon 
vivant.  » 

Samedi  i  7  juillet.  —  On  dit  qu'en  Russie,  il  y  a  un 
as  de  faquins  qui  veulent  la  Commune,  c'est  une  hor- 
reur. Tout  diviser  et  avoir  tout  en  commun.  Et  leur 
maudite  secte  est  si  répandue  que  les  journaux  font  des 
appels  désespérés  à  la  société.  Est-ce  que  les  pères  de 
famille  ne  mettront  pas  un  terme  à  cette  infection?  Ils 


DE  MARIE  BASHKIRTSEÎ  F. 


61 


veulent  tout  anéantir.  Plus  de  civilisation,  plus  d'art, 
plus  de  belles  et  grandes  choses.  Simplement  les  moyens 
matériels  pour  subsister.  Le  travail  aussi  en  commun, 
personne  n'aura  le  droit  de  s'élever  par  quelque  mérite 
que  ce  soit  au-dessus  des  autres.  On  veut  anéantir  les 
Universités,  l'enseignement  supérieur,  pour  réduire  la 
Russie  en  une  espèce  de  caricature  de  Lacédémone. 
J'espère  que  Dieu  et  l'empereur  les  confondront.  Je 
prierai  Dieu  de  préserver  mon  pays  de  ces  bêtes  féroces. 
—  D...  paraît  frappé  de  tout  ce  que  je  dis  et  s'étonne  de 
trouver  en  moi  une  telle  fièvre  de  la  vie.  Nous  parlons 
de  nos  meubles,  il  manque  de  tomber  à  la  renverse  à  la 
description  de  ma  chambre.  «  Mais  c'est  un  temple,  un 
conte  des  Mille  et  une  Nuitsl  s'écrie-t-il  ;  mais  on  doit  y 
entrer  à  genoux.  C'est  prodigieux,  unique,  remarqua- 
ble. »  Il  veut  débrouiller  mon  caractère,  me  demande 
si  j'effeuille  des  marguerites.  —  «  Oui,  très  souvent, 
pour  savoir  si  le  dîner  sera  bon.  — Mais  comment,  une 
chambre  si  poétique,  si  féerique,  et  à  côté  de  cela 
demander  à  une  marguerite  si  le  chef  a  réussi  un 
dîner?  oh  1  mais  non,  c'est  incroyable  !»  —  Ce  qui 
l'amuse,  c'est  que  j'assure  avoir  deux  cœurs.  Je  me 
plaisais  à  le  faire  crier  et  s'étonner  pour  une  multitude 
de  contrastes.  Je  montais  au  ciel  et  sans  transition 
aucune  je  retombais  sur  la  terre,  ainsi  de  suite  :  je 
m'exhibe  comme  une  personne  qui  veut  vivre  et  s'a- 
muser et  ne  soupçonne  pas  la  possibilité  d'aimer.  Et  lui 
s'étonne,  dit  qu'il  a  peur  de  moi,  aue  c'est  prodigieux, 
surnaturel,  affreux  1  

Ce  que  j'aime  le  mieux  quand  il  nry  a  personne 
pour  qui  être,  c'est  la  solitude. 

Mes  cheveux,  noués  à  la  Psyché,  sont  plus  roux  que 
jamais.  Robe  de  laine  de  ce  blanc  particulier,  seyant 
et  gracieux  ;  un  fichu  de  dentelle  autour  du  cou.  J'ai 

M.  B.  $ 


62 


JOURNAL 


l'air  d'un  de  ces  portraits  du'  premier  Empire  ;  pour 
compléter  le  tableau,  il  me  faudrait  être  sous  un  arbre 
et  tenir  un  livre  à  la  main.  J'aime  la  solitude  devant 
une  glace  pour  admirer  mes  mains  si  blanches,  si  fines, 
et  à  peine  roses  à  l'intérieur. 

C'est  peut-être  bête  de  se  louer  tellement;  mais  les 
gens  qui  écrivent  décrivent  toujours  leur  héroïne,  et 
je  suis  mon  héroïne  à  moi.  Et  il  serait  ridicule  de 
m'humilier  et  m'abaisser  par  une  fausse  modestie.  On 
s'abaisse  en  parole  quand  on  est  sûr  d'être  relevée; 
mais  en  écrit,  chacun  pensera  que  je  dis  vrai,  et  on  me 
croira  laide  et  bête;  ce  serait  absurde! 

Heureusement  ou  malheureusement,  je  m'estime  un 
tel  trésor  que  personne  n'en  est  digne ,  et  ceux  qui 
osent  lever  les  yeux  sur  ce  trésor,  sont  regardés  par 
moi  comme  à  peine  dignes  de  pitié.  Je  m'estime  une 
divinité  et  ne  conçois  pas  qu'un  homme  comme  G... 
puisse  avoir  l'idée  de  me  plaire.  A  peine  pourrais-je 
traiter  d'égal  un  roi.  Je  crois  que  c'est  très  bien.  Je 
regarde  les  hommes  d'une  telle  hauteur ,  que  je  suis 
charmante  pour  eux,  car  il  ne  sied  pas  de  mépriser 
ceux  qui  sont  si  bas.  Je  les  regarde  comme  un  lièvre 
regarderait  une  souris. 

Jeudi  29  juillet.  —  Nous  devions  partir  aujourd'hui, 
j'ai  subi  tous  les  ennuis  qui  accompagnent  un  départ. 
On  se  fâche,  on  court,  on  oublie,  on  se  rappelle,  on 
crie;  je  suis  toute  déferrée,  et  voilà  qu'on  parle  de  res- 
ter jusqu'à  samedi. 

Mon  oncle  Étienne  voudrait  remettre.  Il  n'a  le  cou- 
rage de  rien.  C'est  un  caractère  ! 

Il  devait  quitter  la  Russie  au  commencement  d'avril 
et  n'est  parti  qu'en  Juillet.  C'est  impatientant,  nous 
restons.  En  voyant  que  je  suis  contrariée  et  que  je  dig 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


63 


que  je  ne  partirai  plus,  chacun  plie  devant  moi,  et  je 
fais  la  capricieuse 

Lundi  2  août,  —  Après  une  journée  de  magasi- 
niers, de  couturiers  et  de  modistes,  de  promenade  et 
de  coquetterie  ,  je  passe  un  peignoir  et  lis  mon 
ami  Plutarque. 

J'ai  une  imagination  gigantesque  ;  je  rêve  les  galan- 
teries des  siècles  passés  et,  sans  m'en  douter,  je  suis  la 
plus  romanesque  des  femmes,  et  que  c'est  malsain  ! 

Je  me  pardonne  très  facilement  l'adoration  pour  le 
duc,  car  je  le  trouve  digne  de  moi  sous  tous  les  rap- 
ports. 

Mardi  i  7  août.  —  J'ai  rêvé  de  la  Fronde  ;  je  ve- 
nais d'entrer  au  service  d'Anne  d'Autriche,  elle  se  dé- 
fiait de  moi,  et  je  la  conduisais  au  milieu  du  peuple 
mutiné,  en  criant  :  Vive  la  Reine!  et  le  peuple  criait 
après  moi  :  Vive  la  Reine  ! 

Mercredi  18  août.  —  Nous  passons  la  journée  à 
m'admirer,  maman  m'admire,  la  princesse  G.  m'admire  ; 
elle  dit  continuellement  que  je  ressemble  à  maman  ou 
à  sa  fille;  or,  c'est  le  plus  grand  compliment  qu'on 
puisse  faire.  On  ne  pense  de  personne  mieux  que  de 
soi.  C'est  que,  vraiment,  je  suis  jolie.  A  Venise,  dans 
la  grande  salle  du  Palazzo  Ducal,  la  peinture  du  plafond 
par  Paul  Véronèse  représente  Venise  sous  les  traits 
d'une  femme  grande,  blonde,  fraîche;  je  rappelle  cette 
peinture.  Mes  portraits  photographiques  ne  pourront 
jamais  bien  me  représenter,  la  couleur  manque,  et  ma 
fraîcheur,  ma  blancheur  sans  pareilles  sont  ma  prin- 
cipale beauté.  Mais  qu'on  me  mette  de  mauvaise  hu- 
meur, qu'on  ne  mécontente  en  quelque  chose,  que  je 


64 


JOURNAL 


me  fatigue,  adieu  ma  beauté!  rien  de  plus  fragile  que 
moi.  Quand  je  suis  heureuse,  tranquille,  alors  seule- 
ment je  suis  adorable. 

Quand  je  suis  fatiguée  ou  fâchée,  je  ne  suis  pas 
belle,  je  suis  plutôt  laide.  Je  m'épanouis  au  bonheur 
comme  les  fleurs  au  soleil.  On  me  verra,  on  a  le  temps, 
Dieu  merci  !  Je  ne  fais  que  commencer  à  devenir  ce 
que  je  serai  à  vingt  ans. 

Je  suis  comme  Agar  dans  le  désert,  j'attends  et  je 
désire  une  âme  vivante. 

Paris.  Mardi  24  août,  —  J'espère  entrer  dans  h» 
monde,  dans  ce  monde  que  j'appelle  h  grands  cris  et 
à  deux  genoux,  car  c'est  ma  vie,  mon  bonheur.  Je 
commence  à  vivre  et  à  tâcher  de  réaliser  mes  rêves 
de  devenir  célèbre  ;  je  suis  déjà  connue  par  bien  des 
gens.  Je  me  regarde  dans  la  glace  et  je  me  vois  jolie. 
Je  suis  jolie,  que  me  faut-il  de  plus?  Ne  puis-je  pas 
tout  avec  cela?  Mon  Dieu,  en  me  donnant  ce  peu  de 
beauté  (je  dis  peu  par  modestie),  c'est  encore  trop 
venant  de  vous,  ô  mon  Dieu!  Je  me  sens  belle,  il  me 
semble  que  tout  me  réussira.  Tout  me  sourit  et  je 
suis  heureuse,  heureuse,  heureuse! 

Le  bruit  de  Paris,  cet  hôtel  grand  comme  une  ville, 
avec  ce  monde  toujours  marchant,  parlant,  lisant,  fu- 
mant, regardant,  m'étourdissent.  J'aime  Paris  et  mon 
cœur  bat.  Je  veux  plus  vite  vivre,  plus  vite,  vite...  («  Je 
n'ai  jamais  vu  une  telle  fièvre  de  la  vie,  dit  D..  en  me  re- 
gardant.») C'est  vrai,  je  crains  que  ce  désir  de  vivre  à  la 
vapeur      loit  le  présage  d'une  existence  courte.  Qui 


Dfi  MARIE  ÏJÀSHIuRTSE^F  £§ 

sait?  Allons,  voilà  que  je  deviens  mélancolique...  Non, 
je  ne  veux  pas  de  mélancolie... 

Dimanche  6  septembre,  —  Au  Bois,  il  y  a  tant  de 
Niçois  qu'un  moment  il  m'a  semblé  être  à  Nice.  Nice 
est  si  beau  en  septembre  I  Je  me  souviens  de  Tannée 
dernière,  mes  promenades  matinales  avec  mes  chiens, 
ce  ciel  si  pur,  cette  mer  si  argentée.  Ici,  il  n'y  a  ni 
^aatin,  ni  soir.  Le  matin,  on  balaye;  le  soir,  ces  in- 
nombrables lanternes  m'agacent.  Je  me  perds  ici,  je 
ne  sais  distinguer  le  levant  du  couchant.  Tandis  que 
là-bas  on  est  si  bien!  On  est  comme  dans  un  nid, 
entouré  par  ces  montagnes,  ni  trop  hautes  ni  trop 
arides.  On  G&t  de  trois  côtés  protégé  comme  par  un 
manteau  gracieux  et  commode  et,  devant  soi,  on  a 
une  fenêtre  immense,  un  horizon  infini,  toujours  le 
même  et  toujours  nouveau.  J'aime  Nice  ;  Nice,  c'est  ma 
patrie;  Nice  m'a  fait  grandir,  Nice  m'a  donné  la  santéj 
les  fraîches  couleurs.  C'est  si  beau  I  On  se  lève  avec  le 
jour  et  on  voit  paraître  le  soleil,  là-bas,  à  gauche,  der- 
rière les  montagnes  qui  se  détachent  en  vigueur  sur  le 
ciel  bleu  argent,  si  vaporeux  et  doux  qu'on  étouffe  de 
joie.  Vers  midi,  il  est  en  face  de  moi  ;  il  fait  chaud,  mais 
l'air  n'est  pas  chaud,  il  y  a  cette  incomparable  brise  qui 
rafraîchit  toujours.  Tout  semble  endormi.  Il  n'y  a  pas 
une  âme  sur  la  Promenade,  sauf  deux  ou  trois  Niçois 
assoupis  sur  les  bancs.  Alors  je  respire,  j'admire. 
Le  soir,  encore  le  ciel,  la  mer,  les  montagnes.  Mais  le 
soir,  c'est  tout  noir  ou  gros  bleu.  Et  quand  la  lune  luit, 
ce  chemin  immense  dans  la  mer,  qui  semble  être  un 
poisson  aux  écailles  de  diamant,  et  quand  je  suis  à  ma 
fenêtre  avec  une  glace  devant  et  deux  bougies,  tran- 
quille, seule,  je  ne  demande  rien  et  je  me  prosterne 
devant  Dieu!  Oh!  non,  on  ne  comprendra  pas  ce  que  je 

M.  B.  6. 


66 


JOURNAL 


veux  dire.  On  ne  comprendra  pas,  parce  que  Ton  n'o 
pas  éprouvé.  Non,  ce  n'est  pas  cela;  c'est  que  je  suis 
désespérée  toutes  les  fois  que  je  veux  faire  com- 
prendre ce  que  je  sens!!..  C'est  comme  dans  un  cau- 
chemar quand  on  n'a  pas  la  force  de  crier! 

D'ailleurs,  jamais  aucun  écrit  ne  donnera  la  moindre 
idée  de  la  vie  réelle.  Comment  expliquer  cette  fraî- 
cheur, ces  parfums  de  souvenir?  On  peut  inventer,  on 
peut  créer,  mais  on  ne  peut  pas  copier..  On  a  beau 
sentir  en  écrivant,  il  n'en  résulte  que  des  mots  com- 
muns :  bois,  montagne,  ciel,  lune;  tout  le  monde  dit  la 
même  chose.  Et  d'ailleurs,  pourquoi  tout  cela,  qu'im- 
porte aux  autres?  Les  autres  ne  comprendront  jamais, 
puisque  ce  ne  sont  pas  eux,  mais  moi;  moi  seule,  je 
comprends,  je  me  souviens.  Et  puis,  les  hommes  ne 
valent  pas  la  peine  qu'on  prendrait  pour  leur  faire  com- 
prendre tout  cela.  Chacun  sent  comme  moi,  pour  soi. 
Je  voudrais  arriver  à  voir  les  autres  sentir  comme  moi, 
pour  moi;  c'est  impossible,  il  leur  faudrait  être  moi. 

Ma  fille,  ma  fille,  laisse  cela  tranquille,  tu  te  perds 
dans  des  subtilités.  Tu  deviendras  folle,  si  tu  t'achar- 
nes après  cela,  comme  jadis  après  ton  fond.,.  Il  y  a 
tant  de  gens  d'esprit!  Eh  bien,  non!  je  voulais  dire 
que  c'est  à  eux  de  démêler...  Eh  bien,  non!  Ils  savent 
créer,  mais  démêler,  non,  non,  cent  mille  fois  non! 
Dans  tout  cela,  ce  qui  est  très  clair,  c'est  que  j'ai  le  mal 
du  pays  de  Nice. 

Lundi  6  septembre.  —  Dans  cet  abattement  et  dans 
cette  douleur  affreuse  de  touâ  les  instants,  je  ne  maudi* 
pas  la  vie,  au  contraire,  je  l'aime  et  je  la  trouve  bonne. 
Le  croira-t-on?  je  trouve  tout  bon  et  agréable,  jus- 
qu'aux larmes,  jusqu'à  la  douleur.  J'aime  pleurer, 
j'aime  me  désespérer,  j'aime  à  être  chagrine  et  triste. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


67 


Jé  regarde  tout  cela  comme  autant  de  divertissements 
et  j'aime  la  vie  malgré  tout.  Je  veux  vivre.  Ce  serait 
cruel  de  me  faire  mourir  quand  je  suis  si  accommo- 
dante. Je  pleure,  je  me  plains,  et  en  même  temps  cela 
me  plaît;  non,  pas  cela..  Je  ne  sais  comment  dire.. 
Enfin  tout  dans  la  vie  me  plaît,  je  trouve  tout  agréable. 
Et  tout  en  demandant  le  bonheur,  je  me  trouve  heu- 
reuse d'être  misérable.  Ce  n'est  plus  moi  qui  me  trouve 
ainsi;  mon  corps  pleure  et  crie;  mais  quelque  chose 
dans  moi,  qui  est  au-dessus  de  moi,  se  réjouit  de  tout. 
Ce  n'est  pas  que  je  préfère  les  larmes  à  la  joie,  mais, 
loin  de  maudire  la  vie  dans  les  moments  désespérés,  je 
la  bénis  et  me  dis  :  Je  suis  malheureuse,  je  me  plains, 
mais  je  trouve  la  vie  si  belle  que  tout  me  paraît  beau 
et  heureux  et  que  je  veux  vivre!  Apparemment  ce 
quelqu'un  qui  est  au-dessus  de  moi  et  qui  se  réjouissait 
de  tant  pleurer  est  sorti  ce  soir,  car  je  me  sens  bien 
malheureuse  1 

*** 

Je  n'ai  encore  fait  de  mal  à  personne,  et  on  m'a  déjà 
offensée,  calomniée,  humiliée  1  Comment  puis-je  aimer 
les  hommes!  je  les  déteste,  mais  Dieu  ne  permet  pas  la 
haine.  Mais  Dieu  m'abandonne,  mais  Dieu  m'éprouve. 
Eh  bien,  s'il  m'éprouve,  il  doit  cesser  l'épreuve.  Il 
voit  comment  je  prends  la  chose  ;  il  voit  que  je  ne  cache 
pas  ma  douleur  sous  une  lâche  hypocrisie,  comme  ce 
coquin  de  Job,  qui,  en  minaudant  devant  Notre- 
Seigneur,  en  a  fait  sa  dupe. 

*** 

Une  chose  me  chagrine  par-dessus  tout,  c'est,  non 
pas  la  chute  de  tous  mes  plans,  mais  le  regret  que  me 


68 


JOURNAL 


cause  cette  suite  de  mésaventures.  Non  pas  pour  moi 
■ — je  ne  sais  si  0:1  me  comprendra  —  mais  parce  que 
je  suis  peinée  de  voir  s'accumuler  des  taches  sur  une 
robe  Manche  qu'on  voulait  conserver  propre. 

A  chaque  petit  chagrin,  mon  cœur  se  serre,  non  pas 
peur  moi,  mais  de  pitié,  car  chaque  chagrin  est  comme 
une  goutte  d'encre  tombant  dans  un  verre  d'eau,  il  ne 
s'efface  jamais  et  ajoute  à  ses  prédécesseurs,  rend  le 
verre  d'eau  claire  gris,  noir  et  sale.  On  a  beau  ajouter 
de  l'eau  après,  le  fond  crasseux  reste  toujours.  Mon 
cœur  se  serre  parce  que  c'est  chaque  fois  une  tache 
ineffaçable  sur  ma  vie,  dans  mon  âme.  N'est-ce  pas? 
on  sent  une  tristesse  profonde  en  face  d'une  chose 
irréparable,  quelque  insignifiante  qu'elle  soit. 

Jeudi  9  septembre.  —  Nous  sommes  à  Marseille, 
l'argent  n'est  pas  arrivé.  Ma  tante,  pour  ne  pas  me 
faire  attendre,  est  sortie  pour  engager  ses  diamants.  Je 
me  sens  plus  près  de  Nice,  de  ma  ville,  car,  quoi  que 
je  dise,  c'est  ma  ville.  Je  ne  serai  tranquille  qu'à 
Florence  avec  tous  mes  chiffons.  J'ai  fait  brosser  ma 
robe  et  mon  chapeau,  et  attends  ma  tante  pour  aller 
faire  un  tour  dans  la  ville. 

J'ai  acheté  un  roman  dans  je  ne  sais  plus  quelle 
gare,  mais  il  était  si  mal  écrit,  que,  de  peur  de  gâter 
mon  style  déjà  si  mauvais,  je  l'ai  jeté  par  la  fenêtre  et 
je  reviens  à  Hérodote  que  je  vais  lire  à  l'instant. 

Ah!  le  beau  résultat!  Pauvre  tante!  je  me  prosterne 
devant  elle.  Dans  quels  lieux  a-t-elle  été?  Quelles  gens 
elle  a  vus!  Et  tout  cela  pour  moi!  N'osant  demander  au 
cocher  où  se  trouvait  le  Mont-de-Piélé,  elle  lui  demanda 
où  l'on  conserve  les  diamants.  Nous  avons  ri  ensemble 
de  cet  endroit  où  l'on  conserve  les  diamants.  A  une 
heure  nous  quittons  cette  ville  qui  sent  si  mauvais. 


DE  MARIE  BÀSRKIRTSKFF. 


6» 


Dep  jis  Antibes,  je  m'égosille  à  chanter  des  chan- 
sons niçoises,  au  grand  ébahissemeU  des  employés  des 
gares.  Plus  nous  approchions,  plus  mon  impatience 
croissait. 

*** 

La  voilà,  cette  Méditerranée  après  laquelle  je  soupi- 
rais! Ces  arbres  noirs  !  Et  il  fait  justement  un  clair  de 
lune  qui  illumine  ce  chemin  dans  la  mer. 

Calme  parfait;  ii  roulement  de  voiture  ni  mouve- 
ment perpétuel  de  ces  hommes  qui  me  paraissaient  des 
petits  bonshommes,  de  ma  fenêtre  du  Grand-Hôtel. 
Calme,  silence,  obscurité  mal  éclairée  parla  lune  qui 
se  cache;  à  peine  quelques  lanternes  qui  courent  les 
unes  après  les  autres. 

J'entre  dans  ma  chambre,  dans  mon  cabinet  de  toi- 
lette; j'ouvre  la  fenêtre  pour  voir  le  château,  toujours  le 
même,  et  l'heure  sonnait,  je  ne  sais  plus  quelle  heure, 
et  mon  cœur  s'est  serré  ! 

Ah  !  je  puis  bien  nommer  cette  année":  l'année  des  sou- 
pirs! Je  suis  un  peu  fatiguée,  mais  j'aime  Nice!...  j'aime 
Nice! 

Vendredi  10  septembre  (Voyage  à  Florence).  —  Le?, 
moustiques  m'ont  réveillée  dix  fois  la  nuit;  mais  je 
me  réveille  un  peu  pâle  ,  et  à  mon  aise.  Ah!  les  An- 
glais savent  bien  ce  qu'ils  entendent  par  Home.  Quelle 
qu'elle  soit,  la  maison  est  l'endroit  le  plus  agréable; 
ça  ne  tient  ni  au  confortable  ni  à  la  richesse,  car 
voyez  notre  maison,  tout  est  sens  dessus  dessous,  à  peine 
les  meubles  nécessaires,  désordre,  désolation,  et  pour- 
tant j'y  suis  bien  :  c'est  que  je  suis  chez  moi,  à  moi,  à 
moi!... 

Je  ne  pense  pas  même  à  mes  robes,  je  trouve  tout 


70  JOURNAL 

bien.  0  Nice,  je  ne  pensais  jamais  la  revoir  avec  de 
tels  transports  !  et  si  on  m'avait  entendue  jurer  et  la 
maudire  depuis  Marseille,  on  dirait  que  je  la  déteste. 
C'est  mon  habitude  de  mal  parler  des  gens  et  des 
choses  que  j'aime. 

*** 

Je  marche  silencieuse  et  blanche  comme  une  ombre, 
en  recueillant  mes  souvenirs  épars  par  toute  la  Pro- 
menade. Nice,  pour  moi,  c'est  la  Promenade  des  An- 
glais. Chaque  maison,  chaque  arbre,  chaque  poteau  de 
télégraphe  est  un  souvenir  bon  ou  mauvais,  amoureux 
ou  commun.  Il  me  semble  que  je  reviens  de  Spa, 
d'Ostende,  de  Londres.  Tout  est  pareil.  11  y  a  même 
cette  odeur  de  bois  qui  est  particulière  aux  meubles 
neufs. 

Je  monte  chez  moi,  je  fais  une  délicieuse  coiffure 
Empire  et  mets  ma  robe  blanche.  La  robe  du  portrait. 
C'est  une  grande  robe  comme  les  statues,  avec  les 
manches  que  je  retrousse  au-dessus  du  coude,  décol- 
letée devant  rondement,  un  peu  derrière,  de  façon  à 
laisser  voir  la  naissance  du  cou,  avec  une  large  valen- 
ciennes  retombante.  Le  vêtement  flottant  et  serré  h  la 
taille  par  un  ruban  et  sous  la  poitrine  aussi  par  deux 
rubans  cousus  et  noués  devant  par  un  simple  nœud. 
Pas  de  gants,  pas  de  bijoux.  Je  suis  enchantée  de  moi. 
Sous  cette  laine  blanche,  mes  bras  blancs,,  oh!  mais 
blancs!...  je  suis  jolie,  je  suis  animée.  Oh I  suis-je  vrai- 
ment à  Nice? 

Dimanche  12  septembre.  —  Le  soir  à  Florence.  La 
ville  me  paraît  médiocre,  mais  l'animation  est  grande. 
À  tous  les  coins  de  rue  on  vend  les  melons  d'eau  par 
monceaux.  Ces  melons  d'eau  si  rouges  et  si  frais  me 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


71 


tentèrent  beaucoup.  Notre  fenêtre  donne  sur  la  place 
et  sur  l'Arno.  Je  me  fais  apporter  un  programme 
des  fêtes;  le  premier  jour  était  aujourd'hui.  Je  croyais 
que  mon  cousin  Victor-Emmanuel  saurait  profiter  de 
l'occasion  si  belle  qui  lui  est  offerte  :  le  centenaire  de 
Michel  Angelo  Buonarroti!  Sous  ton  règne,  faquin' !! 
et  tu  ne  convoques  pas  tous  les  souverains,  et  tu  n6 
leur  donnes  pas  des  fêtes  comme  on  n'en  a  jamais  vul 
Et  tu  ne  fais  pas  tapage!!!  0  roi,  ton  fils,  ton  petit- 
fils  et  leurs  fils  régneront  et  n'auront  pas  cette  occa- 
sion, ô  grosse  masse  de  chair!  0  roi  sans  ambition, 
sans  amour-propre!  Il  y  a  bien  des  congrès  de  toutes 
sortes,  des  concerts,  des  illuminations,  un  bal  au  Ca- 
sino, l'ex-palais  Borghèse...  mais  pas  un  roi!...  Rien 
comme  j'aime  !  rien  comme  je  veux  !... 

Lundi  13  septembre. — Voyons,[que  je  rassemble  un 
peu  mes  idées.  Plus  j'ai  h  raconter,  moins  j'écris... 
C'est  que  je  suis  impatientée,  énervée,  quand  j'ai 
beaucoup  à  dire. 

Nous  parcourons  toute  la  ville  en  landau  et  en  toi- 
lette. Oh!  que  j'aime  ces  maisons  sombres,  ces  porti- 
ques, ces  colonnes,  cette  architecture  massive,  gran- 
diose !  Soyez  honteux,  architectes  français,  russes, 
anglais,  cachez-vous  sous  terre!  Palais  de  paco- 
tille de  Paris,  enfoncez-vous,  croulez  sous  terre. 
Pas  le  Louvre,  il  est  «  incritiquable  »,  mais  le  reste. 
Jamais  on  n'atteindra  à  cette  magnificence  superbe  des 
Italiens.  J'ouvris  de  grands  yeux  envoyant  les  pier- 
res immenses  du  Palazzo  Pitti  !...  La  ville  est  sale, 
presque  en  guenilles,  mais  combien  de  beautés  il  y  al 
0  cité  de  Dante,  des  Médicis,  de  Savonarole!  que  tu 
es  pleine  de  superbes  souvenirs  pour  ceux  qui  pensent, 
qui  sentent,  qui  savent!  Que  de  chefs-d'œuvre! 


Ta 


JOURNAL 


que  de  ruines!  0  faquin  de  roi,  oh!  si  j'étais 
r  einel... 

*** 

J'adore  la  peinture,  la  sculpture,  l'art  enfin  partout 
où  il  se  trouve.  Je  pourrais  passer  des  journées  en- 
tières dans  ces  galeries;  mais  ma  tante  est  souffrante, 
elle  a  peine  à  me  suivre,  et  je  me  sacrifie.  D'ailleurs,  la 
vie  est  devant  moi,  j'aurai  le  temps  de  revoir. 

Au  Palazzo  Pitti,  je  ne  trouve  pas  un  costume  à 
copier,  mais  quelle  beauté,  quelle  peinture!... 

Faut-il  le  dire?  c'est  que  je  n'ose  pas...  On  criera  : 
Haro!  haro!  — Allons,  en  confidence!.  Eh  bien,  la 
«  Vierge  à  la  chaise  »  de  Raphaël  ne  me  plaît  pas.  La 
figure  de  la  Vierge  est  pâle,  le  teint  n'est  pas  naturel, 
i'expression  est  plutôt  d'une  femme  de  chambre  que 
de  la  sainte  Vierge,  mère  de  Jésus...  Oh!  mais,  il  y  a 
une  «  Madeleine  »  du  Titien  qui  m'a  ravie.  Seulement  — 
il  y  a  toujours  un  seulement  —  elle  a  des  poignets  trop 
gros  et  des  mains  trop  grasses  :  de  belles  mains  d'une 
femme  de  cinquante  ans.  Il  y  a  des  choses  de  Ru- 
bens,  de  Van  Dyck,  ravissantes.  Le  «  Mensonge  »  par 
Salvator  Rosa  est  très  naturel,  très  bien.  Je  ne  juge  pas 
en  connaisseur;  ce  qui  ressemble  le  plus  à  la  nature 
me  plaît  le  plus.  La  peinture  n'a-t-elle  pas  pour  but 
d'imiter  la  nature? 

J'aime  beaucoup  la  grasse  et  fraîche  figure  de  la 
femme  de  Paolo  Veronese,  peinte  par  lui.  J'aime  le 
genre  de  ses  figures.  J'adore  Titien,  Van  Dyck;  mais 
ce  pauvre  Raphaël!...  Pourvu  que  personne  ne  sache 
ce  que  j'écris!  on  me  prendrait  pour  une  bête.  Je  ne 
critique  pas  Raphaël, je  ne  le  comprends  pas;  avec  le 
temps,  sans  doute  je  comprendrai  ses  beautés.  Cepen- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


le  portrait  du  pape  Léon...  je  ne  sais  plus  com- 
tien...  X,  je  crois,  est  admirable. 

Une  «  Vierge  avec  l'enfant  Jésus,  »  de  Murillo,  a 
Attiré  mon  attention;  c'est  frais,  c'est  naturel. 

A  ma  grande  satisfaction,  j'ai  trouvé  la  galerie  des 
tableaux  plus  petite  que  je  ne  pensais.  C'est  assassi- 
nant, ces  galeries  sans  fin,  ce  labyrinthe  plus  terrible 
que  celui  de  Crète. 

J'ai  passé  deux  heures  dans  le  palais,  je  ne  me  suis  pas 
assise  un  instant  et  je  ne  suis  pas  fatiguée  !...  C'est  que 
les  choses  que  j'aime  ne  me  fatiguent  pas.  Tant  qu'il 
y  a  tableaux  et  surtout  statues  à  voir,  je  suis  de  fer. 
Ah  !  si  on  me  faisait  marcher  dans  les  magasins  du 
Louvre  ou  du  Bon  Marché,  même  chez  Worth,  alors  je 
pleurerais  au  bout  de  trois  quarts  d'heure. 

Aucun  voyage  ne  m'a  aussi  satisfaite  que  celui-ci, 
je  trouve  enfin  des  choses  dignes  d'être  vues.  J'adore 
ces  sombres  palais  Strozzi.  Et  j'adore  ces  portes  im- 
menses, ces  cours  superbes,  ces  galeries,  ces  colon- 
nades. C'est  majestueux,  c'est  grand,  c'est  beau!...  Ah! 
le  monde  dégénère;  on  a  envie  de  crouler  sous  terre  en 
comparant  les  constructions  modernes  à  ces  pierres 
gigantesques  entassées  les  unes  sur  les  autres  et  mon- 
tant jusqu'au  ciel.  On  passe  sous  des  ponts  qui  réunis- 
sent des  palais  à  une  hauteur  prodigieuse... 

0  ma  fille,  ménage  tes  expressions  ;  que  diras-tu  de 
Rome? 


1875 


Nice.  —  Jeudi  30  septembre.  —  Je  descends  dans 
mon  laboratoire  et,  ô  horreur  I  toutes  mes  fioles,  tous 
mes  ballons,  tous  mes  sels,  tous  mes  cristaux,  tous 
mes  acides,  tous  mes  tubes  sont  débouchés  et  entassés 
dans  une  sale  caisse  avec  le  plus  grand  désordre.  Je 
me  mets  en  fureur,  m'assieds  par  terre  et  commence 
de  finir  de  briser  les  choses  qui  l'étaient  à  moitié 
Quant  à  ce  qui  est  intact,  je  ne  le  touche  pas,  je  ri 
m'oublie  jamais. 

—  Ah  !  vous  avez  cru  que  Marie  est  partie,  donc  elle 
est  morte  !  On  peut  tout  casser,  tout  disperser  !  criais-je 
en  brisant  toujours. 

Ma  tante  au  commencement  se  taisait,  puis  : 

—  Est-ce  que  c'est  une  jeune  fille?  c'est  un  monstre, 
une  horreur  ! 

Au  milieu  de  ma  colère,  je  ne  puis  m'empêcher  de 
sourire.  Car  celte  a/faire  est  tout  à  l'extérieur,  elle  n'est 
pas  dans  mon  fond,  et,  en  ce  moment,  j'ai  le  bonheur 
de  toucher  mon  fond,  donc  je  suis  parfaitement  tran- 


76 


JOURNAL 


quille  et  je  regarde  tout  cela  comme  si  cela  concernait 

une  autre  que  moi. 

Vendredi  1er  octobre.  —  Dieu  ne  fait  pas  ce  que  je 
le  prie  de  faire,  je  me  résigne  (pas  du  tout,  j'attends). 
Oh  !  que  c'est  ennuyeux  d'attendre  et  de  ne  pouvoir  rien 
faire  qu'attendre  !  Tout  cela  abîme  la  femme  :  les  con- 
trariétés, les  résistances  des  choses  d'alentour. 

«  Si  l'homme  après  sa  naissance  et  dans  ses  pre- 
«  miers  mouvements  n'éprouvait  pas  de  résistance  dans 
«  le  contact  des  choses  d'alentour,  il  arriverait  à  ne 
«  pas  se  distinguer  I  avec  le  monde  extérieur,  à  croire 
«  que  ce  monde  fait  partie  de  lui-même,  de  son  corps; 
«  à  mesure  qu'il  y  atteindrait  de  son  geste  ou  de  son 
«  pas,  il  arriverait  à  se  persuader  que  le  tout  n'est 
«  qu'une  dépendance  et  une  extension  de  son  être  per- 
«  sonnel,  il  dirait  avec  confiance  :  L'Univers,  c'est 
a  moi.  » 

Vous  avez  bien  raison  de  dire  que  c'est  trop  bien 
fait  pour  être  de  moi,  aussi  ne  chercherai-je  pas  à 
vous  le  faire  accroire.  C'est  un  philosophe  qui  Ta  dit 
et  je  le  répète.  Eh  bien,  c'est  comme  cela  que  j'avais 
rêvé  de  vivre,  mais  le  contact  des  choses  d'alentour 
m'a  fait  des  bleus,  ce  dont  je  suis  excessivement 
fâchée. 

* 

«  * 

Toutes  les  personnes  qui  me  plaisaient^  j'ai  osé  les 
comparer  avec  le  duc.  C'est  étrange,  eh  bien,  h 
toutes  les  occasions  il  me  revient  tout  entier  et  j'en 
remercie  Dieu,  car  il  est  ma  lumière.  Oh!  quelle  dif- 
férence! comme  je  me  souviens!...  Tout  mon  bonheur 
consistait  à  l'apercevoir,  je  restais  sur  la  terrasse,  je 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


77 


le  voyais  passer  quelquefois  et  je  revenais  folle  à  la 
maison.  Je  me  jetais  dans  les  bras  de  Colignon,  je 
cachais  ma  figure  sur  sa  poitrine,  elle  me  laissait 
faire  et  puis  doucement  me  faisait  lever  et  me  condui- 
sait à  la  leçon,  tout  étourdie  encore,  ivre  de  bonheur! 
.  Oh!  que  je  comprends  bien  cette  expression  ivre  de 
bonheur,  car  je  l'étais.  Je  ne  le  regardais  pas  comme 
un  semblable,  je  n'ai  jamais  sérieusement  pensé  à  U 
connaître.  Le  voir...  le  voir  encore...  et  voilà  tout  ce 
que  je  demandais!...  Je  l'aime  encore  et  je  l'aimerai 
toujours!... 

Qu'il  est  bon  de  parler  de  lui  !...  Comme  ce  souvenir 
est  pur  ! . . .  En  y  pensant,  je  sors  de  cette  fange  niçoise, 
je  m'élève,  je  l'aime. 

Quand  je  pense  à  cela,  je  ne  puis  beaucoup  écrire, 
je  pense,  j'aime  et  c'est  tout. 

•  * 

Les  désordres  dans  la  maison  sont  un  grand  clia- 
grin  pour  moi;  les  détails  du  service,  les  chambres 
sans  meubles,  cet  air  de  dévastation,  de  misère  me 
fendent  le  cœur  !  Mon  Dieu,  prenez-moi  en  pitié  et  aidez- 
moi  à  arranger  cela.  Je  suis  seule.  Pour  ma  tante, 
tout  lui  est  égal  :  que  la  maison  croule,  que  le  jardin 
dessèche...  Je  neparle  même  pas  des  détails...  Et  moi, 
ces  détails  mal  soignés  m'énervent,  me  gâtent  le 
caractère.  Quand  tout  est  beau,  confortable  et  riche 
autour  de  moi,  je  suis  bonne,  gaie,  et  bien.  Mais  la 
désolation  et  le  vide  me  font  désolée  et  vide  de  tout. 
L'hirondelle  s'arrange  son  nid,  le  lion  sa  fosse,  com- 
ment l'homme,  si  supérieur  aux  animaux,  ne  veut-il 
rien  faire  ? 

Si  je  dis  :  si  supérieur,  ça  ne  veut  pas  dire  que  je 

M.  B.  7. 


78 


JOURNAL 


l'estime,  non.  Je  méprise  profondément  le  genre  hu- 
main et  par  conviction.  Je  n'attends  rien  de  bon  de  lui. 
IL  n'y  a  pas  ce  que  je  cherche  et  espère  :  —  une  âme 
bonne  et  parfaite.  —  Ceux  qui  sont  bons  sont  bêtes,  et 
ceux  qui  ont  de  l'esprit  sont  ou  rusés,  ou  trop  occupés 
de  leur  esprit  pour  être  bons.  De  plus,  chaque  créa- 
ture est  essentiellement  égoïste.  Or  cherchez-moi  de 
la  bonté  chez  un  égoïste.  L'intérêt,  la  ruse,  l'intrigue, 
l'envie  1!  Bienheureux  ceux  qui  ont  de  l'ambition,  c'est 
une  noble  passion  ;  par  vanité  et  par  ambition  on 
tâche  de  paraître  bon  devant  les  autres  et  par  mo- 
ments, et  c'est  mieux  que  de  ne  l'être  jamais. 

Eh  bien,  ma  fille,  avez-vous  épuisé  toute  votre 
science?  — Pour  le  moment  oui.  —  Au  moins  ainsi 
j'aurai  moins  de  déceptions!...  Aucune  lâcheté  ne  me 
chagrinera,  aucune  vilaine  action  ne  me  surprendra. 
Il  arrivera  sans  doute  un  jour  où  je  penserai  avoir 
trouvé  un  homme,  mais  ce  jour-là  je  me  tromperai 
laidement.  Je  prévois  bien  ce  jour.  Je  serai  aveuglée, 
je  dis  cela  maintenant  que  je  vois  clair...  mais  à  ce 
compte.,  pourquoi  vivre?  puisque  tout  est  vilenie  et 
scélératesse  dans  ce  monde?...  Pourquoi?  Parce  que  je 
comprends  que  c'est  ainsi,  moi.  Parce  que,  quoi  qu'on 
dise,  la  vie  est  une  fort  belle  chose.  Et  parce  que,  sans 
trop  approfondir,  on  peut  vivre  heureusement.  Ne 
compter  ni  sur  l'amitié  ni  sur  la  reconnaissance,  ni  sur 
la  fidélité,  ni  sur  l'honnêteté;  s'élever  bravement  au- 
dessus  des  misères  humaines  et  s'arrêter  entre  elles 
et  Dieu.  Prendre  tout  ce  qu'on  peut  de  la  vie  et  vive- 
ment; ne  pas  faire  de  mal  à  ses  semblables, 
ne  pas  laisser  échapper  un  instant  de  plaisir,  s'arran- 
ger une  vie  commode,  bruyante  et  magnifique  ;  s'élever 
absolument  et  autant  que  possible  au-dessus  des 
autres;  être  puissantl  Oui,  puissant!  puissant!  Pai 


DE  MARIE  BASÏÏKIRTSEFF. 


79 


n'importe  quoi  1...  Alors  on  est  craint  ou  respecté. 
Alors  on  est  fort ,  et  c'est  le  comble  de  la  félicité 
humaine,  parce  qu'alors  les  semblables  sont  muse- 
lés, ou  par  lâcheté  ou  par  autre  chose,  et  ne  vous 
mordent  pas. 

N'est-il  pas  étrange  de  m'entendre  raisonner  de  la 
ôorte?  Oui,  mais  ces  raisonnements  chez  un  jeune  chien 
comme  moi  sont  une  nouvelle  preuve  de  ce  que  vaut 
le  monde...  Il  faut  qu'il  soit  bien  imbibé  de  saleté  et 
de  méchanceté  pour  qu'en  si  peu  de  temps  il  m'ait 
tellement  attristée.  J'ai  quinze  ans  seulement. 

Et  cela  prouve  la  divine  miséricorde  de  Dieu,  car 
lorsque  je  serai  complètement  initiée  aux  laideurs  de 
ce  monde,  je  verrai  qu'il  n'y  a  que  Lui  tout  en  haut 
dans  le  ciel,  moi  tout  en  bas  sur  la  terre.  Cette  convic- 
tion me  donnera  une  plus  grande  force.  Je  ne  tou- 
cherai aux  choses  vulgaires  que  pour  m'élever  et  je 
serai  heureuse  quand  je  ne  prendrai  pas  à  cœur  les 
petitesses  autour  desquelles  les  hommes  tournent, 
combattent,  se  mangent  et  se  déchirent,  comme  des 
chiens  affamés. 

Yoilà  bien  des  motsl  Et  où  vais-je  m'élever?  Et 
comment?  Oh!  des  visions!... 

Je  m'élève  mentalement,  toujours  mentalement, 
mon  âme  est  grande,  je  suis  capable  d'immenses 
choses,  mais  à  quoi  tout  cela  me  sert-il?  puisque  je 
vis  dans  un  coin  sombre,  ignorée  de  tousl 

Tenez,  voilà  que  je  regrette  mes  fichus  semblables! 
Mais  je  ne  les  ai  jamais  dédaignés,  je  les  cherche  au 
contraire;  sans  eux,  il  n'y  arien  en  ce  monde.  Seule- 
ment, seulement  je  les  estime  ce  qu'ils  valent  et  je 
veux  m'en  servir. 

La  multitude,  c'est  tout.  Que  m'importent  quelques 


80 


JOURNAL 


êtres  supérieurs,  il  me  faut  tout  le  monde,  il  me  faut 
de  l'éclat,  du  bruit. 

Quand  je  pense  que...  Revenons  au  mot  éternelle- 
mentennuyeux  et  nécessaire...  Attendons!...  Ah!  si  Ton 
savait  combien  il  me  coûte  d'attendre! 

Mais  j'aime  la  vie,  j'aime  les  ennuis  comme  les 
joies.  J'aime  Dieu  et  j'aime  son  monde  avec  toutes  ses 
vilenies,  et  malgré  toutes  ses  vilenies,  et  peut-être 
même  à  cause  de  toutes  ses  vilenies. 

*  • 

Il  fait  très  bon  encore,  l'air  est  doux,  la  lune  est 
claire,  les  arbres  sont  noirs,  Nice  est  belle;  je  ne 
préférerais  pas  la  plus  belle  vue  du  monde  à  celle  que 
j'ai  de  ma  fenêtre.  Il  fait  beau,  mais  il  fait  triste, 
triste,  triste. 

Je  lirai  encore  un  peu,  puis  j'irai  continuer  mon 
roman  cérébral. 

Pourquoi  ne  peut-on  jamais  parler  sans  exagérer? 
Mes  réflexions  noires  seraient  justes,  si  elles  étaient  un 
peu  plus  calmes  ;  leur  forme  violente  leur  ôte  de  leur 
naturel. 

Il  y  a  de  froides  âmes,  il  y  a  de  belles  actions  et  il 
y  a  des  cœurs  honnêtes,  mais  par  élans  et  si  rarement 
qu'on  ne  peut  les  confondre  avec  tout  le  monde. 

On  dira  peut-être  que  j'ai  ces  idées  parce  que  je 
suis  contrariée  par  quelque  chose;  mais  non,  j'ai 
mes  contrariétés  habituelles  et  rien  de  particulier.  Ne 
cherchez  pas  autre  chose  que  ce  qu'il  y  a  dans  ce 
journal,  je  suis  scrupuleuse  et  ne  passe  jamais  sous 
silence  ni  une  pensée  ni  un  doute.  Je  me  reproduis 
aussi  fidèlement  que  me  le  permet  mon  pauvre 
esprit.  Et  si  on  ne  me  croit  pas,  si  on  cherche  à  voir 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


SI 


au  delà  ou  en  dedans  de  ce  que  je  dis,  tant  pis  !  On 
ne  verra  rien,  car  il  n'y  a  rien. 

Samedi  9  octobre.  —  Si  j'étais  née  princesse  de 
Bourbon  comme  Madame  de  Longue  ville,  si  j'avais 
pour  serviteurs  des  comtes;  pour  parents  et  amis,  des 
rois  ;  si,  dès  les  premiers  pas  dans  la  vie,  je  n'avais 
rencontré  que  des  têtes  baissées,  que  des  courtisans 
empressés,  si  je  n'avais  marché  que  sur  des 
blasons,  et  dormi  que  sous  des  dais  royaux,  si  j'avais 
toute  une  suite  d'aïeux,  les  uns  plus  glorieux,  plus 
fiers  que  les  autres;  si  j'avais  tout  cela,  il  me  sem- 
ble que  je  ne  serais  ni  plus  fière,  ni  plus  arrogante  que 
je  ne  suis. 

0  mon  Dieu,  combien  je  vous  bénis!  Ces  idées  qui 
me  viennent  de  vous,  me  retiendront  dans  le  droit 
chemin  et  ne  me  feront  pas  un  instant  quitter  des  yeux 
l'étoile  lumineuse  vers  laquelle  je  marche  ? 

Je  crois  qu'en  ce  moment  je  ne  marche  pas  du  tout. 
Mais  je  marcherai,  et  pour  si  peu  an  ne  dérange  pas 
une  aussi  belle  phrase . .. 

Ah  !  je  suis  lasse  de  mon  obscurité  I  Je  dessèche 
d'inaction,  je  moisis  dans  les  ténèbres.  Le  soleil,  le 
soleil,  le  soleil!... 

De  quel  côté  me  viendra-t-il  ?  Quand?  où  ?  comment? 
Je  ne  veux  rien  savoir,  pourvu  qu'il  vienne! 

Dans  mes  moments  de  folie  de  grandeur,  tous  les 
objets  me  semblent  indignes  d'être  touchés,  ma  plume 
se  refuse  à  écrire  le  nom  de  tous  les  jours.  Je  regarde 
avec  un  dédain  surnaturel  tout  ce  qui  m'entoure  et 
puis  je  me  dis,  en  soupirant  :  Allons,  du  courage,  ce 
temps  n'est  qu'un  passage  qui  me  conduit  où  je  serai 
bien. 


82 


JOURNAL 


Vendredi  15  octobre.  —  J'oublie  !  Ma  tante  est  allée 
acheter  des  fruits  devant  l'église  Saint-Reparate,  dana 
la  ville  de  Nice. 

Les  femmes  tout  de  suite  ont  fait  cercle  autour  de 
moi.  J'ai  chanté  à  demi-voix  ie  Rossigno  che  volà. 
Cela  les  a  enthousiasmées  et  les  plus  vieilles  se  mirent 
à  danser;  j'ai  dit  ce  que  je  sais  en  niçois.  En  un  mot, 
triomphe  populaire.  La  marchande  de  pommes  me  fit 
la  révérence  en  s' écriant  :  Che  bella  regina  ! 

Je  ne  sais  pourquoi  les  gens  du  commun  m'aiment  et, 
moi-même,  je  me  sens  bien  entre  eux,  je  me  crois 
reine,  je  leur  parle  avec  bienveillance  et  m'en  vais 
après  une  petite  ovation  comme  aujourd'hui.  Si  j'étais 
reine,  le  peuple  m'adorerait. 

Lundi  27  décembre.  —  J'ai  fait  un  drôle  de  rêve. 
Je  volais  très  haut  au-dessus  de  la  terre,  une  lyre 
à  la  main  dont  les  cordes  se  défaisaient  à  chaque 
instant,  et  je  ne  parvenais  h  en  tirer  aucun  accord. 
—  Je  m'élevais  toujours,  je  voyais  des  horizons  immen- 
ses, des  nuages  bleus,  jaunes,  rouges,  mélangés, 
dorés,  argentés,  déchirés,  étranges,  puis  tout  devenait 
gris,  puis  de  nouveau  éblouissant;  et  je  m'élevais 
toujours  jusqu'à  |  ce  qu'enfin  j'arrivais  à  une  si  grande 
hauteur  que  c'était  effrayant;  mais  je  n'avais  pas  peur, 
les  nuages  semblaient  gelés,  grisâtres  et  brillants 
comme  du  plomb.  Tout  devint  vague,  j'avais  ma  lyre 
à  la  main  toujours  avec  ses  cordes  mal  tendues,  et  au 
loin  sous  mes  pieds  était  une  boule  rougeâtre.  la  terre. 

* 

Toute  ma  vie  est  dans  ce  journal,  mes  plus  calmes 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


83 


moments  sont  ceux  où  j'écris.  Ceux-là  sont  peut-être 
mes  seuls  moments  calmes. 

Si  je  meurs  bientôt,  je  brûlerai  tout,  mais  si  je  meurs 
vieille,  on  lira  ce  journal.  Je  crois  qu'il  n'y  a  pas 
encore  de  photographie,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi, 
de  toute  une  existence  de  femme,  de  toutes  ses  pensées, 
de  tout,  de  tout.  Ce  sera  curieux. 

Si  je  meurs  jeune,  bientôt,  et  si  par  malheur  ce 
journal  n'est  pas  brûlé,  on  dira  :  Pauvre  enfant!  elle  a 
aimé,  et  tout  son  désespoir  vient  de  là  I 

Qu'on  le  dise,  je  ne  veux  pas  prouver  le  contraire, 
car  plus  je  dirai,  moins  on  me  croira. 

Qu'y  a-t-il  de  plus  stupide,  de  plus  lâche,  de  plus  vil 
que  le  genre  humain  ?  Rien  !  rien  !  Le  genre  humain  a 
été  créé  pour  la  perdition  du...  Bon,  j'allais  dire  pour 
la  perdition  du  genre  humain. 

Il  est  trois  heures  du  matin,  et,  comme  dit  ma  tante, 
en  veillant  je  ne  gagnerai  rien. 

Ah  !  je  suis  impatiente.  Mon  temps  viendra,  je  veux 
bien  le  croire,  mais  quelque  chose  me  dit  qu'il  ne  vien- 
dra jamais,  que  je  passerai  toute  ma  vie  à  attendre... 
toujours  attendre.  Et  attendre...  attendre  1... 

Je  suis  fâchée  et  je  n'ai  pas  pleuré,  je  ne  me  suis 
pas  couchée  par  terre.  Je  suis  calme.  C'est  mauvais 
signe;  il  vaut  mieux  être  furieuse. 

Mardi 2 8  décembre.  —  J'ai  froid,  ma  bouche  brûle. 
Je  sais  bien  que  c'est  indigne  d'un  esprit  fort, 
de  s'abandonner  à  un  vil  chagrin,  de  se  ronger  les 
doigts  pour  les  dédains  d'une  ville  comme  Nice  r  mais 
secouer  la  tête,  sourire  avec  mépris  et  ne  plus  y  penser 
serait  trop  fort.  Pleurer  et  rager  me  fait  plus  de  plai- 
sir. 

Je  suis  arrivée  à  un  tel  énervement  que  chaque  mor- 


84 


JOURNAL 


ceau  de  musique  qui  n'est  pas  un  galop  me  fait  pleurer. 
Dans  chaque  opéra  je  me  retrouve,  les  paroles  les  plus 
ordinaires  me  frappent  au  cœur. 

Un  pareil  état  ferait  honneur  à  une  femme  de  trente 
ans.  Mais  à  quinze  ans  avoir  des  nerfs,  pleurer  comme 
une  bête  à  chaque  stupide  phrase  sentimentale  ! 

Tout  à  l'heure  encore  je  suis  tombée  à  genoux  en 
sanglotant  et  en  implorant  Dieu,  les  bras  étendus  et 
les  yeux  fixés  devant  moi,  tout  comme  si  Dieu  était  là, 
dans  ma  chambre  ! 

Il  paraît  que  Dieu  ne  m'entend  pas;  pourtant  je  crie 
assez  fort.  Je  crois  que  je  dis  des  impertinences  au  bon 
Dieu. 

En  ce  moment  je  suis  si  désespérée,  si  malheureuse 
que  je  ne  désire  rien!  Si  toute  la  société  ennemie  de 
Nice  venait  s'agenouiller  devant  moi,  je  ne  bougerais 
pas! 

Si  !  si  I  je  lui  donnerais  un  coup  de  pied  !  Car  enfin 
qu'est-ce  que  nous  leur  avons  fait  ? 

Mon  Dieu,  est-ce  que  toute  ma  vie  sera  ainsi  ?  ! 

Lundi,  il  y  aura  un  tir  aux  pigeons;  je  ne  m'en  in- 
quiète seulement  pas.  Et  avant? 

Je  voudrais  posséder  le  talent  de  tous  les  auteurs 
réunis  pour  pouvoir  donner  une  juste  idée  de  mon 
profond  désespoir,  de  mon  amour-propre  blessé,  de 
tous  mes  désirs  contrariés. 

Il  suffit  que  je  désire  pour  que  rien  n'arrive  !. . . 

Trouverai-je  jamais  un  chien  de  la  rue,  affamé  et 
battu  par  tous  les  gamins,  un  cheval  qui  depuis  le 
matin  jusqu'au  soir  traîne  des  poids  énormes,  un  âne 
de  moulin,  un  rat  d'église,  un  professeur  de  mathéma- 
tiques sans  leçons,  un  prêtre  destitué,  un...  diable  quel- 
conque  assez  écrasé,  assez  misérable,  assez  triste, 
assez  humilié,  assez  abattu,  pour  le  comparer  à  moi? 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


85 


Ce  qu'il  y  a  d'affreux  chez  moi,  c'est  que  les  humi- 
liations passées  ne  glissent  pas  sur  mon  cœur,  mais  y 
laissent  leur  trace  hideuse  ! 

Jamais  vous  ne  comprendrez  ma  situation;  jamais 
vous  ne  vous  rendrez  compte  de  mon  existence.  Vous 
rirez...  riez,  riez!  Mais  peut-être  se  trouvera-t-il quel- 
qu'un  qui  pleurera.  Dieu,  ayez  pitié  de  moi,  entendez 
ma  voix;  je  vous  jure  que  je  crois  en  vous. 

Une  vie  comme  ma  vie,  avec  un  caractère  comme 
mon  caractère  !  1  ! 

Je  n'ai  même  pas  les  amusements  de  mon  âge  !  Je 
n'ai  même  pas  ce  que  chaque  Américaine  aux  jupes 
retroussées  a;  je  ne  danse  même  pas  1... 

Mercredi  29  décembre.  — Mon  Dieu,  si  vous  me 
faites  vivre  comme  j'aime,  je  vous  promets,  mon  Dieu, 
si  vous  me  prenez  en  pitié,  je  vous  promets  d'aller 
depuis  Kharkoff  jusqu'à  Kieffàpied,  comme  les  pèle- 
rins. Si  en  outre  vous  satisfaites  mon  ambition  et  si 
vous  me  rendez  tout  à  fait  heureuse,  je  vous  promets 
d'aller  à  Jérusalem  et  de  faire  le  dixième  du  chemin 
à  pied. 

N'est-ce  pas  un  péché  de  faire  ce  que  je  fais?  Des 
saints  ont  fait  des  vœux,  oui,  mais  j'aiTair  de  faire  des 
conditions.  Non,  Dieu  voit  que  mon  intention  est 
bonne,  et,  si  je  fais  mal,  il  me  pardonnera,  car  je  désire 
bien  faire. 

Mon  Dieu,  pardonnez-moi  et  prenez-moi  en  pitié, 
faites  que  j'accomplisse  mes  promesses  ! 

Sainte  Marie,  c'est  peut-être  bête,  mais  il  me  semble 
que,  comme  femme,  vous  êtes  plus  clémente,  plus 
indulgente,  prenez-moi  sous  votre  protection,  et  je 
jure  de  consacrer  un  dixième  de  mon  revenu  à  toutes 
sortes  de  bonnes  œuvres...  Si  je  fais  mal,  c'est  sans  le 
vouloir.  Pardon  ! 

M.  B.  8 


1876 


Rome.  —  Samedi  1er  janvier.  —  0  Nice,  Nice, 
y  a-t-il  une  plus  jolie  ville-  au  monde  après  Paris? 
Paris  et  Nice,  Nice  et  Paris  1  La  France,  rien  que  la 
France,  on  ne  vit  qu'en  France. 

Il  s'agit  d'étudier,  puisque  je  suis  à  Rome  pour  cela. 
Rome  ne  me  fait  pas  l'effet  de  Rome. 

Est-ce  bien  Rome  ?  Peut-être  me  suis-je  trompée  ? 
Vivre  dans  une  autre  ville  que  Nice,  est-ce  possible  ? 
Passer  par  des  villes,  les  visiter,  oui,  mais  s'y  installer  1 

Bast  1  je  m'habituerai. 

Et  tous  ces  gens  qui  sont  restés  à  Nice,  il  me  semble 
qu'ils  restent  dans  la  position  où  je  les  ai  laissés  et  ne 
bougeront  que  lorsque  je  serai  de  retour.  Hélas  !  ils 
bougent  sans  moi,  ils  s'amusentsans  moi  et  ne  se  fichent 
pas  mal  de  la  «  créature  en  blanc  ». 

Je  voudrais,  étant  loin  des  yeux,  être  loin  des  langues. 

On  me  dit  qu'on  s'occupe  de  moi.  Je  ne  puis  me  l'ima- 
giner. 

Je  ne  pense  qu'au  mois  de  mai,  quand  je  ferai  mon 


88 


JOURNAL 


entrée  à  Nice,  quand  j'irai  à  la  promenade  des  Anglais, 
le  matin,  sans  chapeau,  avec  mes  chiens. 

Je  suis  ici  comme  une  pauvre  plante  transplantée. 
Je  regarde  par  la  fenêtre  et,  au  lieu  de  la  Méditerranée, 
je  vois  de  sales  maisons;  je  veux  regarder  par  l'autre 
fenêtre  et,  au  lieu  du  château,  je  vois  le  corridor  de 
l'hôtel.  Au  lieu  de  l'horloge  de  la  tour,  j'entends  la 
pendule  de  l'hôtel... 

C'est  vilain  de  prendre  des  habitudes  et  de  détester 
le  changement. 

Mercredi  5  janvier.  —  J'ai  vu  la  façade  de  San- 
Pietro,  c'est  superbe;  elle  m'a  ravi  le  cœur,  sur- 
tout la  colonnade  gauche,  parce  qu'aucune  maison  ne 
la  dépasse,  et  ces  colonnes  avec  le  ciel  pour  fond  pro- 
duisent l'effet  le  plus  saisissant.  On  se  croirait  dans  la 
vieille  Grèce. 

Le  pont  et  le  fort  San-Angelo  cont  aussi  d'après  mon 
idée. 

C'est  grand,  c'est  sublime. 
Et  le  Coliséel 

Qu'ai-je  à,  en  dire  après  Byron?... 

Lundi  i  0  janvier.  —  Nous  sommes  allées  chez 
Mgr  de  Falloux;  mais  depuis  vingt  jours  il  ne  quitte 
pas  son  lit.  De  là  chez  la  comtesse  Antonelli,  mais 
elle  a  quitté  Rome  depuis  dix  jours.  Enfin  nous 
allons  au  Vatican.  Je  n'ai  jamais  vu  les  grands  de 
près  et  je  n'ai  jamais  su  comment  il  fallait  les 
aborder,  néanmoins  mon  instinct  me  disait  que  nous 
ne  faisions  pas  comme  il  fallait.  Pensez,  le  cardinal 
Antonelli,  le  pape  de  fait,  sinon  de  nom,  le  ressort  qui 
faisait  mouvoir  toute  la  machine  papale  et  <jui  la  sou- 
tient encore  à  présent! 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


89 


Nous  arrivons  avec  une  sublime  confiance  sous  la  co- 
lonnade droite,  j'écarte,  non  sans  peine,  la  foule  de 
guides  qui  nous  entoure,  et  au  bas  de  l'escalier  je 
m'adresse  au  premier  soldat  venu  et  lui  demande  :  son 
Eminence.  Ce  soldat  me  renvoie  au  chef,  qui  me 
donne  un  autre  soldat  assez  drôlement  mis,  qui  nous 
fait  monter  quatre  énormes  escaliers  de  marbre  de  dif- 
férentes couleurs,  et  nous  arrivons  enfin  dans  une  cour 
carrée  qui,  à  cause  de  l'inattendu,  m'impose  beaucoup. 
Je  ne  supposais  pas  une  pareille  vue  dans  l'intérieur 
d'un  palais  quel  qu'il  soit,  bien  que  je  sache,  d'après 
des  descriptions,  ce  que  c'est  que  le  Vatican. 

En  voyant  cette  immensité,  je  ne  voudrais  pas  qu'on 
détruisît  les  papes.  Ils  sont  déjà  grands  pour  avoir  fait 
une  telle  grandeur,  et  dignes  d'être  honorés  pour  avoir 
employé  leur  vie,  leur  puissance  et  leur  or  à  laisser  à 
la  postérité  ce  colosse  abracadabrant  qu'on  nomme  le 
Vatican. 

Dans  cette  cour  nous  trouvons  des  soldats  ordinaires, 
et  un  officier  et  deux  gardes  vêtus  comme  des  valets 
de  carte.  Je  demande  encore  son  Eminence.  L'officier 
me  prie  poliment  de  donner  mon  nom,  je  l'écris,  on 
l'emporte  et  nous  attendons.  J'attends,  tout  en  admirant 
notre  absurde  escapade. 

L'ofQcier  me  dit  que  l'heure  est  mal  choisie,  que  le 
cardinal  est  à  table,  et  fort  probablement  il  ne  pourra 
recevoir  personne.  En  effet,  l'homme  revient  et  nous  dit 
que  son  Eminence  vient  de  se  retirer  dans  son  appar- 
tement et  ne  peut  pas  recevoir,  se  sentant  un  peu  indis- 
posée; mais  que,  si  nous  voulons  avoir  la  complaisance 
de  laisser  la  carte  en  bas  et  de  revenir  «  demain  matin  », 
elle  nous  recevra  probablement. 

Et  nous  partons,  tout  en  riant  de  notre  petite  visite 
au  cardinal  Antonelli 


90 


JOURNAL 


Vendredi  14  janvier.  —  A  onze  heures  est  venu 
Katorbinsky,  mon  jeune  et  polonais  professeur  de 
peinture,  et  avec  iui  il  a  amené  un  modèle,  une  vraie 
figure  de  Christ,  en  adoucissant  un  peu  les  lignes  et  les 
nuances.  Ce  malheureux  n'a  qu'une  jambe;  il  ne  pose 
que  pour  la  tête.  Katorbinsky  m'a  dit  que  c'est  lui  qu'il 
prenait  pour  ses  Christ. 

Je  dois  avouer  que  je  fus  légèrement  intimidée  lors- 
qu'on me  dit  de  copier  d'après  nature,  comme  ça,  tout 
de  suite,  sans  préparation  ;  je  pris  le  fusain  et  dessinai 
bravement  les  contours.  —  «  C'est  bien,  dit  le  maître; 
à  présent  faites  la  même  chose  avec  le  pinceau.  »  - 
Je  pris  le  pinceau  et  je  fis  ce  qu'il  disait. 

—  Bien,  dit-il  encore,  à  présent  peignez. 

Et  je  peignis  et  au  bout  d'une  heure  et  demie  c'était 
fait. 

Mon  malheureux  modèle  n'avait  pas  bougé,  et  moi,  je 
n'en  croyais  pas  mes  yeux.  Avec  Binsa  il  me  fallait  deux 
ou  trois  leçons  pour  le  contour  au  crayon  et  pour  copier 
une  toile,  tandis  qju'ici  tout  était  fait  en  une  fois  et  d'après 
nature,  contour,  couleur,  fond.  Je  suis  contente  de  moi, 
et  si  je  le  dis  c'est  que  je  le  mérite.  Je  suis  sévère  et 
c'est  difficile  de  me  contenter,  surtout  moi-même. 

Rien  ne  se  perd  en  ce  monde.  Où  irait  donc  mon 
amour?  Chaque  créature,  chaque  homme  a  une  égale 
partie  de  ce  fluide  renfermé  en  lui;  seulement,  d'après 
sa  constitution,  son  caractère  et  les  circonstances,  ii 
paraît  en  avoir  plus  ou  moins;  chaque  homme  aime 
continuellement,  mais  des  objets  différents,  et  lors- 
qu'il paraît  ne  pas  aimer  du  tout,  le  fluide  s'en  va 
vers  Dieu,  ou  vers  la  nature,  en  paroles,  en  écrits  ou 
simplement  en  soupirs  ou  en  pensées. 


DE  MARIE  BASBKIRTSEFF. 


Maintenant  il  y  a  des  créatures  qui  boivent,  mangent, 
rient  et  ne  font  pas  autre  chose;  chez  celles-là  le  fluide 
est  ou  bien  absorbé  par  les  instincts  animaux,  ou  bien 
éparpillé  sur  tous  les  objets  et  sur  tous  les  hommes  ea 
général,  sans  distinction,  et  ce  sont  là  les  personnes 
qu'on  nomme  bienveillantes  et  qui  en  général  ne 
gavent  pas  aimer. 

Ily  a  aussi  des  créatures  qui  n'aiment  personne,  comme 
on  dit  vulgairement.  C'est  inexact,  elles  aiment  tou- 
jours quelqu'un,  mais  d'une  façon  différente  des  autres, 
qui  leur  est  particulière.  Mais^il  y  a  encore  des  mal- 
heureux qui  véritablement  n'aiment  pas,  parce  qu'ils 
ont  aimé,  et  qu'ils  n'aiment  plus.  Encore  une 
erreur!  ils  n'aiment  plus,  dit-on,  bien...  Pour- 
quoi souffrent-ils  alors?  Parce  qu'ils  aiment  toujours 
et  pensent  ne  plus  aimer.  Ou  à  cause  d'un  amour 
contrarié  ou  de  la  perle  d'une  personne  chère. 

Chez  moi,  plus  que  chez  tout  autre,  le  fluide  s'est  fait 
sentir  et  se  montre  sans  cesse;  si  je  le  renfermais  eu 
moi-même,  il  me  ferait  éclater. 

Je  le  répands  comme  une  pluie  bienfaisante  sur  un 
indigne  géranium  rouge  qui  ne  s'en  doute  même  pas. 
C'est  une  de  mes  fantaisies.  Il  me  plaît,  et  j'imagine  un 
tas  de  choses,  et  je  m'habitue  à  penser  à  lui  et  une  fois 
habituée,  je  me  déshabitue  difficilement. 

Je  suis  triste  !  je  crains  de  craindre...  Car  lorsque  je 
crains  une  vilenie,  elle  arrive  toujours.  Je  n'ose  pas 
prier  Dieu,  car  je  n'ai  qu'à  prier,  pour  que  ce  que 
je  demande  n'arrive  pas.  Je  n'ose  pas  rester  sans 
prier,  car  après  je  dirais  :  Ah  I  si  j'avais  prié  Dieu  ! 

Décidément  je  vais  prier,  au  moins  je  n'aurai  rien  à 
me  reprocher. 

Jeudi  20  janvier.  —  Aujourd'hui  Facciotti  m'a 


92 


JOURNAL 


fait  chanter  toutes  mes  notes  ;  j'ai  trois  octaves  moins 
deux  notes.  Il  a  été  émerveillé.  Quant  à  moi,  je  ne  me 
gens  pas  de  joie.  Ma  voix,  mon  trésor  !  mon  rêve,  c'est 
de  me  mettre  glorieusement  sùr  la  scène.  C'est  pour  moi 
tout  aussi  beau  que  de  devenir  princesse. 

Nous  sommes  allées  dans  l'atelier  de  Monteverde, 
puis  dans  celui  du  marquis  d'Epinay  pour  lequel  nous 
avions  une  lettre  .  D'Épinay  fait  des  statues  merveil- 
leuses; il  m'a  montré  toutes  ses  études,  tous  ses  essais. 
Madame  M...  lui  a  parlé  de  Marie  comme  d'un  être 
extraordinaire  et  artiste.  Nous  admirons  et  lui  deman- 
dons de  faire  ma  statue.  Gela  coûtera  vingt  mille  francs. 
C'est  cher,  mais  c'est  beau.  Je  lui  dis  que  je  m'aime 
beaucoup.  Il  mesure  mon  pied  sur  celui  d'une  statue, 
le  mien  est  plus  petit;  d'Epinay  s'écrie  que  c'est  Cen- 
drillon. 

Il  habille  et  coiffe  admirablement  ses  statues.  Je 
brûle  de  me  faire  sculpter. 

* 

*  * 

Dieu,  entendez-moi  1  Conservez  ma  voix  ;  si  je  perds 
tout,  ma  voix  me  restera.  Moa  Dieu,  continuez  à  être 
bon  pour  moi,  faites  que  je  ne  meure  pas  de  dépit  et  de 
chagrin.  J'ai  tant  envie  d'aller  dans  le  monde!  Le 
temps  passe  et  je  n'avance  pas,  je  suis  clouée  à  ma 
place,  moi  qui  veux  vivre,  vivre  en  courant...  en  che- 
min de  fer;  moi  qui  brûle,  qui  bous,  qui  m'impatiente. 

«  Je  n'ai  jamais  vu  une  telle  fièvre  de  vie  »,  a  dit 
Doria  de  moi. 

Si  vous  me  connaissiez,  vous  auriez  une  idée  de  mon 
impatience,  de  ma  douleurl 

Pitié I  mon  Dieu,  pitié!  Je  n'ai  que  vous,  c'est  vdui 
que  je  prie,  c'est  vous  qui  pouvez  me  consoler  1 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


93 


Samedi  22  janvier.  —  Dina  s'est  fait  coiffer  par 
un  coiffeur,  moi  aussi;  mais  cet  affreux  animal  m'ar- 
range hideusement.  En  dix  minutes  je  change  tout 
et  nous  partons  pour  le  Vatican.  Je  n'ai  jamais  rien  vu 
de  comparable  aux  escaliers  et  aux  chambres  que 
nous  traversons.  Gomme  à  Saint-Pierre  je  ne  trouve 
rien  à  critiquer.  Un  domestique  tout  habillé  de  damas 
rouge  nous  conduit  dans  une  longue  galerie  adorable- 
ment  peinte,  avec  des  médaillons  en  bronze  incrustés 
dans  les  murs  et  des  camées.  A  droite  et  à  gauche  sont 
des  chaises  assez  dures,  et  au  fond  le  buste  de  Pie  IX, 
au-dessous  duquel  se  trouve  un  bon  fauteuil  doré,  en 
velours  rouge.  L'heure  fixée  était  onze  heures  trois 
quarts,  mais  à  une  heure  seulement  la  portière  s'ouvre 
et  après  quelques  gardes,  des  officiers  en  uniforme, 
et  entre  plusieurs  cardinaux,  paraît  le  Saint-Père, 
habillé  de  blanc  avec  un  manteau  rouge,  et  s'appuyant 
sur  une  canne  à  pomme  d'ivoire. 

Je  le  connaissais  bien  par  ses  portraits,  mais  en  réa- 
lité il  est  beaucoup  plus  vieux,  tant  que  sa  lèvre  infé- 
rieure pend  comme  chez  un  vieux  chien. 

Tout  le  monde  s'est  mis  à  genoux  ;  le  pape  s'appro- 
cha premièrement  de  nous  et  demanda  qui  nous  étions; 
un  cardinal  lisait  les  lettres  d'audience  et  lui  disait  les 
noms. 

—  Russes?  Alors  de  Pétersbourg? 

—  Non,  Saint-Père,  dit  maman,  de  la  Petite-Russie. 

—  Ces  demoiselles  sont  à  vous?  demanda-t-il  en- 
core*. 

—  Oui,  Saint-Père. 

Nous  étions  à  droite  ;  ceux  du  côté  gauche  étaient  à 
genoux. 

—  ïlelevez-vous,  relevez-vous,  dit  le  Saint-Père. 
Dina  voulut  se  relever. 


94 


JOURNAL 


—  Non,  dit-il,  c'est  pour  ceux  qui  sont  à  gauche , 
vous  pouvez  rester. 

Et  il  lui  posa  la  main  sur  la  tête  de  façon  à  la  faire 
incliner  très  bas.  Puis  il  nous  donna  sa  main  à  baiser 
et  passa  à  d'autres,  adressant  quelques  mots  à  chacun. 
Quand  il  passa  du  côté  gauche,  ce  fut  à  notre  tour  de 
nous  relever.  Ensuite  il  s'arrêta  au  milieu  et  de  nouveau 
on  s'agenouilla,  et  il  nous  fît  un  petit  discours  en  fort 
mauvais  français,  comparant  les  demandes  d'indul- 
gences à  l'approche  du  Jubilé,  au  repentir  qui  vient  au 
moment  de  mourir,  et  disant  qu'il  fallait  gagner  le  ciel 
peu  à  peu,  en  faisant  tous  les  jours  quelque  chose 
d'agréable  à  Dieu. 

—  C'est  peu  à  peu  qu'il  faut  gagner  sa  patrie,  dit-il, 
mais  la  patrie  ce  n'est  pas  Londres,  ce  n'est  pas  Saint- 
Pétersbourg,  ce  n'est  pas  Paris,  c'est  le  ciel  !  Il  ne  faut 
pas  attendre  au  dernier  jour  de  sa  vie,  il  faut  y  penseï 
tous  les  jours,  et  non  pas  faire  comme  on  fait  à  l'ap- 
proche du  Jubilé.  Non  è  vero  ?  ajouta-t-il  en  italien  se 
tournant  vers  un  de  sa  suite,  anche  il  cardinale***  (le 
nom  m'échappe)  lo  sà. 

Le  cardinal  apostrophé  se  mit  à  rire,  ainsi  que  tous 
les  autres  ;  ça  devait  avoir  un  sens  pour  eux,  et  le  saint 
Père  s'en  alla  très  content  et  très  souriant,  après  avoir 
donné  sa  bénédiction  aux  personnes,  aux  chapelets,  aux 
images,  etc.  J'avais  un  chapelet  que  j'ai  enfermé  dans 
ma  boîte  à  savon,  aussitôt  rentrée. 

Pendant  que  ce  vieux  bénissait  et  parlait,  je  priais 
Dieu  de  faire  en  sorte  que  la  bénédiction  du  pape  me 
fût  une  vraie  bénédiction  et  que  je  fusse  délivrée  de  tous 
mes  chagrins. 

Il  y  avait  là  des  cardinaux  qui  me  regardaient,  tout 
comme  s'ils  étaient  à  la  sortie  de  l'Opéra  de  Nice. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


95 


Dimanche  23  janvier,  —  Ah!  comme  je  m'en- 
nuie !  Si  au  moins  nous  étions  tous  ensemble  !  Quelle 
folle  idée  de  se  séparer  ainsi  1  II  faut  toujours  être 
ensemble,  les  ennuis  sont  moindres,  on  se  sent  mieux. 
Jamais,  jamais  on  ne  se  partagera  plus  en  deux.  Nous 
serions  cent  fois  mieux  ensemble,  grand-papa,  ma 
tante,  tout  le  monde  et  Walitsky. 

Lundi  7  février.  —  Au  moment  où  nous  descen- 
dons de  voiture  à  la  porte  de  l'hôtel,  je  vois  deux 
jeunes  Romains  qui  nous  regardent  rentrer.  Aussitôt 
nous  nous  mettons  à  table  et  les  hommes  se  postent 
au  milieu  de  la  place  et  regardent  nos  fenêtres. 

Maman,  Dina  et  les  autres  en  riaient  déjà;  mais  moi, 
plus  prudente,  craignant  de  m'animer  pour  deux  faquins 
peut-être,  car  je  n'étais  pas  sûre  que  ces  hommes  fus- 
sent les  mêmes  que  ceux  de  la  porte  de  l'hôtel,  j'en- 
voyai Léonie  dans  une  boutique  en  face,  en  lui  recom- 
mandant de  bien  examiner  les  deux  personnes  et  de 
venir  me  les  décrire.  Léonie  revient  et  me  décrit  le 
plus  petit.  «  Ce  sont  des  messieurs  tout  à  fait  comme  il 
faut,  »  dit-elle.  —  De  ce  moment  on  ne  fait  qu'aller  aux 
fenêtres,  regardant  au  travers  des  jalousies,  et  faire  de 
l'esprit  sur  ces  deux  malheureux  qui  sont  exposés  à.  la 
pluie,  au  vent  et  à  la  neige. 

Il  était  six  heures  quand  nous  sommes  rentrées  et 
ces  deux  anges  sont  restés  jusqu'à  onze  heures  moins 
un  quart  sur  la  place  à  nous  attendre.  Mais  quelles 
jambes  il  faut  avoir  pour  rester  cinq  heures  de- 
bout !  - 

Lundi  14  février.  —  L'Italien,  selon  sa  coutume,  est 
venu  ce  soir.  Maman  a  envoyé  Fortuné  acheter  du 
papier.  Ce  monsieur  a  arrêté  Fortuné  et  lui  a  parié,  et 


36 


JOURNAL 


ainsi  plusieurs  fois.  Voici  le  récit,  qui,  pour  n'être  pas 
aussi  classique  que  celui  de  Théramène,  n'est  pas 
moins  intéressant,  assaisonné  d'un  accent  niçois  qui 
n'est  pas  sans  charme  : 

«  Je  suis  descendu  chercher  du  papier;  alors  ce 
monsieur  m'a  parlé.  Il  m'a  dit  :  Est-ce  que  c'est  ici  où 
demeurent  ces  dames  ?  Je  lui  ai  dit  :  Oui.  Alors  il  m'a 
dit  :  «  Si  elles  voulaient  visiter  ma  villa,  je  leur  enverrais 
un  coupé  ou  un  landau,  ce  qu'elles  voudraient,  »  Alors, 
je  lui  ai  dit  que  vous  ne  le  connaissiez  pas.  Alors  il  m'a 
dit  que  si,  que  vous  le  connaissiez.  «  La  mère  de  ces 
demoiselles  me  connaît  et  nous  nous  rencontrons  tous 
les  soirs,  à  la  villa  Borghèse  et  au  Pincio.  »  Alors  je  lui 
ai  parlé  tant,  qu'il  m'a  donné  sa  carte.  Alors  je  vous 
l'ai  portée  et  je  suis  descendu.  Il  m'a  de  nouveau  parlé. 
Alors  je  lui  ai  dit  que  les  dames  m'ont  défendu  de 
parler,  et  alors  il  m'a  dit  :  «  Je  vais  à  la  maison  faire 
une  lettre;  dans  une  demi-heure,  je  reviendrai  et  vous 
descendrez  pour  la  prendre.  »  Alors  je  lui  ai  dit  que  je 
ne  pouvais  pas  descendre  à  chaque  instant.  Alors  il 
m'a  dit  :  «  Que  les  dames  laissent  pendre  un  fil  auquel 
j'attacherai  ma  lettre  et  elles  l'attireront  sur  le  balcon. 
Est-ce  que  ces  dames  ont  du  fil  ?  »  Alors  je  lui  ai  dit 
que  vous  ne  le  connaissiez  pas.  Alors,  il  m'a  dit  : 
«  Mais  que  ces  dames  disent  par  qui  je  puis  leur  être 
présenté,  et  j'irai  trouver  cette  personne.  »  Alors  je  ne 
lui  ai  rien  dit  ;  alors  il  m'a  dit  que  c'était  pour  la  de- 
moiselle qui  était  hier  à  la  villa  Borghèse,  en  noir, 
avec  des  cheveux  pendants  (c'était  Dina).  Alors  il  m'a 
dit  que  si  vous  voulez  visiter  sa  villa,  il  y  fera  rester 
du  monde  et  ira  vous  la  montrer,  et  si  vous  voulez,  il 
vous  enverra  sa  voiture...  » 

Il  fallait  voir  cette  mine  de  Fortuné,  les  mains 
croisées  derrière  le  dos,  un  pied  en  avant,  la  bouche 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


97 


ouverte  jusq  u'aux  oreilles,  et  les  yeux  canailles  comme 
chez  le  plus  grand  diable  de  la  terre. 

C'est  presque  espagnol,  et  nous  en  rions  tant,  que 
Lola  en  est  presque  évanouie  quelques  minutes.  Un 
vrai  roman  de  Rosine. 

Au  commencement,  je  me  suis  fâchée,  j'ai  trouvé 
que  c'était  impertinent;  mais  en  voyant  quel  plaisir 
cela  faisait  à  Dina  et  à  sa  mère,  j'ai  oublié  ma  colère, 
pour  me  joindre  au  chœur  joyeux  des  plaisanteries 
amusantes. 

Dina  en  a  rougi  comme  une  pivoine,  ça  va  lui  don- 
ner ses  airs  vainqueurs  et  provocateurs;  elle  est  désa- 
gréable quand  elle  prend  ces  airs-là  I 

Ce  monsieur  a  une  villa,  il  a  sans  doute  de  la  for- 
tune. Dieu  I  s'il  épousait  Dina  I  je  le  désire  plus  qu'au- 
cune chose,  et  justement  on  vient  de  nous  envoyer  des 
robes  de  chez  Worth,  et  la  sienne  est  toute  couverte  de 
fleurs  blanches  comme  de  la  fleur  d'oranger. 

Mardi  15  février.  —  Rossi  vient  nous  voir  et  de 
suite  on  lui  demande  qui  est  ce  monsieur,  a  C'est  le 
comte  A...,  le  neveu  du  cardinal  !  »  Bigre  !  il  ne  pou- 
vait pas  être  autre  chose. 

Le  comte  A...  ressemble  à  G...  qui  est  parfaitement 
beau,  comme  on  sait. 

Ce  soir,  comme  il  me  regardait  moins,  j'ai  pu  le 
regarder  plus.  J'ai  donc  regardé  A...  et  je  l'ai  bien  vu; 
il  est  charmant,  mais  il  faut  ajouter  que  je  n'ai  pas  de 
chance  et  que  ceux  que  je  regarde  ne  me  regardent 
pas.  Il  m'a  lorgnée,  mais  convenablement,  comme  le 
premier  jour.  Il  a  aussi  beaucoup  posé  et,  quand  nous 
nous  sommes  levées  pour  sortir,  il  a  sauté  sur  sa  lor- 
gnette et  n'a  pas  cesse  de  regarder. 

—  Je  vous  ai  demandé  qui  est  ce  monsieur,  dit  ma 

M.  B.  0 


98 


JOURNAL 


mère  à  Rossi,  parce  qu'il  me  rappelle  beaucoup  mon 
fils. 

—  C'est  un  charmant  garçon,  dit  Rossi;  il  est  un  peu 
passerello,  il  est  très  gai  et  plein  d'esprit  et  très  beau. 

Je  suis  ravie  en  entendant  cela.  Depuis  longtemps,  je 
n'ai  eu  autant  de  plaisir  que  ce  soir. 

Je  m'ennuyais,  je  n'avais  envie  de  rien,  parce  que  je 
n'avais  à  qui  penser.  De  ce  soir  tout  change,  je  me 
remue. 

—  Il  ressemble  beaucoup  à  mon  fils,  dit  ma  mère.  ; 

—  C'est  un  charmant  garçon,  dit  Rossi,  et,  si  vous 
voulez,  je  vous  le  présenterai,  je  serai  charmé. 

Vendredi  1  8  février.  —  Au  Gapitole,  ce  soir,  il  y  a 
un  grand  bal  paré,  costumé  et  masqué.  A  onze  heures 
nous  y  allons,  moi,  Dina  et  sa  mère.  Je  n'ai  pas  mis 
de  domino  ;  une  robe  de  soie  noire  à  longue  queue, 
corsage  collant,  une  tunique  de  gaze  noire  garnie  de 
dentelle  d'argent,  drapée  devant  et  retroussée  derrière, 
de  façon  à  former  le  plus  gracieux  capuchon  du  monde, 
un  masque  de  velours  noir  et  dentelle  noire,  des  gants 
clairs  et  une  rose  et  du  muguet  au  corsage.  C'était 
ravissant.  Aussi  notre  entrée  produit  un  immense 
effet. 

J'avais  très  peur  et  n'osais  parler  à  personne,  mais 
tous  les  hommes  nous  ont  entourées,  et  j'ai  fini  par 
prendre  le  bras  de  l'un  d'eux  que  je  n'ai  jamais  vu.  C'est 
très  amusant,  mais  je  crois  que  la  plupart  du  monde 
m'a  reconnue.  Il  fallait  mettre  moins  de  coquetterie 
dans  ma  toilette,  n'importe. 

Trois  Russes  ont  cru  me  reconnaître,  et  allaient 
derrière  nous,  parlant  haut  le  russe,  espérant  que 
nous  nous  trahirions;  mais  au  lieu  de  cela,  je  fis  faire 
cercle  autour  de  moi  et  parlai  italien .  Ils  s'en  allèrent, 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF, 


99 


disant  qu'ils  étaient  bêtes  et, que  j'étais  une  Italienne. 
Arrive  le  duc  Cesaro. 

—  Qui  cherches-tu  ? 

—  A...  Va-t-il  venir? 

—  Oui  ;  en  attendant,  reste  avec  moi. . .  la  plus  élégante 
femme  de  toute  la  terre  J 

—  Oh  !  le  voilà...  Mon  cher,  je  te  cherchais. 

—  Bah! 

—  Seulement,  comme  c'est  pour  la  première  foi» 
que  je  vais  t'entendre ,  soigne  ta  prononciation , 
tu  perds  beaucoup  vu  de  près.  Soigne  ta  conversa- 
tion ! 

Il  paraît  que  c'était  spirituel,  car  Cesaro  et  deux 
autres  se  sont  mis  à  rire  comme  des  gens  enchantés. 
Je  sentais  bien  qu'ils  me  reconnaissaient  tous. 

—  On  reconnaît  bien  ta  taille,  me  disait-on  de  tous 
côtés.  Pourquoi  n'es-tu  pas  en  blanc? 

•  —  Je  crois,  ma  parole  d'honneur,  que  je  joue  un  rôle 
de  chandelier,  dit  Cesaro,  voyant  que  nous  ne  cessions 
de  parler  avec  A... 

—  Je  le  crois  aussi,  dis-je,  va-t'en. 

Et  prenant  le  bras  du  jeune  fat,  je  m'en  allai  par 
tous  les  salons  sans  m'occuper  du  reste  du  monde, 
comme  d'autant  de  chiens. 

A...  a  la  figure  parfaitement  joli  e,  un  teint  mat,  des 
yeux  noirs,  un  nez  long  et  régulier,  de  jolies  oreilles, 
une  petite  bouche,  des  dents  très  passables  et  une 
moustache  de  vingt-trois  ans.  Je  l'ai  traité  de  petit 
faux,  de  jeune  fat,  de  malheureux,  de  dévergondé,  et 
il  me  raconta  le  plus  sérieusement  du  monde  comment, 
à  dix-neuf  ans,  il  s'est  échappé  de  la  maison  pater- 
nelle; comment  il  s'est  jeté  jusqu'au  cou  dans  la  vie; 
combien  il  est  blasé...  qu'il  n'a  jamais  aimé,  etc. 

—  Combien  de  fois  as-tu  aimé  ?  demanda  t-iV 


100 


JOURNAL 


—  Deux  fois. 

—  Oh!  oh! 

—  Peut-être  même  plus. 

—  Je  voudrais  bien  être  le  plus. 

—  Jeune  présomptueux!...  Dis-moi  pourquoi  toug 
ces  gens  m'ont  prise  pour  la  dame  en  blanc? 

—  Mais  tu  lui  ressembles.  C'est  pour  cela  que  je  suis 
avec  toi.  Je  suis  amoureux  d'elle  comme  un  fou. 

—  C'est  peu  aimable  à  dire. 

—  Que  veux-tu?  c'est  ainsi. 

—  Tu  la  lorgnes,  Dieu  merci,  assez,  et  elle  est  con« 

tente,  et  elle  pose? 

—  Non,  jamais.  Elle  ne  pose  jamais...  On  peut  tout 
dire,  excepté  cela  ! 

—  On  voit  bien  que  tu  en  es  amoureux. 

—  Je  le  suis,  de  toi  :  tu  lui  ressembles. 

—  Fi  !  je  suis  bien  mieux  faite  ? 

—  N'importe,  donne-moi  une  fleur. 

Je  lui  donnai  une  fleur  et  il  me  donna  une  branche 
de  lierre  en  échange.  Son  accent  et  son  air  languissant 
m'agacent. 

—  Tu  as  l'air  d'un  prêtre.  Est-ce  vrai  que  tu  vas 
être  consacré? 

Il  se  mit  à  rire. 

—  Je  déteste  les  prêtres,  j'ai  été  militaire. 

—  Toi  !  tu  n'as  été  qu'au  séminaire. 

—  Je  hais  les  Jésuites;  c'est  pour  cela  que  je  suis 
sans  cesse'  brouillé  avec  ma  famille. 

—  Mon  cher,  tu  es  ambitieux  et  tu  aimeras  qu'on  te 
baise  la  pantoufle. 

—  Quelle  adorable  petite  main  !  s'écria-t-il,  en  me  la 
baisant,  opération  qu'il  répéta  plusieurs  fois  dans  la 
soirée. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


104 


—  Pourquoi  as-tu  si  mal  commencé  avec  moi  ?  de- 
mandai^ e. 

—  Parce  que  je  t'avais  prise  d'abord  pour  une 
Romaine,  et  je  déteste  ce  genre  de  femme .  —  En  effet, 
lorsque  j'étais  avec  Cesaro,  il  m'offrit  de  nous  asseoir 
et  A...  se  mit  h  ma  gauche,  et  pendant  que  je  répondais 
à  mon  cavalier,  il  essaya  de  me  prendre  la  taille  de 
l'air  le  plus  bête  du  monde. 

—  Si  tu  ne  vas  pas  chasser  ce  petit  fou,  dis-je  à  Ce- 
saro, je  vais  m'en  aller. 

Et  Cesaro  a  chassé  le  petit  fou. 

Je  n'ai  vu  les  hommes  qu'un  peu  à  la  promenade, 
au  théâtre  et  chez  nous.  Dieu,  qu'ils  sont  différents 
dans  un  bal  masqué  !  Si  grands  et  si  réservés  dans 
leurs  voitures,  si  empressés,  si  canailles  et  si  bêtes  ici  1 
Doria  seul  ne  perdait  pas  sa  dignité.  C'est  peut-être 
parce  qu'il  est  trop  au-dessus  des  misères  humaines. 
Dix  fois  j'ai  quitté  mon  jeune  amuseur,  et  dix  fois  il 
m'a  retrouvée. 

Dominica  disait  de  partir,  mais  le  petit  nous  retenait. 
Enfin  nous  parvenons  à  trourfcr  deux  fauteuils  et  alors 
la  conversation  change. 

Nous  parlons  de  saint  Augustin  et  de  l'abbé  Pré- 
vost. 

Enfin,  nous  nous  sauvons  sans  qu'on  pense  à  nous 
suivre,  car  tous  ceux  qui  m'ont  vue  dans  la  rue  m'ont 
reconnue. 

Je  me  suis  amusée  et  désillusionnée. 

A...  ne  me  plaît  pas  tout  h  fait,  et  pourtant... 

Ah!  le  misérable  fils  de  prêtre  a  emporté  mon  gant 
et  a  baisé  ma  main  gauche. 

—  Tu  sais,  dit-il,  je  ne  dis  pas  que  je  porterai  tou- 
jours ce  gant  sur  mon  cœur,  ce  serait  bête,  mais  ce 
sera  un  souvenir  agréable. 

M.  B.  9. 


JOURNAL 


Nous  avons  laissé  Fortuné  pour  détourner  les  soup- 
çons; il  retourna  tout  seul. 

Lundi  21  février.  —  J'ai  l'honneur  de  vous  présen- 
ter une  folle.  Jugez  seulement.  Je  cherche,  je  trouve, 
j'invente  un  homme,  je  vis,  je  ne  jure  que  pai  lui,  je 
le  mêle  h  toutes  choses  et  puis,  quand  il  sera  bien  entré 
dans  ma  té  te  qui  est  ouverte  à  tous  les  vents,  j'aurai 
des  ennuis  et  peut-être  des  chagrins  et  des  larmes.  Je 
suis  loin  de  désirer  que  cela  arrive,  mais  je  le  dis  par 
prévoyance. 

Quand  donc  viendra  le  véritable  carnaval  de  Rome? 
Jusqu'à  présent,  je  n'ai  vu  que  des  balcons  garnis  d'é- 
toffe blanche,  rouge,  bleue,  jaune,  rose,  et  peu  de 
masques. 

Mercredi  23  février.  —  Nos  voisins  sont  là,  la  dame 
est  aimable,  il  y  a  des  chars  ravissants.  Troïly  et  Gior- 
gio sont  dans  une  belle  voiture  à  grands  chevaux  et 
les  domestiques  sont  en  culottes  blanches.  C'était  la 
plus  jolie  voiture.  Ils  nous  inondent  de  fleurs.  Dina  est 
rouge  et  sa  mère  est  rayonnante. 

Enfin,  le  coup  de  canon  a  retenti,  les  chevaux  vont 
courir  etA...n'estpas  venu  jmaisle  jeune  homme  d'hier 
vient,  et  comme  nos  balcons  se  touchent,  nous  nous 
mettons  à  parler.  Il  me  donne  un  bouquet,  je  lui  donne 
un  camellia,  et  il  me  dit  tout  ce  qu'un  jeune  homme 
comme  il  faut  peut  dire  de  tendre  et  d'amoureux  à  une 
demoiselle  à  qui  il  n'a  pas  eu  l'honneur  d'être  pré- 
senté. Il  me  jure  de  garder  cette  fleur  toujours,  de  la 
sécher  dans  sa  montre.  Et  il  me  promet  de  venir  à 
Nice  pour  me  montrer  les  pétales  de  la  fleur  qui  res- 
tera toujours  fraîche  dans  son  cœur.  C'était  très  amu- 
sant 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


103 


Le  comte  B...  (c'est  le  nom  du  bel  inconnu)  ne  m'at- 
tristait pas,  lorsque  ayant  abaissé  les  yeux  jusqu'à  la 
vile  multitude  d'en  bas,  je  vis  A...  qui  me  saluait.  Dina 
lui  lança  un  bouquet  et  dix  bras  de  vilains  s'étendireni 
pour  le  saisir  au  vol.  Un  homme  y  parvint;  mais  A... 
avec  le  plus  grand  sang-froid,  le  prit  à  la  gorge  et  le 
tint  dans  ses  mains  nerveuses,  tant  que  le  misérable  ne 
lâcha  sa  prise.  C'était  si  beau  que  A....  avait  l'air 
presque  sublime.  J'en  fus  enthousiasmée  et,  oubliant  ma 
rougeur,  rougissant  de  nouveau,  je  lui  donnai  un  ca- 
mellia  et  la  ficelle  tomba  avec.  Il  la  prit,  la  mit  dans  sa 
poche  et  disparut.  Alors,  tout  émue,  encore,  je  me 
retournai  vers  B...,  qui  saisit  l'occasion  de  m'adresser 
des  compliments  sur  la  manière  dont  je  parle  l'italien 
et  sur  n'importe  quoi. 

Les  barberi  passent  comme  le  vent  au  milieu  dés 
huées  et  des  sifflets  de  la  populace,  et  sur  notre  balcon 
on  ne  parle  que  de  la  manière  adorable  dont  A...  reprit 
le  bouquet.  En  effet,  il  avait  l'air  d'un  lion,  d'un  tigre; 
je  ne  m'attendais  pas  à  une  telle  chose  de  la  part  de 
ce  jeune  homme  délicat. 

C'est,  comme  j'avais  dit  au  commencement,  un  mé- 
lange bizarre  de  langueur  et  de  force. 

Je  vois  encore  ses  mains  crispées  qui  serrent  la  gorgf 
du  faquin. 

Vous  rirez  peut-être  de  ce  que  je  vais  vous  dire,  mais 
je  vous  le  dirai  tout  de  môme. 

Eh  bien,  par  une  action  pareille,  un  homme  peut  se 
faire  aimer  tout  de  suite.  Il  avait  l'air  sicalme  en  étouf- 
fant ce  vilain  que  j'en  perdis  la  respiration. 

A  la  maison,  chaque  fois  qu'on  se  raconte  cela,  je 
rougis  comme  une  rose  de  Nice. 

Trois  quarts  d'heure  après,  au  plus  fort  de  ma  flir- 
tation  avec  le  voisin,  je  vis,  au  bout  d'un  long  bâton, 


104 


JOURNAL 


tout  orné  de  papier  d'or,  un  immense  bouquet  porté 
par  un  faquin  qui  ne  savait  à  qui  il  fallait  l'offrir, 
lorsqu'une  canne,  en  s'appuyant  sur  le  balcon,  Je  fît 
pencher  de  mon  côté» 

Gâtait  A...  qui  me  rendait  mon  camellia.  D'abord  je 
n'ai  pas  compris,  je  n'ai  pas  vu  A...;  mais  aubout  d'une 
seconde  d'hésitation  je  soulevai  avec  peine  le  magni- 
fique bouquet  et  le  pris  dans  mes  bras  en  souriant  à 
l'affreux  fils  de  prêtre. 

—  Oh  !  mais  c'est  splendide  !  criait  la  dame  anglaise. 

—  E  bello  veramente,  disait  B...  un  peu  vexé. 

C'est  charmant,  disais-je  moi-même,  enchantée 
jusqu'au  fond  du  cœur. 

Et  portant  mon  trophée,  je  me  mis  en  voiture  et 
regardai  encore  une  fois  l'affreux  fils  de  prêtre. 

Après  m'avoir  vue  prendre  son  bouquet,  il  me  salua 
de  sa  façon  calme  et  disparut,  on  ne  sait  pas  où. 

Toute  la  soirée,  je  ne  parle  que  décela,  j'interromps 
toutes  les  conversations  pour  en  parler  encore.  —  N'est- 
ce  pas  qu'A...  est  adorable?  Je  le  dis  comme  pour  rire, 
mais  j'ai  peur  de  le  penser  vraiment.  A  présent  je 
tâche  de  persuader  aux  miens  que  je  m'occupe  d' A...  et 
on  ne  me  croit  pas;  mais  dès  que  je  dirai  le  contraire 
de  ce  que  je  dis  en  ce  moment,  on  croira  et  on  aura 
raison. 

Je  suis  de  nouveau  impatiente,  je  voudrais  dormir 
pour  abréger  le  temps,  pour  aller  au  balcon. 

Lundi  28  février.  —  En  sortant  sur  le  balcon  au 
Corso,  je  trouve  tous  nos  voisins  h  leur  poste  et  le  car- 
naval très  animé.  Je  regarde  en  bas,  en  face,  et  je  vois 
le  Cardinalino  avec  un  autre.  L'ayant  aperçu,  je  me 
6uis  troublée,  j'ai  rougi  et  je  me  remis  debout;  mais  le 
méchant  fils  de  prêtre  n'était  plus  là  et  je  me  retour- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


4  05 


nai  vers  maman,  qui  tendait  la  main  à  quelqu'un.,,  à 
Pietro  A... 

—  Ah!  àlabonneheure.Tu  es  venu  sur  mon  balcon, 
ce  n'est  pas  malheureux. 

Il  reste  un  temps  de  politesse  près  de  ma  mère  et 
après  il  se  met  à  côté  de  moi. 

J'occupe,  comme  toujours,  l'extrême  droite  du  balcon 
qui  touche,  comme  on  sait,  celui  de  l'Anglaise.  B...  est 
en  retard;  sa  place  est  prise  par  un  Anglais,  que  l'An- 
glaise me  présente  et  qui  se  montre  très  empressé. 

—  Mais,  quelle  vie  faites-vous?  dit  A...  de  son  air 
calme  et  doux.  Vous  n'allez  plus  au  théâtre? 

—  J'étais  malade,  j'ai  encore  mal  au  doigt. 

—  Où?  (et  il  voulut  me  prendre  la  main).  Vous  savez, 
je  suis  allé  chaque  soir  à  l'Apollo  et  je  n'y  suis  resté 
que  cinq  minutes. 

—  Pourquoi? 

—  Pourquoi?  répéta-t-il,  en  me  regardant  droit  dans 
les  prunelles. 

—  Oui,  pourquoi  ? 

—  Parce  que  j'y  allais  pour  vous  et  que  vous  n'y 
étiez  pas. 

Il  me  dit  encore  bien  des  choses  dans  ce  genre,  roule 
6es  yeux,  se  démène  et  m'amuse  beaucoup. 

—  Donnez-moi  une  rose? 

—  Pourquoi  faire? 

Convenez  avec  moi  que  je  faisais  là  une  question 
embarrassante.  J'aime  h  faire  des  questions  auxquelles 
on  doit  répondre  bêtement  ou  pas  du  tout. 

—  Regardez  donc  ce  tube,  dis-je  en  désignant  un 
affreux  animal,  en  long  surtout,  en  grand  chapeau.  Si 
vous  pouviez  l'aplatir,  je  vous  donnerais  une  rose. 

Dès  lors,  ce  fut  un  spectacle  des  dieux.  A...  et 
Plouden  s'escrimèrent  de  leur  mieux  à  jeter  de  vieux 


EN  N  A 

44,  Rue  de  la  Tour.  PARIS 


106 


JOURNAL 


bouquets  à  la  tête  de  cet  homme  qui,  s'animant  h  son 
tour,  commença  à  nous  en  lancer. 

J'étais  protégée  par  le  Gardinalino  etPlowden,  et  les 
bouquets,  je  devrais  plutôt  dire  les  balais,  tombaient 
tout  autour  de  moi.  On  finit  par  casser  une  vitre  et 
une  lanterne.  C'était  plein  d'intérêt. 

B...  m'offre  une  grande  corbeille  de  fleurs;  il  rougit  et 
se  mord  les  lèvres;  je  ne  sais  vraiment  ce  qu'il  a. 
Mais  laissons  cet  ennuyeux  personnage  et  revenons 
aux  yeux  de  Pietro  A... 

Il  a  des  yeux  adorables,  surtout  lorsqu'il  ne  les 
ouvre  pas  trop.  Sa  paupière,  qui  recouvre  la  prunelle 
au  quart,  donne  à  ses  yeux  une  expression  qui  me 
monte  à  la  tête  et  me  fait  battre  le  cœur. 

Dimanche  5  mars.  —  A  la  villa  Borghèse,  il  y  a  une 
grande  course;  un  homme  qui  s'engage  h  faire  qua- 
rante fois  le  tour  de  la  place  de  Sienne,  dans  la  villa 
même,  en  une  heure  cinq  minutes.  Grand  concours  de 
monde,  sans  doute,  à  la  tête  duquel  se  trouve  la  ravis- 
sante princesse. 

Zucchini  est  là,  il  me  fait  rire.  Doria  et  une  foule 
d'autres.  Gela  me  rappelle  les  courses  de  chevaux,  et 
tout  ce  monde  qui  se  promène  sur  l'herbe  est  d'un  effet 
très  gracieux. 

PanI  j'aperçois  le  Cardinalino  et  me  détourne  pouf 
parler  à  Debeck,  parce  que  je  sens  que  je  rougis. 

—  Bonjour,  mademoiselle,  dit-il  en  arrivant. 

—  Bonjour,  monsieur. 

Voilà  deux  personnes  qui  existent  pour  moi,  Tune 
indépendamment  de  l'autre,  Doria  et  A... 
Doria,  majesté,  glace  et  terreur. 
A...,  gaieté,  coquetterie  et  charme. 
Pietro  A...  me  plaît  visiblement. 


DE  MARIE  BASKKIRTSEFF. 


107 


Je  dis  que  j'ai  mangé  des  violettes,  et  Plowden  et  Car- 
dinalino  m'en  demandent  et  j'en  donne  de  mon  bou- 
quet et  ils  en  mangent  comme  deux  ânes. 

A...  a  fini  par  manger  les  fils  de  soie  que  je  tirais  de 
ma  frange. 

* 

•  * 

A...  est  un  charmant  enfant,  ses  boutades^  m'en- 
chantent; par  exemple,  il  apporte  des  cartes  et  me 
prie  de  jouer. 

Plouden  demande  aussi  à  jouer. 

—  Mais  on  ne  peut  pas!  s'écrie  le  fougueux  fils  de 
prêtre,  en  ouvrant  de  grands  yeux. 

—  Si,  si,  si,  dis-je,  on  peut  jouer  à  trois,  c'est  la 
même  chose. 

—  La  même  chose!  dit-il,  en  me  regardant  comme 
si  on  l'avait  piqué  avec  une  épingle. 

J'ai,  tout  en  écrivant,  sa  voix  dans  les  oreilles  ;  j'en 
suis  très  amoureuse.  Je  le  dis,  tout  naturellement 
comme  je  le  sens.  Quand  il  s'en  va,  je  suis  fâchée,  je 
n'en  ai  jamais  assez.  C'est  absurde  de  s'amouracher 
des  gens,  comme  moi! 

—  Au  moins,  pour  tourmenter  Pietro,  dit  Dina,  sois 
bonne  avecB... 

—  Tourmenter!  je  n'en  ai  nulle  envie.  Tourmenter, 
exciter  la  jalousie,  fi!  En  amour,  cela  ressemble  au  fard 
que  Ton  se  met  sur  le  visage.  C'est  vulgaire,  c'est  bas. 
On  peut  tourmenter  involontairement,  naturellement 
pour  ainsi  dire,  mais,  le  faire  exprès,  fi  !  ! 

D'ailleurs,  je  ne  peux  pas  le  faire  exprès,  je  n'ai  pas 
assez  de  caractère.  Est-ce  possible  d'aller  parler  et 
faire  l'aimable  avec  un  monstre  quelconque,  quand  le 
Gardinalino  est  là  et  qu'on  peut  lui  parler? 


108 


JOURNAL 


Cette  canaille  fait  une  cour  obstinée  à  maman  qui 
l'appelle  son  cher  enfant. 

J'aime  à  le  voir  si  gentil  avec  elle.  Il  se  plaint  de  ses 
parents,  qui  ne  veulent  pas  qu'il  ait  des  chevaux  parce 
qu'il  a  trop  dépensé,  lorsque,  s'étant  échappé  à  dix-sept 
ans,  il  s'est  engagé  dans  l'armée.  Il  aura  vingt-trois 
ans  en  avril. 

Un  enfant  par  l'âge  et  par  le  caractère. 

Lundi  6  mars.  — Je  me  rappelle,  hier,  pendant  la 
course,  j'ai  laissé  tomber  mon  bouquet.  A...  sauta  en 
bas,  le  ramassa  et  fut  obligé  de  grimper  à  genoux  pour 
remonter. 

—  Comment  va-t-il  faire  pour  monter?  s'écria  Dina. 

—  Ohl  c'est  très-facile,  dis-je. 

—  Tout  ce  que  je  fais  est  très  facile,  dit  le  petit  en 
s'époussetant  les  genoux.  Je  m'expose  au  ridicule  et 
c'est  très  facile.  —  Et  il  se  mit  à  regarder  de  loin, 
pour  faire  voir  qu'il  était  piqué. 

Mai  1877  (En  note).  —  «  Prière,  une  fois  pour 
«  toutes,  de  ne  pas  accorder  trop  d'importance  à  mes 
«  admirations;  je  ne  pensais  pas  ce  que  j'écrivais 
c  d'A...  ;  je  l'embellissais,  pour  créer  un  roman,  » 

Mars.  —  A  trois  heures  nous  sommes  près  de  la 
porte delPopolo.  Debeck,  Plowden  et  A...  nous  y  ren- 
contrent. A...  m'aide  à  monter  en  selle  et  nous 
partons. 

Mon  amazone  est  en  drap  noir  et  faite  d'une  seule 
pièce  par  Laferrière,  de  sorte  qu'elle  n'a  rien  de  la  rai- 
deur anglaise,  ni  de  la  misère  ordinaire;  c'est  une  robe 
princesse  collante...  partout. 

—  Comme  vous  êtes  chic  à  cheval  l  dit  Ant... 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


109 


Flowden  m'ennuie  en  voulant  sans  cesse  rester  avec 
moi. 

Pietro  s'inquiète  de  ce  que  fait  maman  qui  nous 
suit  en  landau. 

Une  fois  seule  avec  le  Cardinalino,  la  conversation 
tombe  naturellement  sur  l'amour. 

—  L'amour  éternel,  c'est  la  tombe  de  l'amour,  dit  le 
petit;  il  faut  aimer  un  jour,  puis  changer. 

—  Charmante  idée  !  C'est  votre  oncle  le  cardinal, 
qui  vous  l'a  enseignée? 

—  Oui,  dit-il  en  riant. 

Misérable  fils  de  chien  et  de  prêtre,  je  crois  qu'il  m'a 
fâchée  sérieusement  par  cette  vérité  dite  de  son  air 
calme  I 

Une  fois  en  rase  campagne,  nous  prenons  le  galop, 
sautons  des  fossés  et  allons  comme  le  vent.  C'est  ado- 
rable. Il  monte  parfaitement  à  cheval. 

Mardi  7  mars.  —  A  force  de  dire  des  bêtises,  je  suis 
tombée  amoureuse  de  ce  garnement.  On  ne  peut  pas 
dire  que  ce  soit  de  l'amour;  il  «h  donné  son  portrait  à 
maman,  et,  une  fois  lui  parti,  je  l'emporte  chez  moi, 
je  le  regarde,  et  je  le  trouve  charmant,  et  je  m'endors 
en  y  songeant.  Et  je  le  vois  dans  ma  fantaisie,  et  je 
trouve  tant  de  choses  à  lui  dire  1... 

Mardi  S  mars.  —  Je  vais  mettre  mon  amazone,  et  à 
quatre  heures  je  me  trouve  à  la  porte  du  Peuple,  où  le 
Cardinalino  m'attend  avec  deux  chevaux.  Maman  et 
Dîna  suivent  en  voiture. 

—  Prenons  par  ici,  dit  mon  cavalier. 

—  Prenons. 

Et  nous  gommes  entré?  4ans  une  espèce  de  champ, 
M.  b.  10 


110 


JOURNAL 


vert  et  gentil  endroit  qu'on  nomme  la  Farnésink.  Il 

a  recommencé  sa  déclaration  en  disant  : 

—  Je  suis  au  désespoir  1 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  le  désespoir? 

— -  C'est  quand  un  homme  désire  une  chose  et  qu'il 
ne  peut  pas  l'avoir. 

—  Vous  désirez  la  lune? 

—  Non,  le  soleil. 

—  Où  est-il?  dis-je  en  regaraanî «  l'horizon;  il  est 

couché,  je  crois. 

—  Non,  il  est  là  qui  m'illumine  :  c'est  vous. 

—  Bast!  bast! 

—  Je  n'ai  jamais  aimé,  je  déteste  les  femmes,  je 
n'ai  eu  que  des  intrigues  avec  des  femmes  faciles. 

—  Et  en  me  voyant  vous  m'avez  aimée? 

—  Oui,  à  l'instant  même,  le  premier  soir,  au  théâtre. 

—  Vous  avez  dit  que  c'était  passé. 

—  J'ai  plaisanté. 

—  Comment  puis-je  savoir  quand  vous  plaisantez  et 
quand  vous  êtes  sérieux? 

—  Mais  cela  se  voitl 

—  C'est  juste;  on  voit  presque  toujours  quand  une 
personne  dit  vrai  ;  mais  vous  ne  m'inspirez  aucune 
confiance,  et  vos  belles  idées  sur  l'amour,  encore 
moins. 

—  Quelles  sont  mes  idées  ?  Je  vous  aime  et  vous  ne 
me  croyez  pas.  Ah!  dit-il  en  se  mordant  les  lèvres  et 
en  regardant  de  côté,  alors  je  ne  suis  rien,  je  ne  puis 
rien. 

—  Allez,  faites  l'hypocrite,  dis-je  en  riant. 

—  L'hypocrite!  s'écria-t-il  en  se  retournant  furieux, 
toujours  l'hypocrite,  voilà  ce  que  vous  pensez  de  moi? 

—  Et  autre  chose  encore.  Taisez-vous,  écoutez.  Si, 
en  ce  moment,  un  de  vos  amis  passait,  vous  vous 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


111 


tourneriez  vers  lui,  et  lui  feriez  un  signe  avec  l'œil,  et 
Tous  ririez  ! 

—  Moi,  hypocrite!  oh!  si  c'est  ainsi,  bien,  bien!. .. 

—  Vous  martyrisez  votre  cheval  ;  descendons. 

—  Vous  ne  croyez  pas  que  je  vous  aime?  dit-il 
encore  en  cherchant  mes  yeux  et  en  se  baissant  vers 
moi,  avec  une  expression  de  sincérité  qui  m'a  fait  pal- 
piter le  cœur. 

—  Mais  non,  dis-je  faiblement.  Tenez  votre  cheval 
et  descendons. 

Toutes  ses  tendresses  étaient  encore  mêlées  de  pré- 
ceptes d'équitation. 

—  Peut-on  ne  pas  vous  admirer  ?  dit-il  en  s'arrétant, 
quelques  pas  plus  bas  que  moi  et  en  me  regardant.  Vous 
êtes  belle,  reprit-il,  seulement  je  crois  que  vous  n'avez 
pas  de  cœur. 

—  Au  contraire,  j'ai  un  excellent  cœur,  je  vous  as- 
sure. 

—  Vous  avea  un  excellent  cœur  et  vous  ne  voulez 
pas  aimer! 

—  Cela  dépend. 

—  Vous  êtes  une  enfant  gâtée,  n'est-ce  pas? 

—  Pourquoi  ne  me  gâterait-on  pas?  Je  ne  suis  pas 
ignorante,  je  suis  bonne,  seulement  je  suis  em- 
portée. 

Nous  descendions  toujours,  mais  pas  à  pas,  car  la 
descente  était  très-rapide  et  les  chevaux  s'accrochaient 
aux  inégalités  du  terrain,  aux  touffes  d'herbes, 

—  Moi,  j'ai  un  mauvais  caractère,  je  suis  furieux, 
emporté,  colère;  je  veux  me  corriger...  Sautons  ces 
fossés,  voulez-vous? 

—  Non. 

Et  j'ai  passé  par  un  petit  pont  pendant  qu'il  sautait 
le  fossé. 


112 


JOURNAL 


—  Allons  au  petit  trot  jusqu'à,  la  voiture,  dit-il,  car 
nous  avons  fini  de  descendre. 

Je  mis  mon  cheval  au  trot,  mais,  à  quelques  pas  de 
la  voiture,  il  prit  le  galop.  J'ai  tourné  à  droite,  A...  me 
suivit,  mon  cheval  allait  d'un  galop  très-rapide  ;  j'es- 
sayai de  le  retenir,  mais  il  prit  carrière.  La  rosse 
s'était  emportée.  La  plaine  était  grande;  je  courais, 
mais  mes  efforts  étaient  vains  ;  mes  cheveux  tombèrent 
sur  mes  épaules,  mon  chapeau  roula  à  terre,  je 
faiblissais,  j'eus  peur.  J'entendais  A...  derrière  moi, 
je  sentais  l'émotion  qu'on  avait  dans  la  voiture,  j'eus 
envie  de  sauter  à  terre,  mais  le  cheval  allait  comme 
un  trait.  —  C'est  bête  d'être  tuée  ainsi,  pensais-je,  je 
n'avais  plus  de  force;  il  faut  qu'on  me  sauve! 

—  Retenez-le!  cria  A...  qui  ne  pouvait  me  rattraper. 

—  Je  ne  peux  pas,  dis-je  à  voix  basse. 

Mes  bras  tremblaient.  Un  instant  encore  et  j'allais 
perdre  connaissance,  quand  il  arriva  tout  près,  donna 
un  coup  de  cravache  à  la  tête  de  ma  monture,  et  je 
saisis  son  bras,  tant  pour  me  retenir  que  pour  le  tou- 
cher. 

Je  le  regardai,  il  était  pâle  comme  un  mort  ;  jamais 
je  n'ai  vu  une  figure  aussi  bouleversée  ! 

—  Dieu!  répétait-il,  quelle  émotion  vous  m'avez 
causée  ! 

—  Oh!  oui,  sans  vous,  je  tombais;  je  ne  pouvais 
plus  le  retenir.  A  présent,  c'est  fini...  Eh  bien,  c'est 
îoli,  a\outai-je  en  essayant  de  rire.  Qu'on  me  donne  mon 
chapeau! 

Dina  était  descendue,  nous  nous  approchâmes  du 
Jandau.  Maman  était  hors  d'elle,  mais  elle  ne  me  dit 
rien  :  elle  savait  qu'il  y  avait  quelque  chose  et  ne  vou- 
lait pas  m'ennuyer. 

—  Nous  irons  doucement,  au  pas,  jusqu'à  la  porte. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


—  Oui,  oui. 

—  Mais  quelle  peur  vous  mfavez  faite!  et  vous,  avez-* 
vous  eu  peur? 

—  Non,  je  vous  assure  que  non. 

—  Oh!  que  si,  je  le  vois. 

—  Ce  n'est  rien,  rien  du  tout. 

Et  au  bout  d'un  instant  nous  nous  mîmes  à  décliner 
le  verbe  «  aimer»  sur  tous  les  tons  ;  il  me  raconte  tout 
depuis  le  premier  soir  qu'il  m'a  vue  à  l'Opéra,  et  qu'en 
voyant  Rossi  sortir  de  notre  loge,  il  sortit  de  la  sienne 
et  alla  à  sa  rencontre. 

—  Vous  savez,  dit-il,  je  n'ai  jamais  aimé  personne, 
ma  seule  affection  était  pour  ma  mère,  tout  le  reste... 
Je  ne  regardais  jamais  personne  au  théâtre,  je  n'allais 
ja.mais  au  Pincio.  C'est  bête,  tout  cela,  je  me  moquaig 
de  tout  le  monde,  et  à  présent  j'y  vais. 

—  Pour  moi? 

—  Pour  vous.  Je  suis  obligé... 

—  Obligé? 

—  Par  une  force  morale  :  sans  doute  je  pourrais 
produire  un  effet  sur  votre  imagination,  si  je  vous  réci- 
tais une  déclaration  de  roman;  mais  c'est  bête,  je  ne 
pense  qu'à  vous,  je  ne  vis  que  par  vous.  D'abord 
l'homme  est  une  créature  matérielle,  il  rencontre  une 
foule  de  gens,  et  une  foule  d'autres  pensées  l'occupent. 
Il  mange,  il  parle,  il  pense  à  autre  chose,  mais  je 
pense  souvent  à  vous,  le  soir. 

—  Au  club,  peut-être? 

—  Oui,  au  club.  Quand  la  nuit  vient,  je  teste  là  & 
songer,  je  fume  et  je  pense  à  vous.  Puis,  surtout  lors- 
qu'il fait  sombre,  quand  je  suis  seul,  je  pense,  je  rêve, 
j'arrive  à  une  telle  illusion  que  je  vous  crois  là.  Jamais, 
reprit-il,  je  n'ai  éprouvé  ce  que  j'éprouve  à  présent.  Je 
pense  à  vous,  je  sors  pour  vous.  La  preuve,  c'est  que 

M.  B.  10. 


114 


JOURNAL 


depuis  que  vous  n'allez  plus  à  l'Opéra,  je  n'y  vais 
plus.  C'est  surtout  quand  je  suis  seul  que  je  songe.  Je 
me  représente,  en  imagination,  que  vous  êtes  là;  je 
vous  assure  que  je  n'ai  jamais  senti  ce  que  je  sens, 
d'où  je  conclus  que  c'est  de  l'amour.  Je  désire  vous 
voir,  je  vais  au  Pincio  ;  je  désire  vous  voir,  je  suis 
furieux,  puis  je  rêve  de  vous.  C'est  comme  cela  que 
j'ai  commencé  à  éprouver  le  plaisir  de  l'amour. 

—  Quel  âge  avez-vous  ? 

—  Vingt-trois  ans.  J'ai  commencé  la  vie  depuis 
dix-sept  ans,  j'ai  pu  devenir  amoureux  cent  fois,  je  ne 
le  suis  pas  devenu.  Je  n'ai  jamais  été  comme  ces 
garçons  de  dix-huit  ans,  qui  tiennent  à  une  fleur,  cà  un 
portrait;  c'est  bête,  tout  cela.  Si  vous  saviez,  quelque» 
fois,  je  pense,  je  trouve  tant  à  dire  et,  et... 

—  Et  vous  ne  pouvez  pas? 

—  Non,  ce  n'est  pas  cela;  je  suis  devenu  amoureux 
et  béte. 

—  Ne  pensez  pas  cela,  vous  n'êtes  pas  du  tout 
bête. 

—  Vous  ne  m'aimez  pas,  dit-il  en  se  tournant  vers 
moi. 

—  Je  vous  connais  si  peu,  que  vraiment  c'est  im- 
possible de  savoir,  répondis-je. 

—  Mais  quand  vous  me  connaîtrez  davantage,  dit-il 
doucement  en  me  regardant  d'un  air  tout  à  fait  timide 
(Alors  il  baissa  la  voix),  vous  m'aimerez  peut-être 
un  peu? 

—  Peut-être,  dis-je  aussi  doucement. 

11  faisait  presque  nuit,  nous  étions  arrivés.  Je  me 
mis  en  voiture.  Il  va  s'excuser  près  de  maman,  qui  lui 
fait  quelques  recommandations  concernant  les  chevaux 
pour  la  prochaine  fois,  et  nous  partons. 

—  Au  plaibir  de  nous  revoir I  dit  A...  à  maman. 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


115 


Je  lui  tends  la  main  en  silence  et  il  me  la  serre,  — 
pas  comme  avant. 

—  Je  savais  bien!  s'écrie  Dina,  il  lui  a  dit  quelque 
chose,  elle  l'a  repoussé,  il  a  fait  sauter  son  cheval  et 
voilà  l'accident. 

—  En  vérité,  ma  chère,  en  effet,  il  m'a  dit  beaucoup 
de  choses. 

—  Ça  y  est?  demande  Dfna. 

—  En  plein,  ma  chère!  dis-je  d'un  air  de  gommeux. 

Je  rentre,  me  déshabille,  passe  un  peignoir  et  m'é- 
tends sur  le  canapé,  fatiguée,  charmée,  étourdie.  Je 
ne  comprenais  d'abord  rien,  j'avais  tout  oublié  pen- 
dant deux  heures,  il  m'a  fallu  deux  heures  pour  ras- 
sembler ce  que  vous  venez  de  lire.  Je  serais  au  comble 
de  la  joie  si  je  le  croyais,  mais  je  doute,  malgré  son 
air  vrai,  gentil,  naïf  même.  Voilà  ce  que  c'est  que 
d'être  soi-même  une  canaille.  D'ailleurs  cela  vaut 
mieux. 

Dix  fois  je  quitte  le  cahier  pour  m'étendre  sur  le 
lit,  pour  repasser  tout  dans  ma  pauvre  téte,  et  rêver 
et  sourire. 

Voyez,  bonnes  gens,  je  suis  là  toute  bouleversée,  et 
lui  est  sans  doute  au  club. 

Je  me  sens  tout  autre,  toute  bête;  je  suis  ca^ne, 
mais  encore  étourdie  de  ce  qu'il  m'a  dit.  Je  me  sou- 
viens encore,  il  m'a  dit  qu'il  était  ambitieux. 

—  Chaque  homme  bien  né  doit  l'être,  lui  ai-je  ré- 
pondu. 

J'aime  la  façon  dont  il  me  parlait.  Ni  rhétorique,  ni 
affectation,  on  voyait  qu'il  pensait  tout  haut.  Il  m'a 
dit  des  choses  très  gentilles,  par  exemple  celle-ci  : 

—  Vous  êtes  toujours  gentille,  dit-il,  je  ne  sais 
Comment  vous  faites. 

—  Je  suis  toute  décoiffée. 


116 


JOURNAL 


—  Tant  mieux,  vous  êtes  encore  mieux  ainsi,  dé- 
coiffée, vous  êtes  encore  plus...  vous  êtes...  (Il  s'arrêta 
et  sourit.)  Vous  êtes  encore  plus,  je  ne  sais  comment 
dire...  plus  excitante. 

Je  pense  à  présent  au  moment  où  il  me  dit  •  «  Je  vous 
aime  »  et  quand  j'eus  répondu  pour  la  centième  fois: 
«  Ce  n'est  pas  vrai...  »  Il  se  secoua  sur  la  selle  et  se 
baissant  et  abandonnant  les  rênes  :  «  Vous  ne  me  croyez 
pas!  »  s'écria-t-il  en  cherchant  mes  yeux  que  je  tenais 
baissés.  (Non  pas  par  coquetterie,  je  vous  le  jure.) 
Ohl  en  ce  moment,  il  disait  vrai.  J'ai  levé  la  tête  et 
j'ai  vu  son  regard  inquiet,  ses  yeux  noirs,  marrons, 
grands  ouverts,  qui  semblaient  vouloir  chercher  ma 
pensée  jusqu'au  fond  de  mon  cœur.  Ils  étaient  in- 
quiets, irrités,  agacés,  par  la  fuite  des  miens.  Je  ne  le 
faisais  pas  exprès;  si  je  l'avais  regardé  en  face,  j'au- 
rais pleuré.  J'étais  énervée,  confuse,  je  ne  savais  où 
me  mettre  et  il  a  pensé  peut-être  que  je  jouais  à  la 
coquetterie.  Oui,  en  ce  moment  du  moins,  je  sais  qu'il 
ne  mentait  pas. 

—  Vous  m'aimez  à  présent,  répondis-je,  dans  une 
semaine  vous  ne  m'aimerez  plus. 

—  Oh!  de  grâce.  Je  ne  suis  pas  un  de  ces  hommes 
qui  passent  leur  vie  à  chanter  aux  demoiselles,  je  n'ai 
jamais  fait  la  cour  à  personne,  je  n'aime  personne.  Il 
y  a  une  femme  qui  veut  à  toute  force  se  faire  aimer  de 
moi.  Elle  m'a  donné  cinq  ou  six  rendez-vous,  j'ai  tou- 
jours manqué,  parce  que  je  ne  peux  pas  l'aimer,  vous 
voyez  bien!.. 

Bast,  bast,  je  n'en  finirai  jamais,  si  je  me  mets 
dans  mes  souvenirs  et  à  écrire.  On  a  dit  tant  de 

choses  ! 

Allons,  allons,  il  faut  dormir. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  117 

Mardi  14  mars.  —  Je  crois  avoir  promis  à  Pietro 
de  monter  à  cheval.  Nous  le  rencontrons  en  habit  de 
couleur  et  petit  chapeau;  le  pauvre  petit  était  en 
fiacre. 

—  Pourquoi  ne  demandez-vous  pas  à  votre  père  dea 
chevaux?  lui  dis-je. 

—  J'ai  demandé,  mais  si  vous  saviez  comme  les 
A...  sont  durs. 

J'étais  vexée  de  le  voir  dans  un  misérable  fiacre. 

Aujourd'hui  nous  quittons  l'hôtel  de  Londres,  nous 
avons  pris  un  grand  et  bel  appartement  au  premier  à 
l'hôtel  de  la  via  Babuino.  Antichambre,  petit  salon, 
grand  salon,  quatre  chambres  à  coucher,  studio  et 
chambres  de  domestiques. 

16  mars.  —  Vers  dix  heures  arrive  Pietro.  Le  salon 
est  très  grand  et  très  beau  ;  nous  avons  deux  pianos, 
un  à  queue  et  un  petit.  Je  me  mis  h  jouer  doucement 
une  romance  sans  paroles  de  Mendelssohn  et  A...  se 
mit  à  me  chanter  sa  romance  à  lui.  Plus  il  y  mettait 
de  sérieux  et  de  chaleur,  plus  je  riais  et  plus  j'étais 
froide. 

Il  m'est  impossible  de  me  figurer  A...  sérieux. 

Tout  ce  que  dit  celle  qu'on  aime  paraît  adorable,  je 
suis  amusante  quelquefois  pour  les  indifférents,  à  plus 
forte  raison  pour  ceux  qui  ne  le  sont  pas.  Au  milieu 
d'une  phrase  toute  de  tendresse  et  d'amour,  je  disais 
quelque  chose  d'irrésistiblemeut  drôle  pour  lui,  et  il 
se  mettait  à  rire.  Alors  je  lui  reprochais  ce  rire,  di- 
sant que  je  ne  pouvais  pas  croire  à  un  enfant  qui 
n'était  jamais  sérieux  et  qui  riait  de  tout  comme  un 
fou.  Et  comme  cela  plusieurs  fois,  de  manière  à  l'exas- 
pérer. Et  il  s'est  mis  à  raconter  comment  cela  a  com- 


us 


JOURNAL 


mencé  :  depuis  le  premier  soir  de  la  représentation 
de  la  Vestale  .. 

—  Je  vous  aime  tant,  dit-il,  que  je  ferais  n'importe 
quoi  pour  vous.  Dites-moi  d'aller  me  tirer  deux  coups 
de  revolver,  et  je  le  ferai. 

—  Et  que  dirait  votre  mère  ? 

—  Ma  mère  pleurerait,  et  mes  frères  diraient  :  «  Au 
lieu  de  trois,  nous  sommes  deux  à  présent.  » 

—  C'est  inutile,  je  ne  veux  pas  de  pareille  preuve, 

—  Mais  alors,  que  voulez-vous  ?  dites  !  Voulez-vous 
que  je  saute  par  cette  fenêtre  dans  le  bassin  qui  est 
là-bas? 

Et  il  s'élança  vers  la  fenêtre,  je  le  retins  et  il  ne  vou- 
lut plus  lâcher  ma  main. 

—  Non,  dit-il  en  avalant  quelque  chose  comme  une 
larme,  je  suis  calme  à  présent;  mais  il  y  a  un  instant, 
Dieu  !...  ne  me  réduisez  pas  à  une  pareille  rage,  répon- 
dez-moi, dites  quelque  chose. 

—  Tout  cela,  ce  sont  des  folies  ! 

—  Oui,  peut-être  des  folies  de  jeunesse;  mais  je  ne 
crois  pas,  jamais  je  n'ai  senti  ce  que  je  sens  aujour- 
d'hui, à  l'instant,  ici.  J'ai  cru  devenir  fou. 

—  Dans  un  mois,  je  partirai  et  tout  sera  oublié, 

—  Je  vous  suivrai  partout. 

—  On  ne  vous  le  permettra  pas. 

—  Et  qui  m'en  empêchera?  s'écria-t-il  en  bondissant 
vers  moi. 

—  Vous  être  trop  jeune,  dis-je,  en  changeant  de 
musique,  et  de  Mendelssohn  passant  à  un  nocturne  plus 
doux  et  plus  profond  : 

—  Marions-nous,  nous  avons  devant  nous  un  avenir 
superbe. 

—  Oui,  si  je  le  voulais. 

—  Ah  !  parbleu,  sans  doute  vous  voulez! 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


119 


Alors,  il  allait  en  s'exaltant  de  plus  en  plus;  je  ne  • 
bougeais  pas  et  ne  changeais  même  pas  de  couleur. 

—  Eh  bien,  dis-je,  supposons  que  je  me  marie  avec 
vous,  et  dans  deux  ans,  vous  cesserez  de  m'aimer. 

J'ai  cru  qu'il  étoufferait. 

—  Non,  pourquoi  de  pareilles  id^ns? 

Et  haletant,  les  larmes  aux  yeux,  il  est  tombé  h  mes 
genoux. 

Je  reculai,  rouge  de  colère.  0  piano  protecteur  ! 

—  Vous  devez  avoir  un  bon  caractère,  dit-il. 

—  Je  crois  bien,  sans  cela,  je  vous  ferais  déjà  sortir, 
répondis-je  en  me  détournant  pour  rire. 

Puis,  je  me  levai,  calme  et  satisfaite,  et  j'allai  faire 
l'aimable  avec  les  autres. 
Mais,  il  fallait  partir. 

—  Il  est  temps?  demanda-t-il  avec  un  regard  interro- 
gateur. 

—  Oui,  dit  maman. 

Ayant  donné  un  résumé  très  court  de  l'affaire  à 
maman  et  à  Dina,  je  m'enferme  dans  ma  chambre  et, 
avant  d'écrire,  je  reste  une  heure,  les  mains  sur  la  figure 
et  les  doigts  dans  les  cheveux,  tâchant  toujours  de  me 
rendre  compte  de  mes  propres  sentiments. 

Je  crois  me  comprendre  ! 

Pauvre  Pietro,  ce  n'est  pas  que  je  n'aie  rien  pour 
lui,  au  contraire,  mais  je  ne  peux  pas  consentir  à  être 
sa  femoe. 

Les  richesses,  les  villas,  les  musées  des  Ruspoli,  des 
Doria,des  Torlonia,desBorghèse,  des  Chiara  m'écrase- 
raient. Je  suis  ambitieuse  et  vaniteuse  par-dessus  tout. 
Et  dire  qu'on  aime  une  pareille  créature,  parce  qu'on 
ne  la  connaît  pas!  Si  on  la  connaissait,  cette  créa- 
ture... Ah  !  bast  I  on  l'aimerait  tout  de  même. 

L'ambition  est  une  passion  noble 


420  JOURNAL 

Pourquoi  diable  est-ce  A  au  lieu  d'un  autre  ? 

Et  je  répète  toujours  la  même  phrase  en  changeant 
le  nom. 

Samedi  1 8  mars.  —  Je  n'ai  jamais  eu  un  instant  de 
tête-à-tête  avec  A...;  cela  m'ennuie.  J'aime  à  l'enten- 
dre me  dire  qu'il  m'aime  .  Depuis  qu'il  m'a  dit  tout,  je 
reste  les  coudes  appuyés  sur  la  table  et  je  pense. 
J'aime  peut-être.  C'est  lorsque  je  suis  fatiguée  et  à 
moitié  endormie  que  je  crois  aimer  Pietro.  Pourquoi 
suis-je  vaine?  Pourquoi  suis-je  ambitieuse?  Pourquoi 
suis-je  raisonnable?  Je  suis  incapable  de  sacrifier  à 
un  instant  de  plaisir  des  années  entières  de  grandeur 
et  de  vanité  satisfaite. 

Oui,  disent  les  romanciers,  mais  cet  instant  de  plaisir 
suffit  pour  éclairer  de  ses  rayons  toute  une  existence  ! 
Oh  !  que  non  !  A  présent  j'ai  froid  et  j'aime,  demain 
j'aurai  chaud  et  je  n'aimerai  pas.  Voilà  à  quels  chan- 
gements de  température  tiennent  les  destinées  des 
hommes. 

En  s'en  allant,  A...  dit  «  Bonsoir  »,  et  me  prend 
la  main  qu'il  tient  dans  la  sienne,  tout  en  me  faisant 
dix  questions  pour  prolonger  le  temps. 

J'ai  raconté  de  suite  cela  à  maman;  je  raconte  tout. 

20  mars.  —  Je  me  suis  bêtement  conduite  ce 
«oir. 

J'ai  parlé  bas  avec  le  garnement  et  donné  tout  lieu 
de  croire  à  des  choses  qui  ne  seront  jamais.  Avec  tout  le 
monde  il  ne  m'amuse  pas;  quand  nous  sommes  à  deux, 
il  me  parle  amour  et  mariage.  Le  fils  de  prêtre  est 
jaloux  et  furieusement  jaloux,  de  qui?  de  tout  le 
monde. 

J'écoute  ses  discours  en  riant  du  haut  de  ma  froide 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


indifférence  et  en  même  temps  me  laisse  prendre  la 
main  .  Je  prends  sa  main  à  lui,  d'un  air  presque  ma- 
ternel, et  s'il  n'est  pas  encore  tout  à  fait  hébété  par  sa 
passion  pour  moi,  comme  il  dit,  il  doit  voir  que^  tout  en 
le  chassant  par  mes  paroles,  je  le  retiens  par  mes 
yeux. 

Et  tout  en  lui  disant  que  je  ne  l'aimerai  jamais,  je 
l'aime,  ou  du  moins  je  me  conduis  comme  si  je  l'aimais. 
Je  lui  dis  toutes  sortes  de  bêtises.  Un  autre  serait 
content,  —  un  autre  plus  âgé,  —  mais  lui  déchire  une 
serviette,  casse  deux  pinceaux,  crève  une  toile.  Toutes 
ces  évolutions  me  permettent  de  le  prendre  par  la 
main  et  de  lui  dire  qu'il  est  fou. 

Alors,  il  me  regarde  avec  une  furieuse  fixité,  et  ses 
yeux  noirs  se  perdent  dans  mes  yeux  gris.  Je  lui  dis 
sans  rire  :  «  Faites  la  grimace,  »  et  il  rit,  et  je  fais 
semblant  d'être  mécontente. 

—  Alors,  vous  ne  m'aimez  pas? 

—  Non. 

—  Je  ne  dois  pas  espérer? 

—  Mon  Dieu,  si,  il  faut  toujours  espérer;  l'espérance 
est  dans  la  nature  de  l'homme,  mais,  quant  à  moi,  je 
ne  vous  en  donnerai  pas. 

Et  comme  je  parlais  en  riant,  il  s'en  va  passablement 
satisfait. 

Vendredi  24  mars;  Samedi  25  mars.  —  A....  est 
arrivé  un  quart  d'heure  plus  tôt  que  de  coutume;  pâle, 
intéressant,  triste  et  calme. 

A  peine  Fortuné  l'eut-il  annoncé  que  je  m'armai  de 
pied  en  cap  d'une  froide  politesse 'de  salon,  faite  pour 
faire  enrager  les  gens  en  pareil  cas. 

Je  l'ai  laissé  passer  dix  minutes  avec  maman.  Pauvre 
m.  &  H 


122  JOURNAL 

animal  I  il  est  jaloux  de  Plowden!...  Est-ce  laid  d'être 
amoureux  ! 

On  se  sépare  froidement. 

—  J'avais  juré  de  ne  plus  venir  chez  vous. 

—  Pourquoi  étes-vous  venu  ? 

—  Je  pensais  que  ce  serait  très  grossier  envers 
madame  votre  mère  qui  est  si  aimable. 

—  Si  c'est  pour  cela,  vous  pouvez  partir  et  ne  plus 
revenir.  Adieu! 

—  Non,  non,  non.  C'est  pour  vous. 

—  Alors,  c'est  autre  chose. 

—  Mademoiselle,  j'ai  eu  un  très  grand  tort,  dit-il,  je 
le  sais. 

—  Quel  tort? 

—  Celui  de  vous  faire  comprendre,  de  vous  dire 

que... 

—  Que? 

—  Que  je  vous  aime,  ajouta-t-il,  en  contractant  les 
lèvres  comme  un  homme  qui  ne  veut  pas  pleurer. 

—  Ta,  ta,  ta,  ce  n'est  pas  un  tort. 

—  C'est  un  grand,  un  immense  tort.  Car  vous  jouez 
avec  moi  comme  avec  une  poupée,  comme  avec  une 
balle. 

—  Quelle  idée  ! 

—  Oh  !  je  sais,  je  sais  que  vous  êtes  comme  cela... 
Vous  aimez  àjouer.  Eh  bien  !  jouez,  c'est  ma  faute. 

—  Jouons. 

—  Alors,  dites-moi,  ce  n'est  pas  pour  me  congédier 
que  vous  m'avez  dit  de  m'en  aller  du  théâtre  ? 

—  Non. 

—  Ce  n'est  pas  pour  vous  débarrasser  de  moi  ? 

—  Eh  !  monsieur,  je  n'ai  pas  besoin  de  ruse  lorsque 
je  veux  me  débarrasser  de  quelqu'un,  je  le  fais  tout 
simplement,  comme  j'ai  fait  avec  B... 


DE  MARIE  BASOKIRTSEFF . 


12S 


—  Ah  !  et  vous  m'avez  dit  que  ce  n'était  pas  vrai 

—  Parlons  d'autre  chose. 

Il  appuya  sa  joue  sur  ma  main. 

—  Vous  m'aimez?  demanda-t-il. 

—  Non,  monsieur,  pas  le  moins  du  monde. 
Il  n'en  croit  pas  un  mot. 

A  ce  moment  arrivèrent  Dina  et  maman,  et  au  bout 
de  quelques  instants  il  dut  partit . 

Lundi  27  mars,  —  Le  soir  nous  avions  du  monde, 
entre  autres  A  

.De  nouveau  au  piano...  —  Je  sais,  dit-il,  qui  aura  du 
succès  auprès  de  vous.  Un  homme  qui  aura  beaucoup 
de  patience  et  qui  vous  aimera  beaucoup  moins. 
Mais  vous,  vous  ne  m'aimez  pas  ! 

—  Non,  dis-je  encore. 

Et  nos  figures  étaient  si  près  Tune  de  l'autre  que  je 
m'étonne  comment  il  n'y  a  pas  eu  une  étincelle. 

—  Vous  voyez  bien  !  s'écria-t-il.  Comment  faire  quand 
un  seul  aime  ?  Vous  êtes  froide  comme  la  neige,  et  moi, 
je  vous  aime  ! 

—  Vous  m'aimez?  Non,  monsieur,  mais  cela  peut 
venir. 

—  Quand  ? 

—  Dans  six  mois. 

—  Oh  I  à  six  mois  de  date...  Je  vous  aime,  je  suis 
fou  et  vous  vous  moquez  de  moi. 

—  En  vérité,  monsieur,  vous  devinez  très  bien. 
Écoutez,  si  même  je  vous  aimais,  ce  serait  trop  diffi- 
cile :  je  suis  trop  jeune,  et  puis,  il  y  a  la  religion. 

—  Oh  !  parbleu,  je  le  sais  bien  !  Moi  aussi,  j'aurai 
des  difficultés;  vous  croyez  que  non?...  Vous  ne  pouvez 
pas  me  comprendre,  parce  que  vous  ne  m'aimez  pas. 
M&is,  si  je  vous  proposais  de  nous  enfuir?... 


124 


JOURNAL 


—  Horreur  ! 

—  Attendez...  je  ne  vous  le  propose  pas.  C'est  une 
horreur,  je  sais,  quand  on  n'aime  pas.  Ce  ne  serait  pas 
une  horreur,  si  vous  aimiez. 

—  Monsieur,  je  vous  prie  de  ne  pas  parler  de  cela. 

—  Mademoiselle,  je  ne  vous  en  parle  pas,  je  vous 
en  parlerais  si  vous  m'aimiez. 

—  Je  ne  vous  aime  pas. 

Je  ne  l'aime  pas  et  je  me  laisse  dire  toutes  ces  choses, 
voilà  une  absurdité! 

Je  crois  qu'il  a  parlé  à  son  père  et  qu'il  n'a  pas  été 
reçu  tendrement.  Je  ne  peux  pas  me  décider;  j'ignore 
entièrement  les  conditions,  et  pour  rien  au  monde 
je  ne  consentirais  à  aller  vivre  dans  une  famille.  J'ai 
assez  de  la  mienne,  que  serait-ce  avec  des  étrangers  ? 
N'est-ce  pas  que  je  suis  pleine  de  sens  pour  mon  âge  ? 

—  Je  vous  suivrai,  a-t-il  dit  l'autre  soir. 

—  Venez  à  Nice,  lui  ai-je  dit  aujourd'hui. 

Il  ne  répondit  rien  et  resta  la  tête  baissée,  ce  qui  me 
prouve  qu'il  a  parlé  à  son  père. 

Je  ne  comprends  pas  du  tout.  J'aime  et  je  n'aime 
pas. 

Mercredi  29  mars.  —  J'ai  dit  qu'A....  n'avait  pas 
encore  tout  foulé  aux  pieds  pour  moi. 

—  Je  vous  aime,  m'a-t-il  dit,  je  ferai  n'importe  quoi 
pour  vous  ! 

—  Le  Pape  vous  maudira,  le  Cardinal  vous  maudira 
et  va  tre  père  vous  maudira. 

—  Je  m'inquiète  bien  de  tous  ces  gens-là  quand  il 
s'agit  de  vous  !  Je  ne  me  fiche  pas  mal  de  tout  le 
monde!...  Si  vous  aimiez  comme  j'aime,  vous  diriez  ce 
que  je  dis.  Si  vous  aviez  une  passion  pour  moi  comme 
moi  j'en  ai  une  pour  vous,  vous  ne  parleriez  pas 


DE  MARIE  BASUKIRTSEFF. 


125 


comme  vous  parlez  et  vous  ne  verriez  dans  le  monde 
entier  que  celui  que  vous  aimez!... 

Ah  !  Pietro  n'est  pas  un  petit  jeune  homme  I  II  se 
dessine  de  plus  en  plus  et  je  commence  à  avoir  une 
certaine  considération  pour  lui. 

Jeudi  30  mars.  —  Aujourd'hui  dans  ma  chambre, 
seule,  enfermée  à  clef,  je  vais  raisonner  sur  la  grande 
affaire. 

Depuis  quelques  jours  ma  position  est  fausse,  et  pour- 
quoi est-elle  fausse  ?  Parce  que  Pietro  m'a  demandé 
d'être  sa  femme;  parce  que  je  n'ai  pas  refusé  car- 
rément; parce  qu'il  en  a  parlé  à  ses  parents  ;  parce 
que  ses  parents  ne  sont  pas  faciles  à  mener  et  parce 
que  Yisconti  a  dit  à  maman  ce  qui  suit  : 

—  Il  faut  savoir,  madame,  où  vous  voulez  marier 
votre  fille?  a  commencé  Yisconti  après  avoir  fait  l'éloge 
de  la  fortune  et  de  la  personne  de  Pietro. 

—  Je  n'ai  aucune  idée  arrêtée,  a  dit  maman,  et  puis, 
ma  fille  est  si  jeune  I 

—  Non,  madame,  il  faut  dire  les  choses  carrément 
Voulez-vous  la  marier  à  l'étranger  ou  en  Russie? 

—  J'aimerais  mieux  à  l'étranger,  parce  que  je  pense 
qu'à  l'étranger  elle  sera  plus  heureuse,  puisqu'elle  y  a 
été  élevée. 

—  Eh  bien,  il  faut  aussi  savoir  si  toute  votre  fa- 
mille consentirait  à  la  voir  mariée  à  un  catholique  et 
à  voir  les  enfants  qui  naîtraient  de  cette  union  être  de  la 
religion  catholique. 

—  Notre  famille  verrait  avec  plaisir  tout  ce  qui 
pourrait  rendre  heureuse  ma  fille. 

—  Et  quels  seraient  les  rapports  de  votre  famille 
avec  la  famille  du  mari  ? 

—  Mais,  je  pense  que  céderaient  d'excellents  rap* 

M.  B.  41. 


JOURNAL 


ports,  d'autant  plus  que  les  deux  familles  se  verraient 
rarement  ou  pas  du  tout. 

—  Pierre  A....  est  un  charmant  jeune  homme  et 
qui  sera  très  riche,  mais  le  pape  se  mêle  de  toutes  les 
affaires  des  A....  etle  pape  fera  des  difficultés. 

—  Mais,  monsieur,  pourquoi  dites-vous  tout  cela  ?  il 
n'est  pas  question  de  mariage.  J'aime  ce  jeune  homme 
comme  un  enfant,  mais  pas  comme  un  gendre  futur. 

Voilà  à  peu  près  tout  ce  que  j'ai  obtenu  de  la  mémoire 
de  madame  ma  mère. 

Il  serait  très  raisonnable  de  partir,  d'autant  plus  que 
rien  ne  sera  perdu  à  être  remis  à  l'hiver  prochain. 

Il  faut  partir  dès  demain;je  vais  m'y  préparer ,  c'est- 
à-dire,  aller  voir  les  merveilles  romaines  que  je  n'ai 
pas  encore  vues.  . 

Oui,  mais  ce  qui  me  chiffonne,  c'est  que  l'opposition 
ne  vient  pas  de  notre  côté,  mais  bien  du  côté  des  A.... 
C'est  laid  et  ma  fierté  se  révolte. 

Quittons  Rome. 

Il  n'est  pas  très  agréable,  en  vérité,  qu'on  fasse  dif- 
ficulté de  vouloir  de  moi,  quand  moi-même  je  ne 
veux  pas  d'eux.  Rome  est  une  ville  si  cancanière 
que  tout  le  monde  parle  de  cela  et  je  suis  la  dernière  à 
m'en  apercevoir.  C'est  toujours  comme  cela. 

Je  me  mets  sans  doute  en  fureur  à  l'idée  qu'on  yeut 
me  reprendre  Pietro,  mais  je  vois  plus  pour  moi  et 
j'aspire  à  plus  de  grandeur,  Dieu  merci!  Si  A.... 
était  conforme  au  programme,  je  ne  me  fâcherais  pas; 
mais  un  homme  que  j'ai  refusé  dans  mon  esprit  comme 
insuffisant  !  —  et  on  ose  dire  que  le  pape  ne  permettra 
pas! 

Je  suis  furieuse,  mais  attendez  un  moment- 

Le  soir  arrive  et,  avec  le  soir,  Pietro  A.... 

Nous  le  recevons  assez  froidement  à  la  suite  des  pa- 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


rôles  du  baron  Visconti  et  d'une  foule  de  suppositions, 
car,  depuis  ce  discours  de  Visconti,  on  ne  fait  que  sup- 
poser. 

—  Demain,  dit  Pietro  après  quelques  instants,  je 
pars. 

—  Pour  où? 

—  Pour  Terracina;  j'y  resterai  huit  jours,  je  pense. 

—  On  le  renvoie,  murmure  maman  en  russe. 

Je  le  disais  bien,  mais  quelle  honte  I  Je  vais  pleurer 
de  rage. 

—  Oui,  c'est  désagréable,  répondis-je  de  même. 
Oh!  chien  de  prêtre!  Vous  comprenez  bien  que  c'est 

humiliant  comme  tout. 

La  conversation  s'en^ressent  Maman  est  si  offensée, 
si  furieuse  que  son  mal  de  tête  redouble  et  on  la  con- 
duit chez  elle.  Dina  se  recule,  d'abord.  On  était  tacite- 
ment d'accord  pour  me  laisser  seule  avec  lui  afin 
de  savoir  la  vérité. 

Une  fois  seuls,  j'ai  attaqué  bravement,  bien  qu'un 
peu  tremblante. 

—  Pourquoi  partez- vous  ?  Où  allez-vous? 

Ahl  bien  oui,  si  vous  croyez  qu'il  m'a  répondu 
aussi  carrément  que  je  l'ai  questionné,  vous  vous 
trompez. 

J'ai  demandé  et  il  a  éludé  de  répondre. 

—  Quelle  est  votre  devise,  mademoiselle  ?demanda- 
t-il. 

—  Rien  avant  moi  ;  rien  après  moi  ;  rien  en  dehors 
de  moi  ! 

—  Eh  bien,  c'est  la  mienne. 

—  Tant  pis  ! 

Alors  commencèrent  des  protestations  tellement 
vraies  qu'elles  en  étaient  difformes.  Des  paroles 
d'amour  sans  commencement  et  sans  suite,  des  élans 


128 


JOURNAL 


de  colère,  des  reproches.  Je  soutins  cette  grêle  avec 
autant  de  dignité  que  de  calme  : 

—  Je  vous  aime  à  en  mourir,  continua-t  il,  mais  je 
n'ai  pas  confiance  en  vous.  Vous  vous  êtes  toujours 
moquée  de  moi,  vous  avez  toujours  ri,  vous  avez 
toujours  été  froide  avec  vos  questions  de  juge  d'ins- 
truction. Que  voulez-vous  que  je  vous  dise  quand  je 
vois  que  vous  ne  m'aimerez  jamais  ? 

J'écoutais  raide  et  immobile,  ne  me  laissant  même 
pas  toucher  la  main.  Je  voulais  à  tout  prix  savoir; 
j'étais  trop  misérable  dans  cette  inquiétude  assaison- 
née d'un  million  de  soupçons. 

—  Eh  !  monsieur,  vous  voulez  que  j'aime  un  homme 
que  je  ne  connais  pas,  qui  me  cache  tout!  Ditos,  et  je 
vous  croirai  ;  dites,  et  je  vous  promets  de  vous  donner 
une  réponse.  Écoutez-moi  bien,  après  cela,  je  vous  pro 
mets  de  vous  donner  une  réponse. 

—  Mais  vous  vous  moquerez  de  moi,  mademoiselle 
si  je  vous  le  dis.  Vous  comprenez  que  c'est  un  tel  se 
cret  2  Le  dire,  c'est  me  dévoiler  tout  entier.  Il  y  a  de  ces 
choses  tellement  intimes  au'on'ne  les  dit  à  personne  au 
monde. 

—  Dites,  j'attends. 

—  Je  vous  le  dirai,  mais  vous  vous  moquerez  de 
moi. 

—  Je  vous  jure  que  non. 

Après  bien  des  promesses  de  ne  pas  rire  et  de  ne 
raconter  rien  àt  personne,  il  me  l'a  dit,  enfin  1 

L'année  passée,  étant  soldat  à  Vicenza,  il  a  fait 
trente-quatre  mille  francs  de  dettes  ;  depuis  qu'il  est 
retourné  à  la  maison,  c'est-à-dire  depuis  dix  mois,  il 
est  en  froid  avec  son  père,  qui  ne  voulait  pas  payer. 
Enfin,  il  y  a  quelques  jours,  il  fit  semblant  de  partir  en 
disant  qu'il  était  trop  maltraité  à  la  maison.  Alors  sa 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


129 


mère  vint  lui  dire  que  son  père  payerait  l&s  dettes,  à 
condilion  qu'il  mènerait  une  vie  sage  :  «  Et  pour  com- 
«  mencer  et  avant  de  te  réconcilier  avec  tes  parents,  tu 
«  dois  te  réconcilier  avec  Dieu.  »  Il  ne  s'est  pas  con- 
fessé depuis  longtemps. 

En  un  mot,  il  va  se  retirer  pour  huit  jours  dans  le 
couvent  de  San  Giovanni  et  Paolo,  Monte  Gœlio,près  du 
Golisée. 

J'eus  assez  de  peine  à  rester  sérieuse,  je  vous 
assure  ;  pour  nous,  cela  semble  baroque,  mais  c'est  tout 
naturel  pour  les  catholiques  de  Rome. 

Voilà  donc  le  secret. 

Je  m'appuyais  à  la  cheminée  et  à  la  chaise  en  dé- 
tournant les  yeux,  qui  étaient,  le  diable  sait  pourquoi, 
pleins  de  larmes.  Il  s'appuyait  à  côté  de  moi,  et  nous 
sommes  restés  quelques  secondes  sans  parler  et  sans 
nous  regarder.  Nous  sommes  restés  une  heure  debout, 
à  parler,  de  quoi?  d'amour  sans  doute.  Je  sais  tout  ce 
que  je  voulais  savoir,  j'ai  tout  tiré  de  lui  : 

Il  n'a  pas  parlé  à  son  père,  mais  il  a  tout  dit  à  sa 
mère;  il  m'a  nommée. 

—  D'ailleurs,  dit-il,  vous  pouvez  être  sûre,  made- 
moiselle, que  mes  parents  n'ont  rien  contre  vous;  il  n'y 
a  que  la  religion. 

—  Je  sais  bien  qu'ils  ne  peuvent  avoir  rien  contre 
moi,  car  si  je  consentais  à  vous  épouser,  c'est  vous  qui 
seriez  honoré  et  non  pas  moi. 

J'ai  soin  de  me  montrer  sévère,  prude,  comme  je  le 
suis,  et  d'exposer  des  principes  de  morale  d'une  pureté 
abracadabrante,  pour  qu'il  raconte  tout  à  sa  mère,  puis- 
qu'il lui  dit  tout. 

Il  ne  m'a  jamais  parlé  comme  ce  soir. 

—  Je  vous  aime,  je  vous  adore,  je  suis  fou,  disait-il 
fort  bas  et  fort  vite.  M'ai  nez-vous  un  peu  ?  dites  ! 


130 


JOURNAL 


—  Et  si  je  vous  aime,  à  quoi  cela  servira-t-il  ? 

—  A  nous  rendre  heureux,  parbleu. 

—  Je  ne  puis  me  décider  moi-même.  Vous  savez, 
monsieur,  il  y  a  les  pères  et  les  mères. 

—  Les  miens,  mademoiselle,  n'ont  rien  contre,  je 
puis  vous  le  garantir.  Soyons  fiancés  ! 

—  Pas  si  vite,  monsieur...  Qu'avez-vous  dit  à  votre 
mère  ?  Gomment  lui  avez-vous  parlé  ? 

—  Je  lui  ai  dit  :  Vous  avez  tant  désiré  que  je  me 
marie,  j'ai  trouvé  quelqu'un  que  j'aime,  je  veux  me 
marier  et  vivre  comme  il  faut.  Et  ma  mère  m'a  ré- 
pondu qu'il  fallait  beaucoup  penser  avant  de  faire  un 
pas  si  sérieux,  et  toutes  sortes  de  choses. 

—  C'est  tout  naturel.  Et  à  votre  père,  avez-vous 
parlé  ? 

—  Non. 

—  Je  vous  demande  cela,  parce  qu'on  en  parle  en 
ville,  et  on  a  parlé  h  maman  qui  a  été  très  fâchée  de 
cela. 

—  Ma  mère  lui  a  sans  doute  parlé. 

Il  est  plus  de  deux  heures  et  je  ne  finirais  jamais 
d'écrire,  si  je  disais  la  moitié  seulement.  Et  puis,  c'est 
béte,  on  ne  peut  écrire  que  les  choses  dures;  quant 
aux  choses  douces^  elles  ne  peuvent  s'écrire  et  ce  sont 
les  seules  choses  amusantes  à  lire. 

Dimanche  à  deux  heures,  je  serai  en  face  du  cou- 
vent et  il  se  montrera  à  la  fenêtre  en  s'essuyant  la 
figure  avec  un  linge  blanc. 

De  suite,  je  cours  pour  calmer  l'amour-propre  blessé 
de  maman  et  je  raconte  tout,  mais  en  riant,  pour  ne 
pas  paraître  amoureuse. 

Pour  le  moment,  assez!  Je  suis  tranquille,  heureuse, 
surtout  heureuse  devant  les  miens  aui  avaient  déjà 
baissé  les  oreilles. 


DE  MARIE  BASHKIRVSEFF. 


131 


Il  est  tard,  vraiment,  il  faut  dormir. 

Vendredi  31  mars.  —  C'est  une  fameuse  preuve 
d'amour  de  m'avoir  raconté  ce  qu'il  m'a  dit;  je  n'ai  pas 
ri.  Il  m'a  priée  de  lui  donner  mon  portrait  pour  l'em- 
porter au  couvent. 

—  Jamais,  monsieur,  une  pareille  tentation  ! 

—  Je  penserai  tout  de  même  à  vous,  tout  le  temps. 
Est-ce  assez  ridicule  ces  huit  jours  de  couvent l 

Que  diraient  les  amis  du  Caccia-Club  s'ils  savaient 
cela  ! 

Je  ne  le  dirai  jamais  à  personne.  Maman  et  Dina  ne 
comptent  pas,  elles  se  tairont  comme  moi.  Un  couvent 
pour  Pietro  c'est  cocasse! 

Et  s'il  a  tout  inventé  ?  C'est  affreux,  un  pareil  carac- 
tère l  Je  n'ai  confiance  en  personne. 

Pauvre  Pietro,  en  froc,  enfermé  dans  une  cellule, 
quatre  sermons  par  jour,  une  messe,  des  vêpres,  des 
matines,  je  ne  puis  m'habituer  h  croire  à  une  chose 
aussi  étrange. 

Dieu  !  ne  punissez  pas  une  créature  vaine;  je  vous 
jure  que  je  suis  honnête  au  fond,  incapable  de  lâcheté 
et  de  bassesse.  Je  suis  ambitieuse,  voilà  mon  malheur! 

Les  beautés  et  les  ruines  de  Rome  me  montent  la 
tête;  je  veux  être  César,  Auguste,  Marc-Aurèle,  Néron, 
Caracalla,  le  diable,  le  pape  ! 

Je  veux  et  je  ne  suis  rien... 

Mais  je  suis  toujours  la  même;  vous  pouvez  vous  en 
convaincre  en  lisant  mon  journal.  Les  détails  et  les 
nuances  changent;  mais  les  grandes  lignes  sont  tou- 
jours les  mêmes. 


132 


JOURNAL 


C'est  gentil  d'être  enfermé  dans  un  couvent  ! 

Il  doit  s'ennuyer  beaucoup,  pauvre  ami  !  J'ai  eu  tort 
de  raconter  cette  affaire  aux  miens,  je  suis  indigne 
de  confiance,  mais  je  ne  pouvais  pas  faire  autrement. 
Maman  était  furieuse. 

—  Gomment,  disait-elle,  ils  font  mine  de  nous  re- 
fuser, tandis  que  nous  ne  les  désirions  pas  ?  Ils  osent 
penser  que  ce  serait  un  si  grand  bonheur  pour  nous  I 
C'est  blessant! 

Elle  avait  raison,  ma  mère,  eh  bien  !  il  fallait  la 
calmer  et  me  relever  à  ses  yeux. 

Indulgentia  plenaria  perpétua  pro  vivis  et  defunctts. 
Amen. 

3  avril.  —  Nous  sommes  au  printemps,  on  dit  que 
toutes  les  femmes  embellissent  dans  cette  saison; 
cest  vrai,  à  en  juger  d'après  moi...  La  peau  de- 
vient plus  fine,  les  yeux  plus  brillants,  les  couleurs 
plus  fraîches. 

Nous  sommes  au  3  avril,  j'ai  encore  quinze  jours  de 
Rome. 

Comme  c'est  étrange!  tant  que  j'ai  porté  un  chapeau 
de  feutre,  nous  étions  en  hiver;  hier,  j'en  ai  mis  un  en 
paille  et  à  l'instant  nous  sommes  au  printemps.  Sou- 
vent une  robe  ou  un  chapeau  produisent  cet  effet  ; 
comme  souvent  un  mot  ou  un  geste  amènent  une  chose 
qui  se  préparaît  depuis  longtemps,  mais  qui  ne  sem- 
blait pas  encore  être  et  à  laquelle  il  fallait  ce  petit 
choc. 

Mercredi  5  avril.  —  J'écris  et  je  parle  de  tous 
ceux  qui  me  font  la  cour.  Tout  cela  n'a  pas  le  sens 
commun.  Tout  cela  est  produit  par  un  profond  dé- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEF**  .  133 

sœuvrement.  Je  peins  et  je  lis,  mais  ce  n'est  pas 
assez. 

Pour  une  vaniteuse  comme  moi,  il  faut  s'attacher  à 
la  peinture,  car  c'est  une  œuvre  impérissable. 

Je  ne  serai  ni  poète,  ni  philosophe,  ni  savante.  Je 
ne  puis  être  que  chanteuse  et  peintre. 

C'est  déjà  joli.  Et  puis,  je  veux  être  à  la  mode,  c'est 
le  principal. 

Esprits  sévères,  ne  haussez  pas  les  épaules,  ne  me 
critiquez  pas  avec  une  indifférence  affectée.  Pour  être 
plus  justes,  vous  êtes  les  mêmes  au  fond!  Vous  vous 
gardez  bien  de  le  laisser  voir,  mais  cela  ne  vous  em- 
pêche pas  de  savoir  dans  voire  for  intérieur  que  je  dis 
vrai. 

Vanité!  Vanité!  Vanité! 

Le  commencement  et  la  fin  de  tout  et  l'éternelle  et 
la  seule  cause  de  tout. 

Ce  qui  n'est  pas  produit  par  la  vanité  est  produit  par 
les  passions.  Les  passions  et  la  vanité  sont  les  seuls 
maîtres  du  monde. 

Jeudi  6  avril.  —  Je  suis  venue  à  mon  journal,  le 
priant  de  soulager  mon  cœur  vide,  triste,  manqué, 
envieux,  malheureux. 

Oui,  et  moi  avec  toutes  mes  tendances,  avec  tous 
mes  immenses  désirs  et  ma  fièvre  de  la  vie,  je  suis 
toujours  et  partout  arrêtée  comme  un  cheval  est  arrêté 
par  le  mors.  Il  écume,  il  rage  et  se  cabre,  mais  il  est 
arrêté. 


Vendredi  7  avril.  —  Je  suis  tourmentée.  Oh!  que 
l'expression  russe  :  «  Avoir  un  chat  dans  le  cœur  »  est 
juste!  J'ai  un  chat  dans  le  cœur. 

M.  B.  12 


134 


JOURNAL 


J'ai  toujours  une  peine  incroyable  à  penser  qu'un 

homme  qui  me  plaît  peut  ne  pas  m'aimer. 

Pietro  n'est  pas  venu,  c'est  ce  soir  seulement  qu'il 
sort  du  couvent.  J'ai  vu  son  clérical  et  hypocrite  frère  : 
Paul  A....  Voilà  un  être  à  écraser,  petit,  noir,  jaune, 
vil,  hypocrite,  jésuite  1 

Si  l'affaire  du  couvent  est  vraie,  il  doit  la  savoir,  et 
comme  il  doit  en  rire  de  son  petit  air  fermé,  comme  il 
doit  la  raconter  à  ses  amis!  Pierre  et  Paul  ne  peuvent 
pas  se  souffrir. 

Dimanche  9  avril.  —  Avec  une  foi  fervente,  un 
cœur  ému  et  une  âme  bien  disposée,  je  me  suis  con- 
fessée et  j'ai  communié.  Maman  et  Dina  aussi,  puis 
nous  avons  entendu  la  messe,  j'ai  écouté  chaque  pa- 
role et  j'ai  prié. 

N'est-ce  pas  enrageant  d'être  soumise  à  un  pouvoir 
inconnu  et  incontestable?  Je  veux  parler  du  pouvoir  qui 
a  enlevé  Pietro.  Qu'y  a-t-il  d'impossible  au  Cardinal 
quand  il  s'agit  d'ordonner  aux  gens  d'Église  !  Le  pou- 
voir des  prêtres  est  immense,  il  n'est  pas  donné  de 
pouvoir  pénétrer  leurs  mystérieuses  machinations. 

On  s'étonne,  on  a  peur  et  on  admire  !  Il  n'y  a  qu'à 
lire  l'histoire  des  peuples  pour  voir  leurs  mains  dans 
tous  les  événements.  Leurs  vues  sont  si  longues  qu'elles 
se  perdent  dans  le  vague  pour  des  yeux  peu  exer- 
cés. 

Depuis  le  commencement  du  monde,  dans  tous  les 
pays,  la  suprême  puissance  leur  appartenait,  ostensi- 
blement ou  dissimulée. 

Non,  écoutez,  ce  serait  trop  fort,  si  comme  cela, 
tout  d'un  coup,  on  nous  enlevait  Pietro  pour  toujours  1 
Il  ne  peut  pas  ne  pas  revenir  à  Rome,  il  avait  telle- 
ment dit  quVl  reviendrait  ! 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF . 


135 


Est-ce  qu'il  ne  fait  rien  pour  revenir?  Est-ce  qu'il  ne 
casse  pas  tout  ?  Est-ce  qu'il  ne  crie  pas  ? 

«  * 

Mon  Dieu  I  je  me  suis  confessée,  j'ai  reçu  l'absolution 
et  je  jure  et  j'enrage. 

Un  certain  volume  de  péché  est  aussi  nécessaire  à 
l'homme  qu'un  certain  volume  d'air  .pour  vivre. 

Pourquoi  les  hommes  restent-ils  attachés  à  la  terre  ? 
Pourquoi  le  poids  de  leur  conscience  les  y  attache- 
t-il?  si  leur  conscience  était  pure,  ils  seraient  trop  légers 
et  s'envoleraient  vers  les  cieux  comme  les  ballons 
rouges. 

Voilà  une  théorie  bizarre.  N'importe! 
Et  Pietro  ne  revient  pas. 

Mais  puisque  je  ne  l'aime  pas  !  Je  veux  être  raison- 
nable, tranquille,  et  je  ne  peux  pas. 

C'est  la  bénédiction  et  le  portrait  du  pape  qui  m'ont 
porté  malheur. 

On  dit  qu'il  porte  malheur. 

Il  y  a  je  ne  sais  quel  sifflement  dans  ma  poitrine,  j'ai 
les  ongles  rouges  et  je  tousse. 

Il  n'y  a  rien  de  plus  affreux  que  de  ne  pouvoir  prier. 
La  prière  est  la  seule  consolation  de  ceux  qui  ne  peu- 
vent pas  agir.  Je  prie,  mais  je  ne  crois  pas.  C'est  abo- 
minable. Ce  n'est  pas  ma  faute. 

Lundi  i  0  avril.  —  Ils  l'ont  enfermé  pour  tou- 
jours... Non,  ils  l'ont  enfermé  pour  le  temps  que  je  suis 
à  Rome. 

Demain,  je  vais  à  Naples,  ils  ne  peuvent  pas  prévoir 
ce  truc.  D'ailleurs,  une  fois  relâché,  il  ira  me  retrouver. 


136 


JOURNAL 


Ce  n'est  pas  de  cela  que  je  m'inquiète,  mais  de  l'incer- 
titude présente,  de  ce  coup  imprévu,  inattendu. 

Je  marche  dans  ma  chambre  en  gémissant  douce- 
ment comme  un  loup  blessé. 

J'ai  encore  la  branche  de  lierre  qu'il  m'a  donnée  au 
Capitole.  Quelle  tristesse  ! 

Je  ne  sais  vraiment  ce  que  j'ai;  c'est  sans  doute  ridi- 
cule, mais  c'est  ainsi. 

D'ailleurs,  il  est  béte  de  s'indigner,  de  prier,  de 
pleurer  !  N'est  ce  pas,  toujours,  en  tout,  ainsi?  Je  devrais 
y  être  habituée  et  ne  plus  fatiguer  le  Ciel  par  mes  la- 
mentations inutiles. 

Je  ne  sais  que  penser  de  lui.  Mauvais  sujet,  lâche, 
ou  bien  enfant  tyrannisé? 

Je  suis  excessivement  calme,  mais  triste.  —  Il  ne 
s'agit  que  de  se  placer  d'une  certaine  façon,  dit  ma- 
man, pour  trouver  que  dans  ce  monde  rien  ne  vaut  la 
peine. 

Je  suis  parfaitement  d'accord  avec  madame  ma 
mère,  mais,  pour  l'être  encore  plus  parfaitement,  il  faut 
savoir  au  juste.  Tout  ce  que  je  sais,  c'est  due  c'est  une 
bizarre  aventure. 

Mercredi  i2  avril.  —  Toute  cette  nuit  je  l'ai  vu  en 
rêve;  il  m'assurait  qu'il  avait  vraiment  été  au  cou- 
vent. 

On  emballe,  nous  partons  ce  soir  pour  Naples.  Je 
déteste  partir! 

Quand  donc  aurai-je  le  bonheur  de  vivre  chez  moi, 
toujours  dans  la  même  ville?  Voir  toujours  la  même 
société  et  faire  de  temps  en  temps  des  voyages  pour 
me  rafraîchir. 

C'est  à  Rome  que  je  voudrais  vivre,  aimer  et  mou- 
rir. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


{37 


Non,  écoutez,  je  voudrais  vivre  où  je  serais  bien, 
aimer  partout  et  mourir  nulle  part. 

Cependant,  j'aime  assez  la  vie  italienne,  romaine, 
veux-je  dire  ;  il  y  reste  encore  une  légère  teinte  de  la 
magnificence  antique. 

On  se  fait  souvent  une  fausse  idée  de  l'Italie  et  des 
Italiens. 

On  se  les  imagine  pauvres,  intéressés,  en  pleine 
décadence.  C'est  tout  le  contraire.  Rarement, dans  les 
autres  pays,  on  trouve  des  familles  aussi  riches  et  des 
maisons  tenues  avec  autant  de  luxe.  Je  parle,  bien 
entendu,  de  l'aristocratie. 

Rome  sous  le  pape  était  une  ville  à  part  et  souve- 
raine du  monde  en  son  genre.  Alors,  chaque  prince 
romain  était  comme  un  petit  roi,  il  avait  sa  cour 
et  ses  clients  comme  dans  l'antiquité.  C'est  à  ce 
régime  que  tient  la  grandeur  des  familles  romaines. 
Certes,  dans  deux  générations,  il  n'y  aura  plus  ni 
grandeurs,  ni  richesses,  car  Rome  est  soumise  aux  lois 
royales,  et  Rome  deviendra  comme  Naples,  Milan  et  les 
autres  villes  de  l'Italie. 

Les  grandes  fortunes  morcelées,  les  musées  et  les 
galeries  acquis  au  gouvernement,  et  les  princes  de 
Rome  transformés  en  un  tas  de  petites  gens,  couverts 
d'un  grand  nom  comme  d'un  vieux  manteau  de  théâ- 
tre pour  couvrir  leurs  misères.  Et  quand  ces  grands 
noms,  si  respectés  avant,  seront  traînés  dans  la  boue, 
quand  le  roi  pensera  être  grand  lui  tout  seul,  ayant 
foulé  sous  ses  pieds  toute  la  noblesse,  il  apercevra 
bien,  dans  un  instant,  ce  que  c'est  qu'un  pays  où  il  n'y 
a  rien  entre  le  peuple  et  son  roi. 

Voyez  plutôt  la  France. 

Mais  voyez  l'Angleterre,  on  est  libre,  on  est  heureux. 
Il  y  a  tant  de  m'sère  en  Angleterre  !  direz-vous.  Mais  ep 

V.  B  13. 


138 


JOURNAL 


général j  le  peuple  anglais  est  le  plus  heureux.  Je  ne 
parle  pas  de  sa  prospérité  commerciale,  mais  seulement 
de  son  intérieur. 

Que  celui  qui  veut  la  République  dans  son  paya 
commence  par  la  faire  dans  sa  maison  ! 

Mais  assez  de  dissertations  sur  des  matières  dont  je 
n'ai  qu'une  faible  idée  et  une  opinion  toute  person- 
nelle. 

Que  dira  Pietro  en  revenant  à  Rome  et  ne  m'y 
trouvant  pas?  Il  hurlera.  Tant  pis,  ce  n'est  pas  ma 
faute. 

Naples }  jeudi  i  3  avril.  —  Voir  Naples  et  mourir;  je 
ne  désire  ni  l'un  ni  l'autre. 

Il  est  sept  heures,  il  fait  beau  comme  àNice.  Je  vois 
passer  de  ma  fenêtre  de  superbes  attelages  comme  il 
n'y  en  a  à  Rome  que  fort  peu. 

D'ailleurs  Naples  est  reconnu  pour  son  luxe  de  che- 
vaux et  d'équipages. 

Est-il  parti  de  lui-même  ou  l'a-t-on  fait  partir?  Thaï 
is  the  question. 

J'écris  en  face  d'une  grande  glace,  j'ai  l'air  de  Bea- 
trix  de  Genci;  c'est  beau,  une  robe  blanche  et  les  che- 
veux épars!  Je  me  coiffe  à  la  pompéienne,  comme  disait 
Pietro. 

Dieu!  que  je  voudrais  un  roman  de  Dumas  1  cela 
m'épargnerait  d'écrire  des  bêtises  et  surtout  de  les 
relire  après. 

Enfermée,  j'ai  pleuré  plusieurs  fois  ;  c'est  comme  à 
Rome.  Dieu,  que  je  hais  le  changement  !  que  je  suif 
misérable  dans  une  nouvelle  ville  ! 

On  a  ordonné,  il  a  obéi,  et  pour  obéir  il  a  fallu  m'ai- 
mer  bien  peu. 


DE  MARIE  B A  S  HKIRTSEFF .  139 

Il  n'a  pas  obéi  lorsqu'il  s'est  agi  du  service  militaire 
Assez,  assez,  fi! 

La  misère,  fi!  la  bassesse!  Je  ne  peux  plus  arrèiei 
ma  pensée  sur  un  tel  homme.  Si  je  me  lamente,  c'est  sur 
mon  malheureux  sort,  c'est  sur  ma  pauvre  vie  à  peine 
commencée  et  pendant  laquelle  je  nai  eu  que  des  décep- 
tions ! 

Certes,  comme  tous  les  hommes,  peut-être  même  plus 
que  les  autres,  j'ai  péché,  mais  aussi  j'ai  du  bon,  et  il 
est  injuste  de  m'humilier  dans  tout. 

Je  me  suis  mise  au  milieu  de  la  chambre  en  joignant 
les  mains  et  levant  les  yeux,  et  quelque  chose  me  dit 
que  la  prière  est  inutile,  j'aurai  ce  qui  m'est  ré- 
servé. 

Ni  une  douleur  de  moins,  ni  une  souffrance  de  plus, 
comme  dit  Mgr  de  Falloux. 

11  n'y  a  qu'une  seule  chose  à  faire  :  se  résigner.  Je 
sais  bien,  pardieu,  que  c'est  difficile,  mais  où  serait  le 
mérite?... 

Je  crois,  folle  que  je  suis,  que  les  élans  d'une  foi 
furieuse,  que  des  prières  ardentes  peuvent  quelque 
chose  ! 

Dieu  veut  une  résignation  allemande,  et  j'en  suis 
incapable. 

Croit-il  que  ceux  qui  se  résignent  ainsi  aient  à  se 
vaincre? 

Oh  !  que  non  !  Ils  se  résignent  parce  qu'ils  ont  de 
l'eau  dans  les  veines  au  lieu  du  sang,  parce  que  cela 
coûte  moins  de  peine. 

Est-ce  un  mérite  d'être  calme  quand  ce  calme  est 
dans  la  nature?  Si  je  pouvais  me  résigner,  j'obtien- 
drais tout,  car  ce  serait  sublime.  Mais  je  ne  peux  pas. 
Ce  n'est  plus  une  difficulté,  c'est  une  impossibilité.  Pen- 
dant des  instants  d'abrutissement,  je  serai  résignée; 


110 


JOURNAL 


je  ne  le  serai  pas  par  ma  volonté,  mais  bien  parce  que 

je  le  serai. 

Mon  Dieu,  ayez  pitié  de  moi,  faites-moi  le  calme! 
Faites-moi  une  âme  à  qui  m'attacher.  Je  suis  lasse, 
très  lasse.  Non,  non,  ce  n'est  pas  de  tempêtes  que  je 
suis  lasse,  c'est  de  déceptions  ! 

13  avril.  — Pour  aérer  ma  chambre  pleine  de  fumée, 
j'ai  ouvert  la  fenêtre.  Pour  la  première  fois  depuis  trois 
longs  mois,  j'ai  vu  un  ciel  pur  et  la  mer  à  travers  les 
arbres,  la  mer  éclairée  parla  nuit.  Je  suis  si  ravie  que 
je  vais  écrire.  Dieu!  que  c'est  beau,  après  les  rues 
noires  et  étroites  de  Rome  !  Une  nuit  si  calme,  si  belle  I 
Ah  !  s  il  était  là  ! 

Si  vous  prenez  cela  pour  de  l'amour! 

On  ne  peut  pas  dormir  quand  il  fait  si  beau. 

Lâche,  faible,  indigne!  indigne  de  la  dernière  de  mes 
pensées t 

Dimanche  de  Pâques,  1 6  avril.  —  Naples  me  déplaît, 
A  Rome,  les  maisons  sont  noires  et  sales,  mais  ce  soi! 
des  palais  au  point  de  vue  de  l'architecture  et  de 
l'antiquité.  A  Naples,  c'est  tout  aussi  sale,  et  on  ne 
voit  que  des  maisons  de  carton  à  la  française. 

Bon,  voilà  tous  les  Français  furieux.  Qu'ils  se  cal- 
ment. Je  les  admire  et  les  aime  plus  qu'une  autre  na- 
tion, mais  je  dois  avouer  que  leurs  palais  n'attein- 
dront jamais  à  la  massive,  splendide  et  gracieuse 
majesté  des  palais  italiens,  surtout  romains  et  floren- 
tins. 


Mardi  1 8  avril.  —  A  midi  nous  nous  mettons  en 
route  pour  Pompéi.  Nous  allons  en  voiture,  car  la 


DE  MARIE  BASUKIRTSEFF. 


141 


route  est  belle  et  Ton  peut  admirer  le  Vésuve,  les  villes 
de  Gastellamare  et  Sorrente. 

Le  service  des  fouilles  est  admirablement  fait.  C'est 
une  chose  curieuse  que  de  parcourir  les  rues  de  cette 
ville  morte. 

Nous  avions  pris  une  chaise  à  porteurs  et,  maman  et 
moi,  nous  y  reposions  chacune  à  notre  tour. 

Les  squelettes  sont  affreux  ;  ces  malheureux  sont 
dans  des  poses  déchirantes.  Je  regardais  les  restes  des 
maisons,  des  fresques,  et  tâchais  de  rétablir  tout  cela 
dans  mon  imagination,  de  repeupler  ces  maisons  et  ces 
rues. 

Quelle  effrayante  force  que  celle  qui  a  englouti  toute 
une  ville  I 
J'entendais  maman  parler  mariage  : 

—  La  femme  est  faite  pour  souffrir,  disait-elle, 
même  avec  le  meilleur  des  maris. 

—  La  femme  avant  le  mariage,  dis-je,  c'est  Pompéi 
avant  l'éruption  ;  et  la  femme  après  le  mariage,  c'est 
Pompéi  après  l'éruption. 

Peut-être  ai-je  raison! 

Je  suis  très  fatiguée,  inquiète,  chagrine.  Nous  ne 
rentrons  qu'à  huit  heures. 

Mercredi  19  avril.  —  Voyez  le  désavantage  de  ma  po- 
sition. Pietro,  sans  moi,  a  le  cercle,  le  monde,  ses 
amis,  tout,  en  un  mot,  excepté  moi  ;  tandis  que  moi 
sans  Pietro,  je  n'ai  rien. 

Je  ne  suis  pour  lui  qu'une  occupation  de  luxe.  Lui 
était  pour  moi,  tout.  Il  me  faisait  oublier  mes  préoc- 
cupations de  jouer  un  rôle  dans  le  monde  et  je  n'y 
pensais  pas,  et  ne  m'occupais  que  de  lui,  trop  heureuse 
d'échapper  à  mes  pensées. 

Quoi  que  je  devienne,  je  lègue  mon  journal  au  public. 


142 


JOURNAL 


Tous  les  livres  qu*on  lit  sont  des  inventions,  les  si- 
tuations y  sont  forcées,  les  caractères  faux,  tandis  que 
ceci,  c'est  la  photographie  de  toute  une  vie.  Ah  !  direz- 
tous,  cette  photographie  est  ennuyeuse,  tandis  que  les 
inventions  sont  amusantes.  Si  vous  dites  cela,  vous  me 
donnez  une  bien  petite  idée  de  votre  intelligence. 

Je  vous  offre  ici  ce  qu'on  n'a  encore  jamais  vu.  Tous 
les  mémoires,  tous  les  journaux,  toutes  les  lettres  qu'on 
publie  ne  sont  que  des  inventions  fardées  et  destinées  à 
tromper  le  monde. 

Je  n'ai  aucun  intérêt  à  tromper.  Je  n'ai  ni  acte 
politique  à  voiler,  ni  relation  criminelle  à  dissimuler. 
Personne  ne  s'inquiète  si  j'aime  ou  je  n'aime  pas,  si 
je  pleure  ou  si  je  ris.  Mon  plus  grand  soin  est  de 
m'exprimer  aussi  exactement  que  possible.  Je  ne  me 
fais  pas  illusion  sur  mon  style  et  mon  orthographe. 
J'écris  des  lettres  sans  fautes,  mais  au  milieu  de  cet 
océan  de  mots,  j'en  laisse  échapper  sans  doute  beau- 
coup. Je  fais  en  outre  des  fautes  de  français.  Je  suis 
étrangère.  Mais  demandez- moi  de  m'exprimer  dans 
ma  langue,  je  le  ferais  peut-être  plus  mal  encore. 

Mais  ce  n'est  pas  pour  dire  tout  cela  que  j'ai  ouvert 
le  cahier.  C'est  pour  dire  qu'il  n'est  pas  midi,  que  je 
suis  livrée  plus  que  jamais  à  mes  tourmentantes  pen- 
sées, que  ma  poitrine  est  oppressée  et  que  je  hurlerais 
volontiers.  D'ailleurs,  c'est  mon  état  naturel. 

Le  ciel  est  gris,  la  Ghiaja  n'est  traversée  que  par 
des  fiacres  et  de  sales  piétons,  les  stupides  arbres 
plantés  de  chaque  côté  empêchent  de  voir  la  mer.  A 
Nice,  à  la  promenade  des  Anglais,  on  a  les  villas  d'un 
côté,  et  de  l'autre  la  mer  qui  vient  se  briser  sur  les 
galets  sans  aucun  empêchement.  Ici  on  a  les  maisons 
d'un  côté,  de  l'autre  une  espèce  de  jardin  qui  se  con- 
tinue aussi  longuement  que  la  rue  qui  le  sépare  de  la 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


143 


mer,  dont  il  est  lui-même  séparé  par  un  assez  grand 
espace  de  terrain  vide,  couvert  de  pierres,  de  construc- 
tions et  offrant  un  spectacle  de  tristesse  vraiment  déso- 
lant. 

Arrivé  sur  le  carré  qui  termine  la  Ghiaja  et  qui  est 
planté  de  jolis  arbustes,  on  se  sent  bien  mieux,  et  cet 
endroit-là  est  joli.  Plus  loin,  on  entre  sur  le  quai;  à 
gauche,  les  maisons  ;  à  droite,  la  mer,  mais  la  mer 
arrêtée  par  un  mur  à  balustre  et  garni  de  marchands 
d'huîtres,  de  coquillages;  puis  viennent  les  grilles  du 
port,  les  différentes  constructions  du  service  des  ba- 
teaux, le  port  lui-même;  mais  ça,  ce  n'est  plus  la  mer, 
c'est  un  sale  endroit  tout  obstrué  par  un  tas  de  lai- 
deurs. 

Le  temps  gris  me  rend  toujours  un  peu  triste;  mais 
ici,  mais  aujourd'hui  il  m'opprime. 

Ce  silence  de  mort  dans  notre  appartement  d'hôtel, 
ce  bruit  agaçant  de  fiacres  et  de  charrettes  à  grelots 
au  dehors,  ce  ciel  gris,  ce  vent  qui  agite  les  rideaux  [ 
Ah  !  je  suis  bien  misérable,  et  il  ne  faut  m'en  prendre 
ni  au  ciel,  ni  à  la  mer,  mais  à  la  terre  i 

Vendredi  21  avril.  —  En  entrant  au  salon  ce  matin, 
j'ai  été  suffoquée  par  l'odeur  des  fleurs.  La  chambre  en 
est  littéralement  pleine.  Ce  sont  les  fleurs  de  Doenhoff, 
d'Altamura  et  de  Torlonia.  Doenhoff  a  envoyé  une 
table  en  fleurs.  On  a  remplacé  le  guéridon  par  la  table 
en  fleurs;  mais  ce  n'est  point  de  cela  que  je  voulais 
parler. 

Ecoutez  donc  ceci.:  Puisque  l'âme  existe,  puisque 
c'est  l'âme  qui  anime  le  corps,  puisque  c'est  celle  vapo- 
reuse substance  qui  seule  sent,  qui  aime,  qui  déleste, 
qui  désire;  puisque  enfin  c'est  l'âme  qui  iïpus  fait  vivre, 
CDmment  se  fait-il  donc  qu'une  déchirure  quelconque 


144  JOURNAL 

dans  ce  vil  corps,  ou  quelque  désordre  intérieur,  l'abus 
du  vin  ou  du  manger,  comment  se  peut-il  donc  que  ces 
chosès-là  fassent  envoler  l'âme  ? 

Je  fais  tourner  une  roue  et  je  ne  l'arrête  que  lorsque 
telle  est  ma  volonté.  Cette  roue  stupide  ne  peut  arrêter 
ma  main.  De  même  l'âme,  qui  fait  marcher  les  usten- 
siles de  notre  corps,  ne  doit  pas  être  chassée,  elle, 
l'essence  raisonnable,  par  un  trou  à  la  tête  ou  par  une 
indigestion  de  homard  !  Elle  ne  le  doit  pas  être  et  elle 
l'est.  D'où  il  faut  conclure  que  l'âme  est  une  pure  in- 
vention. Et  cette  conclusion  fait  tomber  l'une  après 
l'autre,  comme  les  décors  dans  un  incendie  de  théâtre, 
toutes  nos  croyances  les  plus  intimes  et  les  plus  chères. 

Rome.  Lundi  24  avril.  —  J'avais  à  raconter  toute 
la  journée,  mais  je  n'ai  plus  souvenir  de  rien.  Je 
sais  seulement  que  sur  le  Corso  nous  avons  rencontré 
A...,  qu'il  accourut  tout  rayonnant  et  tout  joyeux 
à  la  voiture,  et  qu'il  a  demandé  si  nous  serons  ce  soir 
à  la  maison.  Nous  y  serons.  Hélas  ! 

Il  est  venu  et  je  suis  allée  au  salon,  et  me  suis  mise  à 
parler  tout  naturellement  comme  les  autres.  11  m'a  dit 
qu'il  a  été  quatre  jours  au  couvent,  ensuite  à  la  cam- 
pagne. Il  est  à  présent  en  paix  avec  tous  ses  parents, 
il  va  aller  dans  le  monde,  être  sage  et  penser  à  son 
avenir.  Enfin  il  m'a  dit  que  je  me  suis  amusée  à  Naples, 
que  j'ai  été  coquette  comme  toujours,  que  cela  prouvait 
bien  que  je  ne  l'aimais  pas.  Il  m'a  dit  aussi  qu'il 
m'avait  vue  l'autre  dimanche  près  du  couvent  San  Gio- 
vanni et  Paolo.  Et  pour  prouver  qu'il  disait  vrai,  il 
m'a  dit  comment  j'étais  mise  et  tout  ce  que  je  faisais, 
et,  je  dois  l'avouer,  il  a  dit  juste. 

—  Vous  m'aimez?  me  demanda-t-il  enfin. 

—  Et  vous? 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


—  Ah!  voilé  votre  manière,  vous  vous  moquez  tou- 
jours de  moi  ! 

—  Et  si  je  vous  disais  que  oui  !... 

Il  est  tout  changé,  on  dirait  qu'en  vingt  jours  il  est 
devenu  un  homme  de  trente  ans.  Il  parle  tout  autre- 
ment, il  est  devenu  si  raisonnable  que  c'est  merveille. 
Il  semble  double'  d'un  jésuite. 

—  Vous  savez,  maintenant  je  fais  de  l'hypocrisie,  je 
m'incline  devant  mon  père,  je  lui  dis  toujours  oui,  je 
suis  sage  et  je  songe  à  mon  avenir. 

Demain,  peut-être,  je  saurai  raconter  quelque  chose, 
mais  ce  soir,  je  suis  si  bête  que  c'est  stupide  I 

Mardi  25  avril.  —  Je  viendrai  demain ,  dit-il 
comme  pour  me  calmer,  et  nous  parlerons  de  tout  cela 
sérieusement. 

—  C'est  inutile,  monsieur.  Je  vois  bien  à  quoi  m'en 
tenir  sur  votre  bel  amour.  Vous  pouvez  ne  plus  reve- 
nir, ajoutai-je  plus  faiblement.  Vous  m'avez  chagrinée, 
je  vous  dis  adieu  en  colère  et  je  ne  dormirai  pas  de  la 
nuit.  Et  vous  pouvez  vous  vanter  de  m'avoir  mise  en 
rage;  allez !...  . 

—  Mais,  mademoiselle,  comme  vous  êtes  étrange? 
Demain  je  vous  parlerai  quand  vous  serez  plus  calme. 

C'est  lui  qui  se  plaint,  c'est  lui  qui  dit  que  je  l'ai 
toujours  refusé,  que  j'ai  toujours  ri,  que  je  ne  l'aimais 
pas.  Je  n'aurais  pas  parlé  autrement  à  sa  place,  mais 
néanmoins,  je  le  trouve  bien  hautain  et  bien  réfléchi 
pour  un  homme  qui  aime  vraiment. 

A  présent  j'en  ai  pour  mon  argent,  aussi  ne  vais-jf 
plus  toucher  un  seul  mot  de  cela. 

S'il  veut,  qu'il  commence  le  premier  ! 

Il  me  semble  qu'il  ne  m'aime  plus.  A  la  bonne  heure, 
voilà  quelque  chose  qui  me  dégourdit,  qui  me  fait 

M.  B.  43 


146  JOURNAL 

bouillir  le  sang  en  me  donnant  froid  dans  le  dosl 
J'aime  bien  mieux  cela,  oh  !  oui;  au  moins  je  suig 

furieuse,  furieuse,  furieuse! 
Il  pleut  toujours  et  on  annonce  le  baron  Visconti,  le 

charmant  homme  si  spirituel  malgré  son  âge.  Tout  à 

coup  on  parla  de  Pietro,  tout  en  parlant  du  mariage 

Odescalchi. 

—  Eh!  madame,  le  petit  A...,  comme  vous  dites, 
n'est  pas  un  parti  à  dédaigner,  car  ce  pauvre  cardinal 
s'en  va  de  jour  en  jour,  ce  qui  fait  qu  un  de  ces  jours 
ses  neveux  deviendront  millionnaires  el  Pierre  sera  par 
conséquent  millionnaire. 

—  Vous  savez,  baron,  on  m'a  dit  que  le  petit  est 
entré  au  couvent,  dit  maman. 

—  Oh!  non,  il  songe  h  tout  autre  chose,  je  vous 
assure. 

Puis  on  parla  de  Rome,  je  dis  combien  je  l'aimais  et 
combien  il  me  coûtait  de  la  quitter. 

—  Eh  bien,  restez  donc. 

—  Je  le  voudrais  bien. 

—  J'aime  à  voir  que  votre  cœur  aime  notre  ville. 

—  A  propos  de  cœur,  avez-vous  vu  le  mien  ?  Regar- 
dez... 

Je  lui  ai  montré  le  cœur  en  argent.  Un  cœur  de  re- 
ligieuse. 

—  Vous  savez,  ajoutai-je,  on  va  me  laisser  à  Rome, 
dans  un  couvent. 

—  Oh  !  dit  Visconti,  j'espère  que  vous  y  resterez  au- 
trement, nous  trouverons  un  moyen,  et  je  trouverai, 
dit-il  en  me  pressant  fortement  la  main. 

Maman  rayonne,  je  rayonne,  c'est  toute  une  aurore 
boréale. 

Ce  soir,  contre  toute  attente,  assez  nombreuse  réu- 
nion, entre  autres  A... 


DE  MARIE  BASiIKIRTSEFF. 


147 


La  société  auprès  d'une  table  et  moi  avec  Piètre* 
auprès  d'une  autre.  Et  nous  avons  raisonné  de  l'amour 
en  général  et  de  l'amour  de  Pietro  en  particulier.  Il  a 
des  principes  déplorables  ou,  plutôt,  il  est  si  fou  qu'il 
n'en  a  pas  du  tout.  Il  parlait  si  légèrement  de  son 
amour  pour  moi  que  je  ne  sais  que  penser.  D'ailleurs 
il  me  ressemble  tant  de  caractère,  que  c'est  extraor- 
dinaire. 

Je  ne  sais  pas  ce  qui  fut  dit,  mais  au  bout  de  cinq 
minutes  nous  n'étions  plus  en  querelle,  nous  nous 
sommes  expliqués  et  on  s'est  engagé  à  se  marier,  lui 
du  moins.  Moi,  je  me  taisais  la  plupart  du  temps. 

—  Vous  partez  jeudi  ? 

—  Oui,  et  vous  m'oublierez. 

—  Ah  !  ça,  non,  par  exemple.  J'irai  à  Nice. 

—  Quand  ? 

—  Aussitôt  que  je  pourrai.  A  présent,  je  ne  puis 
pas. 

—  Pourquoi?  Dites,  dites,  à  l'instant  ! 

—  Mon  père  ne  me  le  permettrait  pas. 

—  Mais  vous  n'avez  qu'à  lui  dire  la  vérité. 

—  Sans  doute,  je  lui  dirai  que  j'y  vais  pour  vous, 
que  je  vous  aime,  que  je  veux  me  marier,  mais  pas  à 
l'instant.  Vous  ne  connaissez  pas  mon  père;  je  viens 
d'être  pardonné,  mais  je  n'ose  encore  rien  demander. 

—  Parlez  demain. 

—  Je  n'oserai  pas.  Je  n'ai  pas  encore  sa  confiance 
Pensez,  depuis  trois  ans,  il  ne  rne  parlait  plus.  Dani 
un  mois,  je  serai  à  Nice. 

—  Dans  un  mois,  je  n'y  serai  plus. 

—  Et  où  irez-vous  ? 

—  En  Russie.  Et  voilà,  je  partirai  et  vous  m'oublie- 
rez. 

—  Mais  dans  quinze  jours,  je  sera:  à  Nice  et  alors... 


148 


JOUB»JAL 


Et  alors  nous  partirons  ensemble  Je  vous  aime,  je 
vous  aime  !  répétait-il  en  tombant  à  genoux. 

—  Vous  êtes  heureux?  demandai-je  en  pressant  s& 
tète  dans  mes  mains. 

—  Oh  I  oui!  parce  que  je  crois  en  vous,  je  crois  en 
votre  parole. 

—  Yenez  à  Nice  à  présent,  dis-je. 

—  Ah  !  si  je  pouvais  ! 

—  On  peut  tout  ce  qu'on  veut. 

Jeudi  27  avril. —  Mon  Dieu,  vous  qui  avez  été  si  bon 
jusqu'à  présent,  tirez-moi  de  là,  par  grâce  ! 
Et  Dieu  m'a  tirée  de  là. 

A  la  gare,  je  me  mis  à  marcher  de  long  en  large 
avec  le  Gardinalino. 

—  Je  vous  aime!  s'est-il  écrié,  et  je  vous  aimerai 
toujours,  pour  mon  malheur,  peut-être. 

—  Et  vous  me  voyez  partir,  et  cela  vous  est  égal? 

—  Oh  !  ne  dites  pas  cela!...  Vous  ne  pouvez  pas  par- 
ler ainsi,  vous  ne  savez  pas  ce  que  j'ai  souffert.  D'ail- 
leurs, je  savais  où  vous  étiez  et  ce  que  vous  faisiez. 
Depuis  que  je  vous  ai  vue,  j'ai  complètement  changé, 
regardez  bien;  mais  vous  m'avez  toujours  traité  en 
canaille.  Si  j'ai  fait  des  bêtises  dans  ma  vie,  chacun 
en  fait,  ce  n'est  pas  une  raison  pour  me  croire  un  vau- 
rien, un  écervelé.  Pour  vous,  j'ai  brisé  avec  le  passé; 
pour  vous,  j'ai  tout  subi;  pour  vous,  j'ai  fait  cette  paix 
avec  ma  famille. 

—  Pas  pour  moi,  monsieur,  je  ne  vois  pas  ce  que 
j'ai  à  faire  dans  cette  paix. 

—  Ah!  ç'a  été  parce  que  j'ai  pensé  à  vous  sérieuse- 
ment. 

—  Comment  ? 

—  Vous  voulez  toujours  qu'on  s'exprime  en  détail  et 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF.  149 

mathématiquement,  et  certaines  choses,  pour  être  sous- 
entendues,  n'en  sont  pas  moins  très  visibles  et  vous 
vous  êtes  moquée  de  moi. 

—  Ce  n'est  pas  vrai. 

—  Vous  m'aimez  ? 

—  Oui,  et  écoutez  ceci.  Je  n'ai  pas  l'habitude  de 
répéter  deux  fois.  Je  veux  être  crue  tout  de  suite.  Je 
n'ai  jamais  dit  à  aucun  homme  ce  que  je  vous  dis  à 
vous.  Je  suis  très  offensée,  car  mes  paroles,  au  lieu 
d'être  reçues  comme  une  faveur,  sont  reçues  très  légè- 
rement et  sont  commentées.  Et  vous  osez  douter  de  ce 
que  je  dis  I  Vraiment,  monsieur,  vous  me  poussez  à 
bout. 

Il  fut  confus  et  s'excusa;  nous  ne  parlions  presque 
plus. 

—  Vous  m'écrirez?  demanda-t-il. 

—  Non,  monsieur,  je  ne  le  puis  pas,  mais  je  vous 
permets  de  m'écrire. 

—  Ah  !  ah  !  le  joli  amour!  s'écria-t-il. 

—  Monsieur,  dis-je  gravement,  ne  demandez  pas 
trop.  C'est  une  bien  grande  faveur  lorsqu'une  jeune 
fille  permet  qu'on  lui  écrive.  Si  vous  ne  le  savez  pas, 
je  vous  l'apprends.  Mais  nous  allons  monter  en  voiture, 
ne  perdons  pas  notre  temps  en  vaine  discussion.  Vous 
m'écrirez  ? 

, —  Oui,  et  vous  avez  beau  dire,  je  sens  que  je  v(  us 
aime  comme  je  n'aimerai  jamais.  Vous  m'aimez  î 
Je  fis  oui  de  la  tête. 

—  Vous  m'aimerez  toujours? 
Même  signe. 

—  Allons,  au  revoir,  monsieur. 

—  A  quand  ? 

—  A  l'année  prochaine. 

—  Non! 

M.  B.  13. 


150 


TOURNAL 


—  Allons,  adieu,  monsieur  ! 

Et,  sans  lui  donner  la  main,  je  montais  en  wagon, 
où  était  déjà  tout  notre  monde. 

—  Vous  ne  m'avez  pas  serré  la  main,  dit  A...  en 
s'approchant. 

Je  lui  tendis  la  main. 

—  Je  vous  aime!  dit-il,  fort  pâle. 

—  Au  revoir!  dis-je  doucement. 

—  Pensez  quelquefois  à  moi,  dit-il  en  pâlissant  da- 
vantage; quant  à  moi,  je  ne  ferai  que  penser  à  vous. 

—  Oui,  monsieur;  au  revoir! 

Le  train  se  mit  en  mouvement  et  pendant  quelques 
instants  encore  je  pus  le  voir,  me  regardant  d'un  air 
si  ému  qu'il  en  paraissait  indifférent;  puis  il  fit  quel- 
ques pas  vers  la  porte,  mais,  comme  j'étais  toujours 
visible,  il  s'arrêta  de  nouveau  comme  un  automate, 
enfonça  le  chapeau  sur  les  yeux,  fit  encore  un  pas  en 
avant...  puis,  puis  nous  étions  déjà  trop  loin  pour  voir. 

J'aurais  été  désolée  de  quitter  Rome,  à  laquelle  je 
suis  si  habituée,  si  je  n'avais  eu  une  idée  en  voyant 
la  nouvelle  lune,  vers  quatre  heures. 

—  Tu  vois  ce  croissant?  demandai-je  à  Dina. 

—  Oui,  répondit-elle. 

—  Eh  bien,  ce  croissant  deviendra  une  très  belle 
lune  dans  onze  ou  douze  jours. 

—  Sans  doute. 

—  As-tu  vu  le  Golisée  au  clair  de  lune  ? 

—  Oui. 

—  Et  moi,  je  ne  l'ai  pas  vu. 

—  Je  sais. 

—  Mais  tu  ne  sais  peut-être  pas  que  j'ai  envie  de  le 
Voir. 

—  C'est  possible. 

—  Oui,  ce  qui  fait  que  dans  dix  ou  douze  jours,  je 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


151 


serai  de  nouveau  à  Rome,  tant  pour  les  courses  que 
pour  le  Colisée. 

—  Oh! 

—  Oui,  j'irai  avec  ma  tante.  Et  je  serai  si  bien, 
sans  toi,  sans  maman,  avec  ma  tante!  Nous  nous  pro- 
mènerons    victoria  et  je  m'amuserai  beaucoup. 

—  Eh  bien,  dit  maman,  cela  se  fera,  je  te  le  pro- 
mets! 

Et  elle  m'embrassa  sur  les  deux  joues. 

Vendredi  28  avril.  —  Je  me  suis  endormie  et  j'ai 
fait  des  rêves  affreux  comme  des  cauchemars. 

A  onze  heures,  je  me  couchais  pour  ne  pas  voiries 
oliviers  et  la  terre  rouge,  et  à  une  heure  nous  arri- 
vions à  la  gare  de  Nice,  à  la  grande  joie  de  ma  tante 
qui  s'agitait,  en  compagnie  de  Mlle  Colignon.  Sapo- 
genikoff,  etc.,  etc. 

—  Vous  savez,  leur  criai-je,  avant  que  les  por- 
tières fussent  ouvertes,  je  suis  bien  fâchée  de  revenir 
ici,  mais  je  n'ai  pu  faire  autrement. 

Et  je  les  ai  embrassés  tous  à  la  fois. 

La  maison  est  meublée  d'une  façon  adorable;  ma 
chambre  est  éblouissante,  toute  capitonnée  en  satin 
bleu  ciel.  En  ouvrant  la  porte  du  balcon  et  en  regar- 
dant notre  très  joli  jardin,  la  promenade  et  la  mer, 
je  fus  obligée  de  dire  tout  haut  : 

—  On  a  beau  dire,  il  n'y  a  rien  d'aussi  splendide- 
ment simple  et  adorablement  poétique  que  Nice. 

Jeudi  4  mai.  —  La  vraie  saison  de  Nice  est  aa 
mois  de  mai.  Il  fait  beau  à  en  devenir  folle.  Je  suîs 
allée  rôder  dans  le  jardin  par  le  clair  d'une  lune  toute 
jeune  encore,  au  chant  des  grenouilles  accompagné 
du  murmure  des  vagues  qui  viennent  doucement  ne 


152 


JOURNAL 


briser  sur  les  cailloux.  Divin  silence  et  divine  harmo- 
nie 1 

On  dit  des  merveilles  de  Naples;  quant  à  moi,  j'en 
suis  désolée,  mais  je  lui  préfère  Nice.  Ici  la  mer  baigne 
librement  le  rivage,  tandis  que  là-bas  elle  est  arrêtée 
par  un  mur  à  balustrade  stupide,  et  même  ce  misérable 
bord  est  obstrué  par  des  boutiques,  des  baraques,  des 
saletés. 

«  Pensez  quelquefois  à  moi.  Quant  à  moi,  je  ne 
ferai  que  penser  à  vous!  » 

Pardonnez-lui,  mon  Dieu,  il  ne  savait  pas  ce  qu'il 
disait.  Je  lui  permets  de  m'écrire  et  il  n'use  pas  seule- 
ment de  cette  permission!  Enverra-t-il  seulement  la 
dépêche  promise  à  maman? 

Vendredi  5  mai.  —  Je  disais  donc,  quoi?  ah!  oui, 
que  Piétro  était  inexcusable  vis-à-vis  de  moi. 

Je  ne  peux  pas  comprendre  les  hésitations,  moi  qui 
n'aime  pas! 

J'ai  lu  dans  des  romans  que  souvent  un  homme 
semble  oublieux  et  indifférent  à  cause  de  son  amour 
même. 

Je  voudrais  bien  croire  aux  romans. 

Je  suis  endormie  et  ennuyée  et,  dans  cet  état-là,  je 
désire  voir  Pietro  et  l'entendre  parler  d'amour.  Je 
voudrais  rêver  qu'il  est  là,  je  voudrais  faire  un  joli 
rêve.  La  réalité  est  dangereuse. 

Je  m'ennuie,  et  quand  je  m'ennuie  je  deviens  très 
tendre. 

Quand  donc  finira  cette  vie  d'ennui,  de  déceptions, 
d'envie  et  de  chagrin  ! 

Quand  donc  vivrai-je  enfin  comme  j'aime!  Mariée 
à  une  grande  fortune,  à  un  grand  nom  et  à  un  homme 
sympathique,  car  je  ne  suis  pas  si  mercenaire  que 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


153 


vous  pensez.  D'ailleurs,  si  je  ne  le  suis  pas,  c'est  par 
égoïsme. 

Ce  serait  affreux  de  vivre  avec  un  homme  qu'on 
déteste,  et  ni  richesse  ni  position  ne  me  profiterait. 
Ah!  Dieu!  sainte  Vierge,  protégez-moi I 

6  mai. —  Vous  savez,  une  idée?  je  voudrais  follement 
revoir  Pietro. 

Ce  soir,  je  donne  une  fête,  comme  on  n'en  a  plus  vu 
depuis  des  années  à  la  rue  de  France.  Vous  savez  qu'à 
Nice  existe  l'usage  de  tourner  le  Mai,  c'est-à-dire,  on 
suspend  une  couronne,  une  lanterne,  et  on  danse,  au- 
dessous,  des  rondes  en  chantant.  Depuis  que  Nice  est 
française,  cet  usage  s'en  va  de  plus  en  plus;  à  peine  si 
on  voyait  trois  ou  quatre  lanternes  dans  toute  la  ville. 

Eh  bien,  moi,  je  leur  donne  un  rossigno;  je  nomme 
cela  ainsi  parce  que  le  Rossigno  che  vola,  c'est  la  chan- 
son la  plus  populaire  et  la  plus  jolie  de  Nice. 

J'ai  fait  préparer  d'avance  et  suspendre  au  milieu  de 
la  rue  une  grande  machine  de  feuillages  et  de  fleurs 
tout  ornée  de  lanternes  vénitiennes. 

Sur  le  mur  de  notre  jardin,  Triphon  (le  domestique 
de  grand-papa)  a  été  chargé  d'organiser  un  feu  d'arti- 
fice et  d'éclairer  de  temps  en  temps  la  scène  par  des 
feux  de  Bengale.  Triphon  ne  se  sent  pas  de  joie.  Toutes 
ces  splendeurs  sont  accompagnées  d'une  harpe,  d'une 
flûte  et  d'un  violon,  et  arrosées  de  vin  en  abondance. 
Les  bonnes  femmes  vinrent  nous  inviter  sur  leurs 
terrasses,  car  moi  et  Olga  regardions  seules  perchées 
sur  une  échelle  de  bois. 

On  va  sur  la  terrasse  des  voisins,  et  moi,  Olga,  Marie 
et  Dina,  nous  nous  mettons  au  milieu  de  la  rue  appe- 
lant les  danseuses,  et  tâchons  et  réussissons  à  donner 
de  l'entrain. 


454 


JOURNAL 


J'ai  chanté  et  tourné  avec  tout  le  monde,  à  la  joie 
des  bons  Niçois,  surtout  des  gens  du  quartier,  qui  me 
connaissent  tous  et  disent  le  plus  grand  bien  de 
«  Mademoiselle  Marie  ». 

Ne  pouvant  faire  autre  chose,  je  fais  de  la  popula- 
rité et  cela  flatte  maman.  Elle  ne  regarde  pas  à  la  dé- 
pense. Ce  qui  a  plu  surtout,  c'est  que  j'ai  chanté  et  dit 
quelques  mots  en  patois. 

Pendant  que  j'étais  sur  l'échelle  avec  Olga  qui  me 
tirait  par  les  jupes,  j'avais  bien  envie  de  faire  un  dis- 
cours, mais  je  me  suis  prudemment  abstenue,  pour 
cette  année... 

J'ai  regardé  les  danses  et  écouté  les  cris,  toute 
rêveuse  comme  il  m'arrive  souvent.  Et  le  feu  d'artifice 
terminé  par  un  «  soleil  »  magnifique,  nous  sommes  tous 
rentrés  chez  nous,  au  milieu  d'un  murmure  de  satis- 
faction. 

Dimanche  7  mai.  —  On  trouve  une  certaine  satisfac- 
tion désespérante  à  mépriser  avec  raison  tout  le  monde. 
Au 'moins,  on  n'a  pas  d'illusions.  Si  Pietro  m'a  ou- 
bliée, il  m'a  fait  une  insulte  sanglante,  et  voilà  un  nom 
de  plus  sur  mes  tablettes  de  haine  et  de  ven- 
geance. 

Tel  qu'il  est,  le  genre  humain  me  plaît  et  je  l'aime  et 
j'en  fais  partie  et  je  vis  avec  tous  ces  gens,  et  d'eux 
dépendent  et  ma  fortune  et  mon  bonheur. 

D'ailleurs  tout  cela  est  bête.  Mais  dans  ce  monde 
tout  ce  qui  n'est  pas  triste  est  bête,  et  tout  ce  qui  n'est 
pas  bêle  est  triste. 

Demain  à  trois  heures  je  vais  à  Rome,  tant  pour  me 
distraire  que  pour  mépriser  A...,  si  j'en  trouve  l'oc- 
casion. 


DE  MARIE  BÀSÏÏKIRTSEFF.  155 

Jeudi  i  i  mai,  —  Comme  je  Fai  dit  mardi  soir, je  suis 
partie  hier  à  deux  heures  avec  ma  tante. 

C'est  une  terrible  preuve  d'amour  que  j'ai  l'air  de 
donner  à  Pietro. 

Ah  !  ma  foi,  tant  pis!  S'il  croit  que  je  l'aime,  s'il  croit 
à  une  pareille  énormité,  il  n'est  qu'une  bête. 

A  deux  heures,  nous  sommes  à  Rome,  je  me  jette 
dans  un  fiacre,  ma  tante  me  suit,  le  conducteur  de 
l'hôtel  de  la  ville  prend  les  bulletins  et...  et...  je  suis 
à  Rome  î  Dieu  !  quelle  joie  !.. 

Nos  bagages  n'arriveront  que  demain.  Pour  aller 
voir  le  retour  des  courses,  nous  sommes  obligées  de 
nous  contenter  de  nos  hardes  de  voyage.  D'ailleurs, 
j'étais  très  bien  avec  mon  costume  gris  et  mon  feutre. 
Je  mène  ma  tante  au  Corso  !  (Quelle  chose  adorable 
que  de  revoir  le  Corso  après  Nice!)  Je  l'abasourdis  de 
bêtises  et  d'explications,  car  il  me  semble  qu'elle  ne 
voit  rien. 

Et  voilà  le  Caccia-Club,  il  y  a  eu  frémissement  à  mon 
passage;  le  moine  reste  bouche  béante,  puis  ôte  son 
chapeau  et  sourit  jusqu'aux  oreilles. 

Nous  allons  à  la  villa  Borghèse,  où  il  y  a  le  concours 
régional  d'agriculture. 

Nous  parcourons  à  pied  l'exposition,  nous  admirons 
les  fleurs  et  les  plantes,  et  rencontrons  Zucchini.  Il  y  a 
encore  du  monde. 

On  est  très  surpris  de  rne  voir  apparaître  pour  la 
troisième  fois.  A  Rome,  je  suis  très  connue. 

Simonetti  s'approche;  je  le  présente  à  Mme  Romanoff 
et  lui  dis  que  c'est  par  un  merveilleux  hasard  que  je 
suis  ici. 

Je  fais  signe  à  Pietro  de  venir;  il  est  tout  rayonnant 
et  me  regarde  avec  des  yeux  qui  prouvent  bien  qu'il  a 
pris  tout  au  sérieux. 


156  JOURNAL 

Il  nous  a  fait  beaucoup  rire  en  racontant  son  séjour 
au  couvent.  Il  avait  consenti,  dit-il,  à  y  entrer  pour 
quatre  jours  et,  une  fois  là,  on  l'y  a  retenu  pendant 
dix-sept  jours. 

—  Pourquoi  donc  avez-vous  menti,  pourquoi  avez- 
vous  dit  que  vous  aviez  e'té  à  Terracina? 

—  Parce  que  j'avais  honte  de  dire  la  vérité. 

—  Et  les  amis  du  Club  le  savent  ? 

—  Oui.  Au  commencement  je  disais  que  j'avais  été  à 
Terracina,  puis  on  m'a  parlé  du  couvent  et  j'ai  fini 
partout  raconter,  et  j'ai  ri,  et  tout  le  monde  a  ri.  Tor- 
lonia  a  été  furieux. 

—  Pourquoi? 

—  Parce  que  je  ne  lui  ai  pas  tout  dit  d'abord.  Par- 
ce que  je  n'ai  pas  eu  confiance  en  lui. 

Ensuite,  il  raconte  comment,  pour  plaire  à,  son  père, 
il  faisait  semblant  de  laisser  tomber  par  hasard  un 
chapelet  de  sa  poche,  pour  faire  croire  qu'il  en  portait 
toujours  un  sur  lui.  Je  l'accablai  de  moqueries  et  d'in- 
pertinences  auxquelles  il  répondit  très  bien,  ma  foi. 

Samedi  1 3  mai,  —  Je  ne  déguise  ni  mes  sentiments, 
ni  ma  pelisée,  et  je  n'ai  pas  la  force  de  rien  supporter 
avec  dignité,  car  j'ai  pleuré.  Et  tout  en  écrivant  j'en- 
tends le  bruit  que  font  mes  larmes  en  tombant  sur  le 
papier,  de  grosses  larmes  qui  coulent  sans  difficulté  et 
sans  grimace  de  la  part  de  ma  figure.  Je  m'étais  cou- 
chée sur  le  dos  pour  les  faire  rentrer  en  dedans,  mais 
ça  n'a  pas  réussi. 

Au  lieu  de  dire  ce  qui  me  fait  pleurer,  je  raconte 
comment  je  pleure  I  Et  comment  puis-je  dire  pourquoi? 
Je  ne  me  rends  compte  de  rien.  —  Comment,  me  disais- 
je,  la  téte  renversée  sur  le  canapé;  comment,  c'est 
ainsi?  11  a  donc  oublié?  Sans  doute,  puisqu'il  a  mené 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


157 


une  conversation  indifférente  entremêle'e  de  mots  pro- 
noncés si  bas  que  je  n'ai  pu  les  entendre,  et  enfin  il  a 
encore  répété  qu'il  ne  m'aimait  que  de  près,  que  j'étais 
de  glace,  qu'il  irait  en  Amérique,  que  lorsqu'il  me  voit, 
il  m'aime,  tandis  qu'au  loin  il  oublie. 

Je  l'ai  prié  très  sèchement  de  ne  plus  parler  de  cela. 

Ahl  je  ne  peux  pas  écrire  et  vous  voyez  vous-même 
ce  que  je  dois  sentir  et  combien  je  suis  insultée  ! 

•  « 

Je  ne  peux  pas  écrire  T  et  cependant  quelque  chose 
me  l'ordonne.  Tant  que  je  n'ai  pas  tout  raconté,  quelque 
chose  me  tourmente. 

J'ai  causé  et  fait  du  thé  de  mon  mieux  jusqu'à  dix 
heures  et  demie.  Alors  arriva  Pietro;  Simonetti  s'en 
alla  bientôt  et  nous  sommes  restés  à  trois.  On  parla 
de  mon  journal,  c'est-à-dire  des  questions  quej'y  traite, 
et  A...  me  pria  de  lui  lire  quelque  chose  sur  l'âme 
et  sur  Dieu.  Alors  j'allai  dans  l'antichambre  et  m'age- 
nouillai auprès  de  la  fameuse  boîte  blanche  en  cher- 
chant, pendant  que  Pietro  tenait  la  bougie...  Mais  alors, 
comme  en  cherchant  j'ai  rencontré  des  passages  d'un 
intérêt  commun,  je  lisais,  et  cela  a  duré  presque  une 
demi-heure. 

Ensuite,  il  se  mit,  en  revenant  au  salon,  à  raconter 
toutes  sortes  d'anecdotes  sur  sa  vie  depuis  l'âge  de 
dix-huit  ans. 

J'ai  écouté  tout  ce  qu'il  a  dit,  avec  une  certaine 
terreur  et  une  certaine  jalousie. 

D'abord  cette  dépendance  absolue  me  glace  ;  on  lui 
défendrait  de  m'aimer,  il  obéirait,  j'en  suis  certaine. 

Sa  famille,  les  prêtres,  les  moines  m'effrayent.  Quoi 
qu'il  m'ait  dit  de  leur  bonté,  je  suis  saisie  d'effroi  en 

M.  B.  14 


158 


JOURNAL 


entendant  ces  ênormités  et  ces  tyrannies.  Oui  !  ils  me 
font  peur  et  ses  deux  frères  aussi  ;  mais  ce  n'est  pas  de 
cela  qu'il  s'agit,  je  suis  toujours  libre  d'accepter  ou  de 
refuser. 

Je  remercie  Dieu  de  m'avoir  délié  la  plume  ;  hier, 
c'était  un  supplice,  je  ne  pouvais  pas  m'expliquer. 

Tout  ce  que  j'ai  entendu  ce  soir,  tout  ce  que  j'en 
conclus  et  toutes  les  choses  d'avant  sont  lourdes  pour 
ma  tête.  Et  puis  il  y  a  simplement  le  regret  de  le  voir 
partir  ce  soir;  c'est  si  long  jusqu'à  demain!  J'ai  senti 
une  grande  envie  de  pleurer  d'incertitude  et  peut-être 
d'amour. 

Puis,  appuyant  le  menton  dans  la  main  gauche  et  le 
coude  gauche  dans  la  main  droite,  le  sourcil  froncé  et 
la  lèvre  dédaigneuse,  je  me  mis  à  songer  à  tout,  à  ce 
qu'il  me  fallait,  et  surtout  à  ce  que  je  n'avais  pas. 

Puis,  je  me  mis  à  écrire  et,  ayant  senti  un  irrésisti- 
ble besoin  de  rêver,  je  cessai  un  instant  et  me  remis  à 
écrire  tout  ceci. 

Mercredi  1  7  mai.  —  J'avais  beaucoup  à  dire  d'hier 
encore,  mais  tout  s'efface  devant  ce  soir. 

Il  m'a  parlé  de  nouveau  de  son  amour;  je  l'assurai 
que  c'était  inutile,  car  mes  parents  ne  consentiraient 
jamais. 

— -  Ils  auraient  raison,  dit-il  rêveur;  je  ne  suis  bon  à 
faire  le  bonheur  de  personne.  Je  l'ai  dit  à  ma  mère, 
j'ai  parlé  de  vous,  j'ai  dit:  «  Elle  est  si  religieuse  et 
bonne,  et  moi,  je  ne  .crois  en  rien  et  je  ne  suis  qu'un 
misérable.  »  Tenez,  je  suis  resté  dix-sept  jours  au  cou- 
vent, j'ai  prié,  j'ai  médité,  et  je  ne  crois  pas  en  Dieu, 
et  la  religion  n'existe  pas  pour  moi,  je  ne  crois  en 
rien. 

Je  le  regardai  avec  de  grands  yeux  effrayés 


DE  MARIE  BASHK1RÏSEFF. 


159 


—  Il  faut  croire,  dis-je  en  lui  prenant  la  main,  il 
faut  se  corriger,  et  il  faut  être  bon. 

-r  C'est  impossible,  et  tel  que  je  suis  personne  ne 
peut  nraimer,  n'est-ce  pas? 
-  Hum  !  hum  1 

—  Je  suis  bien  malheureux.  Vous  ne  vous  ferez 
jamais  une  idée  de  ma  position.  En  apparence  je  suis 
bien  avec  les  miens,  mais  ce  n'est  qu'en  apparence; 
je  les  déteste  tous,  mon  père,  nies  frères,  ma  mère 
même;  je  suis  malheureux.  Et  qu'on  me  demande 
pourquoi?  je  ne  le  sais  pas...  0  les  prêtres!  s'écria-t-il 
en  serrant  les  poings  et  les  dents  et  levant  au  ciel  une 
figure  hideuse  de  haine.  Les  prêtres,  ohl  si  vous  saviez 
ce  que  c'est!  !  ! 

Il  fut  cinq  minutes  à  se  calmer. 

—  Je  vous  aime  pourtant,  et  vous  seule.  Quand  je 
suis  avec  vous,  je  suis  heureux. 

—  Une  preuve. 

—  Dites. 

—  Venez  à  Nice. 

—  Vous  me  mettez  hors  de  moi  en  me  disant  cela; 
vous  savez  bien  que  je  ne  peux  pas. 

—  Pourquoi? 

—  Parce  que  mon  père  ne  veut  pas  me  donner  d'ar- 
gent, parce  que  mon  père  ne  veut  pas  que  j'aille  à 
Nice. 

—  Je  comprends  bien,  mais  si  vous  dites  pourquoi 
vous  y  allez? 

—  11  ne  voudra  pas.  J'ai  parlé  à  ma  mère;  elle  ne 
me  croit  pas.  On  est  si  habitué  à  ma  mauvaise  conduite 
qu'on  ne  me  croit  plus. 

—  11  faut  vous  corriger,  il  faut  venir  à  Nice. 

—  Mais  puisque  je  serai  refusé,  comme  vous  dites. 

—  Je  n'ai  pas  dit  refusé  par  moi* 


160 


JOURNAL 


—  Ce  serait  trop,  dit-il  en  me  regardant  tout  près, 
ce  serait  un  rêve. 

—  Mais  un  beaurôve,  n'est-ce  pas? 

—  Oh!  oui. 

—  Alors  vous  demanderez  à,  votre  père? 

—  Certainement  oui;  mais  il  ne  veut  pas  que  je  me 
marie.  Non,  je  dis  que  pour  ces  choses  il  faut  faire 
parler  par  les  confesseurs. 

—  Eh  bien,  faites  parler. 

—  Mon  Dieu  !  et  c'est  vous  qui  me  le  dites? 

—  Oui,  vous  comprenez,  je  ne  tiens  pas  à  voue, 
mais  je  veux  donner  cette  satisfaction  h  mon  orgueil 
blessé. 

—  Je  suis  un  malheureux  et  un  maudit  dans  ce 
monde. 

Il  est  inutile,  impossible  de  suivre  ces  centaines  de 
phrases.  Je  dirai  seulement  qu'il  m'a  répété  cent  fois 
qu'il  m'aimait,  d'une  voix  si  douce  et  avec  des  yeux  si 
suppliants,  que  je  m'approchai  de  lui  moi-même  et  que 
nous  avons  parlé  comme  de  bons  amis  d'une  multitude 
de  choses.  Je  l'assurai  qu'il  y  avait  un  Dieu  dans  le 
ciel  et  du  bonheur  sur  la  terre.  Je  voulais  qu'il  crût  en 
Dieu,  qu'il  le  vît  à  travers  mes  yeux,  et  qu'il  le  priât 
par  ma  voix. 

—  Alors,  dis-je  en  m'éloignant,  c'est  fini;  adieu! 

—  Je  vous  aime  ! 

—  Et  je  vous  crois,  dis-je  en  pressant  ses  deux 
mains,  et  je  vous  plains  ! 

—  Vous  ne  m'aimerez  jamais? 

—  Quand  vous  serez  libre. 

—  Quand  je  serai  mort. 

—  Je  ne  peux  pas  à  présent,  car  je  vous  plains  et 
vous- méprise.  On  vous  dirait  de  ne  pas  m'aimer  qua 
vous  obéiriez. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


161 


—  Peut-être! 

—  C'est  affreux  ! 

—  Je  vous  aime,  dit-il  pour  la  centième  fois. 

Et  il  est  sorti  en  pleurant.  Je  me  suis  approchée  de 
la  table  où  était  ma  tante  et  je  lui  dis,  en  russe,  que  le 
moine  m'a  fait  des  compliments  que  je  raconterai 
demain. 

Il  est  encore  revenu  et  je  lui  ai  dit  adieu. 

—  Non,  pas  adieu. 

—  Si,  si,  si.  Adieu,  monsieur,  je  vous  ai  aimé  jusqu'à 
cette  conversation.  (1881.  —  Je  ne  l'ai jamais  aimé,  tout 
cela  était  V effet  d'une  imagination  romanesque  en  quête 
de  roman.) 

—  Ah  !  tant  pis,  je  l'ai  dit,  je  vous  ai  aimé,  j'ai  eu 
tort,  je  le  sais. 

—  Mais...  commença-t-il. 

—  Adieu! 

—  Vous  n'allez  donc  plus  à  Tivoli  h  cheval,  demain? 

—  Non. 

—  Et  ce  n'est  pas  la  fatigue  qui  vous  y  a  fait  re- 
noncer? 

—  Non  !  La  fatigue  n'est  qu'un  prétexte,  je  ne  veux 
plus  vous  voir. 

—  Mais  non!  Ce  n'est  pas  possible,  disait  A....  en 
me  tenant  les  mains. 

—  Au  revoir! 

—  Vous  m'avez  dit  de  parler  à  mon  père  et  de  venir 
à  Nice?  dit  A. . .  sur  l'escalier  avant  de  s'en  aller 

—  Oui. 

—  Je  ferai  cela,  et  je  viendrai  coûte  que  coûte,  je 
tous  le  jure. 

Et  il  partit. 

Depuis  trois  jours,  j'ai  une  nouvelle  idée,  c'est  que 
je  vais  mourir  :  je  tousse  et  je  me  plains.  Avant-hier  je 

M.  B.  14. 


16S 


10URNAL 


me  suis  assise  au  salon,  il  était  deux  heures  du  matin; 
ma  tante  me  pressait  d'aller  dormir  et  je  ne  bou- 
geais pas,  disant  que  c'était  la  preuve  que  j'allais 
mourir. 

—  Ah!  dit  ma  tante,  de  la  manière  dont  tu  y  vas, 
je  n'en  doute  pas,  tu  mourras. 

—  Et  tant  mieux  pour  vous,  vous  aurez  moins  de 
dépenses,  il  ne  faudra  plus  payer  tant  à  Laferrière  I 

Et,  prise  d'un  accès  de  toux,  je  me  renversai  sur  le 
canapé,  au  grand  effroi  de  ma  tante,  qui  sortit  en  cou- 
rant pour  faire  croire  qu'elle  était  fâchée. 

Vendredi  1 9  mai.  —  Ma  tante  est  allée  au  Vati- 
can, et  moi,  ne  pouvant  être  avec  Pietro,  j'aime 
mieux  rester  seule.  Il  viendra  vers  les  cinq  heures, 
je  voudrais  tant  que  ma  tante  fût  encore  absente. 
Je  voudrais  me  trouver  seule  involontairement  en 
apparence,  car  je  ne  peux  plus  montrer  que  je  le 
cherche. 

Je  viens  de  chanter  et  j'ai  mal  à  la  poitrine.  Me 
voyez-vous  posée  en  martyre  !  C'est  trop  bête  !... 

Je  suis  coiffée  à  la  Vénus  Gapitoline,  je  suis  en 
blanc  comme  une  Béatrix,  avec  un  chapelet  et  une 
croix  de  nacre  sur  le  cou. 

Il  y  a,  quoi  qu'on  dise,  dans  l'homme  un  certain 
besoin  d'idolâtrie,  de  sensations  matérielles.  Dieu  dans 
sa  simple  grandeur  ne  suffit  pas.  Il  faut  des  images  à 
regarder,  des  croix  à  baiser. 

Hier  soir, j'ai  compté  les  grains  du  chapelet:  ils  sont 
soixante,  et  je  me  suis  prosternée  soixante  fois,  chaque 
fois  me  frappant  le  front  contre  le  plancher.  Je  n'avais 
plus  de  souffle,  mais  il  me  semblait  avoir  fait  un  acte 
agréable  à  Dieu.  C'est  sans  doute  absurde,  mais  l'in- 
tention y  était. 


DE  MARIE  BASIIK1RTSEFF.  1Ô3 

Dieu  tient-il  compte  de  l'intention? 

Ah  !  mais  j'ai  là  le  Nouveau  Testament.  Lisons.  — 
Ne  trouvant  pas  le  livre  saint,  je  lis  Dumas.  Ce  n'est 
pas  la  même  chose. 

Ma  tante  est  rentrée  à  quatre  heures,  et  au  bout  de 
vingt-cinq  minutes,  je  l'avais  adroitement  excitée  à 
aller  voir  l'église  Santa  Maria  Maggiore.  Il  est  quatre 
heures  et  demie.  J'ai  mal  fait,  il  fallait  la  renvoyer  à 
cinq  heures;  car  je  crains  bien  qu'elle  ne  rentre  encore 
trop  tôt. 

Quand  on  annonça  le  comte  A...,  j'étais  encore 
seule,  car  ma  tante  avait  eu  l'idée  de  visiter  le  Pan- 
théon, outre  Santa  Maria  Maggiore.  Mon  cœur  battait  si 
fort  que  je  craignais  qu'on  ne  l'entendît,  comme  on  dit 
dans  les  romans. 

Il  s'assit  près  de  moi  et  commença  à  me  prendre  la 
main, -que  je  relirai  aussitôt. 

Alurs  il  me  dit  qu'il  m'aimait.  Je  le  repoussai  en 
souriant  poliment. 

—  Ma  tante  va  rentrer  tout  à  l'heure,  dis-je,  prenez 
patience. 

—  J  'ai  tant  de  choses  à  vous  dire  ! 

—  Vraiment. 

—  Mais  voire  tante  va  rentrer. 

—  Alorb,  ieucchez-vous. 

—  Ce  sont  «.les  choses  sérieuses. 

—  Voyons.  # 

—  D'abord  vous  avez  mal  fait  d'écrire  de  moi  toutes 
ces  choses. 

—  Ne  parlons  pas  de  cela,  monsieur;  je  vous  préviens 
que  je  suis  très  nerveuse,  vous  ferez  donc  bien  déparier 
simplement  ou  de  ne  rien  dire. 

—  Ecoutez,  j'ai  parlé  à  ma  mère,  et  ma  mère  a  parlé 
&  mon  père. 


164 


JOURNAL 


—  Eh  bien,  après? 

—  J'ai  bien  fait,  n'est-ce  pas? 

—  Cela  ne  me  regarde  pas,  ce  que  vous  avez  fait, 
vous  l'avez  fait  pour  vous. 

—  Vous  ne  m'aimez  pas  ? 

—  Non. 

—  Et  moi  je  vous  aime  comme  un  fou. 

—  Tant  pis  pour  vous,  dis-je  en  souriant  et  en  me 
laissant  prendre  les  mains. 

—  Non,  écoutez,  dit-il,  parlons  sérieusement;  vous 
n'êtes  jamais  sérieuse.  Je  vous  aime  I  j'ai  parlé  à  ma 
mère...  Soyez  ma  femme,  dit-il. 

Enfin  !  m'écriai-je  intérieurement,  et  je  ne  répondis 
rien. 

—  Eh  bien  ?  demanda-t-il. 

—  Bien,  répondis-je  en  souriant. 

—  Vous  savez,  dit-il  encouragé,  il  faut  mettre  quel- 
qu'un là-dedans. 

—  Comment  ? 

—  Oui;  je  ne  peux  pas  faire  moi-même;  il  faut  que 
quelqu'un  s'en  charge,  un  homme  posé,  respectable, 
sérieux,  qui  parle  à  mon  père,  qui  arrange  tout,  en  un 
mot.  Qui  ? 

-  Visconti,  dis-je  en  riant. 

—  Oui,  dit-il  très  sérieux.  J'ai  pensé  à  Visconti,  c'est 
l'homme  qu'il  faut.  Il  est  si  vieux  qu'il  n'est  plus  bon 
qu'à  faire  les  Mercure...  Seulement,  reprit-il,  je  ne  suis 
pas  riche,  pas  riche  du  tout.  Ah  !  je  voudrais  bien  être 
bossu  et  posséder  des  millions. 

—  Vous  n'y  gagneriez  rien  auprès  de  moi. 

—  Oh  1  oh  !  oh  ! 

—  -  Je  crois  que  voilà  une  insulte,  dis-je  en  me  le- 
vant. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


165 


—  Mais  non,  je  ne  parle  pas  pour  vous,  vous  êtes 
une  exception,  vous. 

—  Alors  ne  me  parlez  pas  d'argent. 

—  Dieu  !  comme  vous  êtes,  on  ne  peut  jamais  com- 
prendre ce  que  vous  voulez....  Consentez,  consentez 
à  être  ma  femme. 

Il  voulut  me  baiser  la  main,  et  je  lui  présentai  la 
croix  de  mon  chapelet  qu'il  baisa,  pui»  levant  la  tête  : 

—  Gomme  vous  êtes  religieuse  !  dit-il  en  me  regar- 
dant. 

—  Et  vous,  vous  ne  croyez  à  rien  ? 

—  Moi,  je  vous  aime.  M'aimez-vous? 

—  Je  ne  dis  pas  ces  choses-là. 

—  Alors,  pour  Dieu,  faites-le-moi  comprendre,  au 
moins. 

Après  un  instant  d'hésitation,  je  lui  ai  tendu  ma 
main. 

—  Vous  consentez  ? 

—  Doucement,  dis-je  en  me  levant;  vous  savez  qu'il 
y  a  mon  grand-père  et  mon  père,  et  ils  opposeront  une 
forte  résistance  h  un  mariage  catholique. 

—  Ah  !  il  y  a  encore  cela  ! 

—  Oui,  il  y  a  encore  ça. 

Il  me  prit  par  le  bras  et  me  plaça  à  côté  de  lui, 
devant  la  glace.  Nous  étions  très-beaux  ainsi. 

—  Nous  en  chargerons  Visconti,  dit  A..., 

—  Oui. 

—  C'est  l'homme  qu'il  faut.  Mais  comme  nous  som- 
mes jeunes  pour  nous  marier,  pensez-vous  que  nous 
serons  heureux  ? 

—  D'abord  il  faudrait  mon  consentement. 

—  Sans  doute.  Donc,  supposons,  si  vous  consentez, 
serons-nous  heureux? 

—  Si  je  consens,  je  puis  jurer  sur  ma  tête  qu'il  n'y 


166 


JOURNAL 


aura  pas  au  monde  un  homme  plus  heureux  que  vous, 

—  Alors,  nous  nous  marierons.  Soyez  ma  femme. 
Je  souris. 

—  Ah  !  s'écria-t-il  en  bondissant  par  la  chambre, 
comme  je  serai  heureux,  comme  ce  sera  drôle  quand 
nous  aurons  des  enfants  I 

—  Vous  êtes  fou,  monsieur. 

—  Oui,  d'amour. 

En  ce  moment,  on  entendit  des  voix  dans  l'escalier, 
je  m'assis  tranquillement  et  attendis  ma  tante,  qui 
entra  aussitôt. 

J'ayais  un  grand  poids  enlevé  de  mon  cœur,  je 
devins  gaie,  et  A...  ravi. 

J'étais  calme,  heureuse,  mais  j'avais  bien  des  choses 
à  dire  et  à  entendre. 

Excepté  notre  appartement,  tout  le  premier  de  l'hôtel 
est  vide.  Le  soir  nous  prenons  une  bougie  et  parcou- 
rons ces  immenses  appartements  parfumés  encore  de 
l'ancienne  grandeur  des  palais  italiens,  mais  ma  tante 
est  avec  nous.  Je  ne  savais  comment  faire. 

Nous  nous  arrêtons  pendant  plus  d'une  demi-heure 
dans  un  grand  salon  jaune,  et  Pietro  imite  le  Cardinal, 
son  père  et  ses  frères. 

Ma  tante  s'amuse  à  faire  écrire  à  A. . .  des  bêtises  en 
russe . 

—  Copiez  cela,  dis-je  en  prenant  un  livre  et  en  écri- 
vant sur  la  première  page. 

—  Quoi? 

—  Lisez. 

Je  lui  ai  indiqué  les  huit  mots  que  voici  : 
t  Partez  à  minuit,  je  vous  parlerai  en  bas.  » 

—  Compris  ?  demandai-je  en  effaçant. 

—  Oui. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  167 

Dès  lors  je  fus  soulagée  et  singulièrement  agitée. 
A. . .  se  tournait  vers  la  pendule  à  chaque  instant,  et 
je  craignais  qu'on  n'en  comprit  la  cause.  Gomme  si 
on  pouvait  deviner  !  Il  n'y  a  que  les  consciences  cou- 
pables pour  avoir  de  ces  peurs. 

A  minuit,  il  se  leva  et  me  dit  bonsoir,  en  me  serrant 
fortement  la  main. 

—  Bonsoir,  monsieur,  dis-je. 

Nos  yeux  se  rencontrèrent,  je  ne  saurais  décrire 
comment,  ce  fut  un  éclair. 

—  Eh  bien,  ma  tante,  nous  partons  demain  de  bonne 
heure;  rentrez,  je  vous  enfermerai  chez  vous,  comme 
ça  vous  ne  m'empêcherez  pas  d'écrire  et  je  me  cou- 
cherai vite. 

—  Tu  le  promets  ? 

—  Certainement. 

J'enfermai  ma  tante  et,  après  avoir  jeté  un  coup  d'œil 
dans  la  glace,  je  descendis  l'escalier,  et  Pietro  se  glissa 
dans  l'entre-bâillement  comme  une  ombre. 

—  On  se  dit  tant,  en  se  taisant,  quand  on  s'aime  1 
Dupioins,  moi,  je  vous  aime  !  murmura-t-il. 

Je  m'amusais  défaire  une  scène  de  roman  et  pensais 
involontairement  à  ceux  de  Dumas. 

—  Je  pars  demain.  Et  nous  avons  à  causer  sérieu- 
sement, et  moi  qui  l'oubliais!... 

—  C'est  qu'on  ne  pense  plus  à  rien. 

—  Venez,  dis-je  en  fermant  la  porte  pour  ne  laisser 
qu'un  faible  rayon  de  lumière. 

Et  je  m'assis  sur  la  dernière  marche  du  petit  esca- 
lier qui  occupe  le  fond  du  couloir. 
Il  s'agenouilla. 

A  chaque  instant  je  croyais  entendre  venir,  je  restais 
immobile  et  tressaillant  à  chaque  goutte  de  pluie  qui 
tombait  sur  les  carreaux. 


168 


JOURNAL 


—  Mais  ce  n'est  rien,  dit  mon  impatient  amoureux. 

—  Vous  en  parlez  bien  à  votre  aise,  monsieur.  Si 
on  venait,  vous  en  seriez  flatté,  et  moi  je  serais  perdue. 

La  tête  renversée,  je  le  regardai  à  travers  mes  cils. 

—  Avec  moi?  dit-il,  se  méprenant  au  sens  de  mes 
paroles,  avec  moi?  je  vous  aime  trop;  vous  êtes  en 
sûreté. 

Je  lui  tendis  la  main  en  entendant  ce  noble  langage. 

—  N'ai-je  pas  toujours  été  convenable  et  respec- 
tueux? 

—  Ohl  non,  pas  toujours.  Une  fois  vous  vouliez 
même  m'embrasser. 

—  Ne  parlez  pas  de  cela,  je  vous  en  prie.  Ohl  je 
vous  ai  tant  priée  de  me  pardonner!  soyez  bonne, 
pardonnez-moi. 

—  Je  vous  ai  pardonné,  dis-je  doucement. 

Je  me  sentais  si  bien!  —  Est-ce  donc  cela,  pensai  - 
je,  quand  on  aime?  Est-ce  sérieux?  Il  me  semblait 
toujours  qu'il  allait  rire,  tant  il  était  grave  et  tendre. 

J'abaissai  mon  regard  sous  l'éclat  extraordinaire  du 
sien. 

—  Mais  voyez,  de  nouveau  nous  avons  oublié  de 
causer  de  nos  affaires,  soyons  sérieux  et  causons. 

—  Oui,  causons. 

—  D'abord,  comment  faire,  puisque  vous  partez 
demain?  Ne  partez  pas,  je  vous  en  prie,  ne  parlez 
pasl 

—  C'est  impossible;  ma  tante... 

—  Elle  est  si  bonne  I  Ob!  restez. 

—  Elle  est  bonne,  mais  elle  ne  consentira  pas.  Ainsi, 
adieu...  peut-être  pour  toujours  ! 

—  Non,  non,  puisgue  *vous  consentez  à  être  ma 
femme. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  169 

—  Quand? 

—  Vers  la  fin  du  mois  je  serai  à  Nice.  Si  vous  con- 
sentiez à  me  laisser  échapper  en  faisant  une  dette,  je 
partirais  demain. 

—  Non,  je  ne  le  veux  pas,  je  ne  vous  venais  pas, 
dans  ce  cas. 

—  Mais  vous  ne  pouvez  pas  m'empêcher  d'aller 
faire  des  folies  h  Nice. 

—  Si,  si,  si,  je  vous  le  défends! 

—  Alors  il  faut  attendre  que  mon  père  me  donne  de 
l'argent. 

—  Écoutez,  j'espère  qu'il  sera  raisonnable. 

—  Il  n'a  rien  contre,  ma  mère  a  parlé  ;  mais  s'il  ne 
me  donnait  pas  d'argent?  Vous  savez  si  je  suis  assez 
dépendant,  assez  malheureux! 

—  Exigez! 

—  Donnez-moi  un  conseil,  vous  qui  raisonnez  comme 
un  livre,  vous  qui  parlez  de  l'âme,  de  Dieu;  donnez- 
moi  un  conseil? 

—  Priez  Dieu,  dis-je  en  lui  présentant  ma  croix,  et 
toute  prête  à  rire  s'il  prenait  la  chose  en  ridicule,  et  à 
garder  mon  air  grave  s'il  la  prenait  au  sérieux. 

Il  vit  ma  figure  impassible,  appuya  la  croix  sur  son 
front  et  baissa  la  tête,  en  prière. 

—  J'ai  prié,  dit-il. 

—  Vrai? 

—  Vrai.  Mais  continuons...  Donc,  nous  chargeons 
de  cela  le  baron  V...  • 

—  Bien. 

Je  disais  :  bien,  et  je  pensais  :  «  provisoirement  ». 

—  Mais  cela  ne  peut  pas  se  faire  tout  de  suite,  re- 
pris-je. 

—  Dans  deux  mois. 

H.  B.  45 


170 


JOURNAL 


— .  Vous  voulez  rire?  demandai-je,  comme  si  c'était 
la  chose  la  plus  impossible. 

—  Dans  six. 

—  Non. 

—  Dans  un  an? 

—  Oui,  dans  un  an;  vous  attendrez? 

—  S'il  le  faut,  pourvu  que  je  puisse  vous  voir  tous 

les  jours. 

—  Venez  à  Nice,  car,  dans  un  mois,  je  vais  en  Russie. 

—  Je  vous  suivrai. 

—  Ça  ne  se  peut. 

—  Et  pourquoi? 

—  Ma  mère  ne  voudra  pas. 

-  Personne  ne  peut  m'empêcher  de  voyager. 

—  Ne  dites  pas  de  bêtises. 

—  Mais  comme  je  vous  aime! 

Je  me  penchai  vers  lui  pour  ne  pas  perdre  une  seule 
de  ses  paroles. 

—  Je  vous  aimerai  toujours,  dit-il.  Soyez  ma  femme. 

Nous  entrons  dans  les  banalités  amoureuses,  bana- 
lités qui  deviennent  divines,  si  réellement  on  aime 
toujours. 

—  Oui,  vraiment,  disait-il,  ce  serait  beau  de  passer 
la  vie  ensemble...  oui,  passer  la  vie  avec  vous,  tou- 
jours ensemble,  à  vos  pieds...  vous  adorant...  Nous 
serons  vieux  tous  les  deux,  vieux  à  priser  du  tabac,  et 
nous  nous  aimerons  toujours.  Oui,  oui...  oui.. .  chère!.. 

Il  ne  trouvait  pas  d'autres  mots,  et  ces  mots,  si  com- 
muns, dans  sa  bouche  devenaient  une  caresse  extrême. 

Il  me  regardait  les  mains  jointes. 

Puis  on  parlait  raison;  puis  il  se  traînait  à  mes 
pieds,  en  criant  d'une  voix  étouffée  que  je  ne  pouvais 
pas  l'aimer  comme  il  m'aimait,  et  que  c'était  impos- 
sible... 


DE  MARIE  BASI1K1RTSEFF. 


171 


Il  voulut  que  nous  nous  fissions  nos  confidences. 

—  Oh  !  les  vôtres,  monsieur,  ne  m'intéressent  pas. 

—  Oh  !  dites-moi  combien  de  fois  vous  avez  aimé^ 
mademoiselle? 

—  Une  fois. 

—  Et  qui  ? 

—  Un  homme  que  je  ne  connais  pas,  que  j'ai  vu 
dix  ou  douze  fois  dans  la  rue,  qui  ne  sait  pas  que 
j'existe.  J'avais  douze  ans  alors,  et  je  ne  lui  ai  jamais 
parlé. 

—  C'est  un  conte! 

—  C'est  une  vérité. 

—  Mais  c'est  un  roman,  une  fantaisie;  c'est  impos- 
sible, c'est  une  ombre! 

—  Oui,  mais  je  sens  que  je  n'ai  pas  honte  de  l'aimer, 
et  qu'il  m'est  devenu  une  espèce  de  divinité.  Je  ne  le 
compare  à  personne,  et  il  n'y  a  pour  cela  personne  de 
digne. 

—  Où  est-il? 

—  Je  ne  sais  seulement  pas.  Il  est  marié,  très  loin. 

—  Voilà  une  folie  ! 

Et  mon  fichu  Pietro  avait  l'air  passablement  incré- 
dule et  dédaigneux. 

—  Mais  c'est  vrai,  et  tenez,  je  vous  aime  et  c'est 
autre  chose. 

—  Je  vous  donne  tout  mon  cœur  et  vous  ne  me 
donnez  que  la  moitié  du  vôtre,  dit-il. 

—  Ne  demandez  pas  trop  et  soyez  satisfait. 

—  Mais  ce  n'est  pas  tout?  il  y  a  autre  chose? 

—  C'est  tout. 

—  Pardonnez-moi,  et  permettez-moi  de  ne  pas  vous 
croire  celte  fois. 

(Voyez-vous  cette  dépravation  I) 

—  Il  faut  croire  la  vérité. 


172 


JOURNAL 


—  Je  ne  peux  pas. 

—  Tant  pis  !  m'écriai-je  fâchée. 

-  —  Ça  surpasse  mon  esprit,  dit-il. 

—  C'est  que  vous  êtes  bien  dépravé. 

—  Peut-être. 

—  Vous  ne  croyez  pas  que  jamais  je  n'ai  permis 
qu'on  me  baisât  la  main? 

—  Pardon,  mais  je  ne  crois  pas. 

—  Asseyez-vous  à  côté  de  moi,  dis-je,  causons  et 
dites-moi  tout. 

Il  me  raconte  tout  ce  qu'on  lui  a  dit  et  ce  qu'il  a  dit. 

—  Vous  ne  vous  fâcherez  pas?  dit-il. 

—  Je  ne  me  fâcherai  que  si  vous  me  cachez  quelque 
chose. 

—  Eh  bien!  vous  comprenez,  notre  famille  est  très 
connue  ici. 

—  Oui. 

—  Et  vous  êtes  des  étrangers  à  Rome. 

—  Alors? 

—  Alors,  ma  mère  a  écrit  à  Paris  à  plusieurs  per- 
sonnes. 

—  C'est  très-naturel;  et  que  dit-on  de  moi? 

—  Encore  rien.  Mais,  on  peut  dire  ce  qu'on  veut,  je 
vous  aimerai  toujours. 

—  Je  n'ai  pas  besoin  d'indulgence... 

—  Maintenant,  dit-il,  il  y  a  la  religion. 

—  Oui,  la  religion. 

—  Ohl  fit-il  de  l'air  le  plus  calme.  Faites -vous  ca- 
tholique. 

Je  l'ai  arrêté  court  par  un  mot  très  sévère. 

—  Voulez-vous  donc  que  je  change  de  religion?  s'é- 
cria A.... 

—  Non,  car,  si  vous  faisiez  cela,  je  vous  méprise- 
rais. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


173 


En  véiité,  je  n'aurais  été  fâchée  qu'à  cause  du  Car- 
dinal. 

—  Gomme  je  vous  aime!  comme  vous  êtes  belle  I 
comme  nous  serons  heureux  I 

Pour  toute  réponse,  je  pris  sa  tête  dans  mes  mains 
et  je  l'embrassai  sur  le  front,  les  yeux,  les  cheveux. 
Je  le  fis  plus  pour  lui  que  pour  moi. 

—  Marie  !  Marie  !  criait  ma  tante  d'en  haut. 

—  Qu'y  a-t-il?  demandai-je  d'une  voix  calme,  en  pas- 
sant ma  tête  par  la  trappe,  pour  que  la  voix  parût 
venir  de  ma  chambre. 

—  Il  est  deux  heures,  il  faut  dormir... 

—  Je  dors. 

—  Tu  es  déshabillée? 

—  Oui;  laissez-moi  écrire. 

—  Couche- toi.  • 

—  Oui,  oui. 

Je  descendis  et  trouvai  la  place  vide  :  le  malheureux 
s'était  caché  sous  l'escalier. 

-  Maintenant,  dit-il  en  venant  reprendre  sa  place, 
parlons  de  l'avenir. 

—  Parlons-en. 

—  Où  vivrons-nous?  Aimez-vous  Rome? 

—  Oui. 

—  Alors  nous  vivrons  à  Rome,  mais  en  dehors  de 
ma  famille,  tout  seuls  ! 

—  Je  crois  bien;  d'abord  maman  ne  me  laisserait 
pas  vivre  dans  la  famille  de  mon  mari. 

—  Elle  aurait  bien  raison.  Et  puis,  ma  famille  a  des 
principes  si  extraordinaires  !  ce  serait  un  supplice. 
Nous  achèterons  une  petite  maison  dans  le  nouveau 
quartier. 

—  J'aimerais  mieux  une  grande. 

Et  je  cachai  une  grimace  significative. 

M.  B.  it). 


174 


JOURNAJ 


— »  Eh  bien,  une  grande. 

Et  on  se  mit,  lui  du  moins,  à  faire  des  arrangements 

futurs. 

On  voyait  bien  un  homme  qui  a  hâte  de  changer 
d'état. 

—  Nous  irons  dans  le  monde,  repris-je,  nous  mène- 
rons grand  train,  n'est-ce  pas? 

—  Oh  !  oui,  dites-moi,  racontez  tout. 

—  Oui,  lorsqu'on  se  décide  à  passer  la  vie  ensemble, 
il  faut  le  faire  aussi  bien  que  possible. 

—  Je  comprends  bien.  Vous  savez  tout  de  ma  fa- 
mille, mais  il  y  a  le  Cardinal. 

—  Il  faut  se  mettre  bien  avec  lui. 

—  Je  crois  bien,  je  le  ferai  absolument.  Et  vous 
savez,  la  plus  grande  partie  de  sa  fortune  sera  pour 
celui  qui  aura  le  premier  un  fils;  aussi  il  faut  avoir 
tout  de  suite  un  fils.  Seulement  je  ne  suis  pas  riche. 

—  Qu'importe?  fîs-je  un  peu  froissée,  mais  me  possé- 
dant assez  pour  ne  pas  faire  un  geste  de  mépris  :  c'était 
peut-être  un  piège. 

Puis,  comme  fatigué  de  ce  discours  sérieux,  il  a  baissé 
la  tête. 

—  Occhi  neri,  dis-je,  en  les  recouvrant  avec  ma 
main,  car  ses  yeux  me  faisaient  peur. 

Il  se  prosterna  à  mes  pieds  et  me  dit  tantettant,  que 
je  redoublai  de  surveillance  et  le  fis  asseoir  à  côté  de 
moi. 

Non,  ce  n'est  pas  un  véritable  amour.  Avec  un  véri- 
table amour,  il  n'y  aurait  rien  de  mesquin  ni  de  vul- 
gaire à  dire. 

Je  me  sentais  mécontente  au  fond. 

—  Soyez  sage  ! 

—  Oui,  dit-il  en  joignant  les  mains,  oui,  je  suis 
sage,  je  suis  respectueux,  je  vous  aime  ! 


DE  MARIE  BASUKIRTSEFF. 


175 


L'aimais-je  vraiment  ou  bien  avais-jela  tête  montée? 
qui  saurait  le  dire  au  juste?  Pourtant,  du  moment  où 
le  doute  existe...  il  n'y  a  plus  de  doute. 

—  Oui,  je  vous  aime,  dis-je  en  prenant  et  serrant 
fortement  ses  deux  mains! 

Il  ne  répondit  rien  ;  peut-être  n'a-t-il  pas  compris 
l'importance  que  j'attachais  à  mes  paroles,  peut-être 
les  trouvait-il  toutes  naturelles? 

Mon  cœur  ne  battait  plus.  Certes  ce  fut  un  délicieux 
moment,  car  il  demeura  immobile  comme  moi  et  sans 
proférer  une  parole. 

Mais  la  peur  m'a  prise  et  je  lui  ai  dit  qu'il  faut  partir. 
—  Il  est  temps.  - 

—  Déjà?  Attendez  un  instant  encore,  près  de  moi. 
Que  nous  sommes  bien  ainsi!  Vous  m'aimez^fit-il, et  tu 
m'aimeras  toujours,  dis,  tu  m'aimeras  toujours  ? 

Ce  tutoiement  me  donna  froid  et  me  parut  humi- 
liant. 

—  Toujours  !  disais-je  mécontente,  toujours,  et  vous, 
vous  m'aimez  ? 

—  Oh  !  comment  pouvez-vous  demander  de  pareilles 
choses?  Oh  !  ma  chérie,  je  voudrais  qu'on  ne  pût  sortir 
d'ici! 

—  Nous  serions  morts  de  faim,  dis-je  humiliée  de  ce 
nom  caressant  qu'il  me  donnait,  et  ne  sachant  comment 
répondre. 

—  Mais  quelle  belle  mort  l  Alors,  dans  un  an  ?  dit-il, 

en  me  mangeant  des  yeux. 

—  Dans  un  an,  répétai-je,  plus  pour  la  forme  que 
pour  autre  chose.  —  J'agissais  en  amoureuse  pénétrée, 
enivrée,  inspirée,  grave  et  solennelle. 

En  ce  moment  j'entends  ma  tante  qui,  voyant  tou- 
jours de  la  lumière  chez  moi,  s'impatientait. 

—  Vous  entendez?  dis-je. 


176 


JOURNAL 


Nous  nous  sommes  embrassés  et  je  m'enfuis  sans 
me  retourner.  C'est  comme  une  scène  d'un  roman  que 
j'ai  lue  quelque  part.  Fi!  Je  suis  mécontente  de  moi  1 
Serai-je  toujours  mon  propre  critique  ou  bien  est-ce 
parce  que  je  n'aime  pas  tout  à  fait  ? 

—  Il  est  quatre  heures!  cria  ma  tante. 

—  D'abord,  ma  tante,  il  n'est  que  deux  heures  et 
dix  minutes,  et  puis  ensuite  laissez-moi  tranquille. 

Je  me  déshabillai,  tout  en  pensant  :  Quelqu'un  qui 
m'aurait  vue  entrer  au  salon  près  de  l'escalier  à  minuit 
et  en  sortir  à  deux  heures,  deux  heures  passées  dans 
un  tête-à-tête  absolu  avec  un  Italien  des  plus  déver- 
gondés, ce  quelqu'un  ne  croirait  pas  le  bon  Dieu,  s'il 
lui  prenait  fantaisie  de  descendre  du  ciel  pour  affirmer 
combien  c'était  innocent. 

Moi-même,  à  la  place  de  ce  quelqu'un,  je  ne  croirais 
pas,  et  pourtant  voyez!  Doit-on  assez  se  défier  des 
apparences  ?  Souvent  ainsi  on  juge  et  on  fait  des  con- 
clusions définitives,  lorsqu'il  n'y  a  que  presque  rien. 

—  C'est  affreux  !  Tu  mourras,  en  veillant  si  tard, 
criait  ma  tante. 

—  Ecoutez,  dis-je  en  ouvrant  sa  porte,  ne  grondez 
pas,  ou  je  ne  vous  dirai  rien. 

—  Oh  !  Diable  !  diable  ! 

—  Oh!  ma  tante,  vous  vous  repentirez... 

—  Qu'y  a-t-il?  0  quelle  fille  ! 

—  D'abord  je  n'ai  pas  écrit,  je  suis  restée  avec 
Pietro. 

—  Où  ça,  malheureuse  I 

—  En  bas. 

—  Quelle  horreur  ! 

—  Ah  !  Si  vous  criez,  vous  ne  saurez  rien, 

—  Tu  étais  avec  A.,.  ? 

—  Oui  I 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


177 


—  Eh  bien,  dit-elle  d'une  voix  qui  me  fît  tressaillir, 
je  le  savais  bien  quand  je  t'ai  appelée,  tout  à  l'heure. 

—  Comment? 

—  J'ai  rêvé  que  maman  était  venue  et  me  disait:  Ne 
laisse  pas  Marie  seule  avec  A.... 

J'eus  froid  dans  le  dos  en  comprenant  que  j'avais 
couru  un  vrai  danger.  —  J'ai  exprimé  mes  craintes 
qu'on  n'écrive  des  calomnies  de  Nice. 

—  Il  n'y  a  rien  à"  dire,  dit  ma  tante.  Si  on  ose  dire 
des  calomnies,  on  n'ose  pas  les  écrire. 

Nice.  —  Mardi  23  mai.  —  Je  voudrais  pourtant  me 
rendre  compte  d'une  chose:  j'aime  ou  je  n'aime  pas? 

Je  me  suis  fait  une  telle  idée  des  grandeurs  et  des 
richesses  que  Pietro  me  semble  un  bien  petit  seigneur. 
Ah!  H..! 

Et  si  j'attendais  !  Attendre  quoi?  Un  prince  million- 
naire, un  H...  Et  si  rien  ne  vient? 

Je  tâche  de  me  persuader  qu'A....  est  très  chic, 
mais  qu'en  le  voyant  de  tout  près,  il  me  semble  moins 
qu'il  n'est. 

Voilà  une  triste  journée  !  J'ai  commencé  le  portrait 
de  Golignon,  sur  un  fond  de  draperies  bleu  ciel.  C'est 
tout  ébauché  et  je  suis  vraiment  contente  de  moi  et  de 
mon  modèle,  car  il  pose  très  bien. 

Je  sais  bien  qu'A...  ne  peut  pas  encore  m'écrire  et 
pourtant  je  suis  inquiète. 

Ce  soir,  je  l'aime.  Ferai-je  bien  de  l'accepter?  Tant 
qu'il  y  aura  de  l'amour,  ce  sera  bien,  mais  après  ? 

Je  crains  bien  que  la  médiocrité  ne  me  fasse  pendre 
de  rage  !  Je  raisonne  et  je  discute,  comme  si  j'étais  la 
maîtresse  de  la  situation.  Ah  !  misère  de  misère!... 

Attendre  !  Attendre  quoi  ?... 

Et  si  rien  ne  vient?  Bah  1  avec  ma  figure  on  trouve, 


178 


JOURNAL 


et  la  preuve...  c'est  que  j'ai  à  peine  seize  ans  et  que 
j'aurais  déjà  pu  devenir  comtesse  deux  fois  et  demie. 
Je  dis  demie  pour  Pietro. 

Mercredi  24  mai.  —  Ce  soir,  en  m'en  allant,  j'em- 
brassai maman. 

—  Elle  embrasse  comme  Pietro,  dit-elle  en  riant. 

—  Est-ce  qu'il  t'a  embrassée  ?  demandai-je. 

■ —  11  t'a  embrassée,  toi!  dit  Dîna  en  riant,  croyant 
dire  la  chose  la  plus  énorme,  et  par  cela  me  faisant 
éprouver  un  vif  remords,  presque  une  honte. 

—  Oh  l  Dina  !  dis-je  d'un  tel  air,  que  maman  et  ma 
tante  se  tournèrent  vers  elle  avec  un  air  de  reproche  et 
de  mécontentement. 

—  Marie,  embrassée  par  un  homme  !  Marie  la  fière, 
la  sévère,  la  hautaine,  allons  donc  !  Marie  !  qui  a  fait 
tant  de  beaux  discours  sur  ce  sujet! 

Gela  m'a  rendue  intérieurement  honteuse. 

En  effet,  pourquoi  ai-je  manqué  à  mes  principes?  Je 
ne  veux  pas  admettre  que  c'était  par  faiblesse,  par 
entraînement.  Si  j'admettais  cela,  je  ne  m'estimerais 
plus!  Je  ne  peux  pas  dire  que  ce  fût  par  amour. 

Il  suffit  de  passer  pour  inabordable.  On  est  si 
habitué  à  me  voir  telle,  qu'on  n'en  croirait  pas  ses 
propres  yeux,  et  moi-même,  j'ai  tant  de  fois  parlé 
de  choses  rigides,  que  je  n'y  croirais  pas  sans  ce 
journal. 

D'ailleurs  il  ne  faut  se  laisser  aborder  que  par  un 
homme  de  l'amour  duquel  on  est  certaine,  car  celui-là 
n'accusera  pas  ;  tandis  qu'avec  des  gens  qui  ne  font 
que  faire  la  cour,  il  faut  être  toute  couverte  de  pointes, 
comme  un  hérisson. 

Soyons  légère  avec  un  homme  sérieux,  aimant, 
mais  soyons  sévère  avec  un  homme  léger. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


179 


Dieu!  que  je  suis  contente  d'avoir  écrit  exactement 
ce  que  je  pense  ! 

Vendredi  26  mai, —  Ma  tante  dit  qu'A....  n'est  qu'un 
enfant. 
—  C'est  vrai,  dit  maman. 

Ces  paroles  parfaitement  vraies  me  montrent  que  je 
me  suis  salie  pour  rien,  car  enfin  je  me  suis  salie,  sans 
amour  et  sans  intérêt...  C'est  vexant! 

Après  son  départ  à  Rome,  je  me  suis  regardée  dans 
la  glace,  croyant  que  mes  lèvres  avaient  changé  de 
couleur.  Nulle  personne  n'est  aussi  sensitive  que  moi  ! 
Depuis  que  ma  figure  est  souillée,  je  me  sens  sale 
comme  après  vingt-quatre  heures  de  voyage  en  chemin 
de  fer. 

A...  aura  le  droit  de  dire  que  je  l'aimais  et  que  j'ai 
été  bien  malheureuse  de  ce  mariage  manqué. 

Un  mariage  manqué  est  toujours  une  tache  sur  la 
vie  d'une  jeune  fille. 

Tout  le  monde  dira  que  nous  nous  aimions.  Mais 
personne  ne  dira  que  le  refus  vient  de  moi.  Nous  ne 
sommes  ni  assez  aimés  ni  assez  grands  pour  ça. 

D'ailleurs  les  apparences  donneront  raison  à  ceux 
qui  le  diront  ;  cela  me  fait  enrager  !... 

Sans  ces  quelques  paroles  de  V...,je  n'aurais  jamais 
été  si  loin...  «  0  jeune  fille  1  vous  êtes  bien  jeune  en- 
core!... »  Au  fait  j'avais  besoin,  pour  calmer  mon 
amour-propre,  d'entendre  toutes  ces  offres  de  mariage. 
Remarquez  que  je  n'ai  rien  dit  de  positif  ;  j'ai  laissé 
parler,  mais  comme  je  me  laissais  prendre  les  mains 
et  les  baiser,  le  jeune  présomptueux  n'a  pas  remarqué 
le  ton,  et,  tout  heureux  et  tout  surexcité,  n'est  entré  en 
défiance  de  rien. 

Je  savais  bien  qu'il  était  sérieux,  mais  je  ne  m'atten- 


180 


dais  pas,  tout  en  m'y  attendant,  que  la  famille  et  tout 
ces  gens-là  fissent  tant  de  tapage.  Je  ne  m'y  attendais 
pas,  parce  que  je  ne  parlais  pas  sérieusement. 

Il  faut  vous  dire  que  l'homme  est  un  sac  tout  rempli 
d'amour-propre  et  recouvert  de  vanité.  Une  chose  me 
console  un  peu  :  avant  la  grande  explication,  il  m'a 
souvent  répété  qu'il  souffrait  beaucoup,  que  je  le  ren- 
dais bien  malheureux  par  mes  coquetteries  et  mon 
cœur  de  glace. 

Cela  me  console,  mais  ne  me  suffît  pas. 

Pour  atténuer  toutes  mes  plaintes  ici,  je  voudrais - 
produire  ses  plaintes  et  ses  tourments  qui  me  paraissent 
bien  peu  de  chose,  car  ce  n'est  pas  moi  qui  les  ai 
éprouvés. 

0  « 

On  prétend  que  la  femme  blonde  est  la  femme  poé- 
tique, et  moi,  je  dis  que  la  femme  blonde  est  la  femme 
matérielle  par  excellence. 

Voyez  ces  cheveux  dorés,  ces  lèvres  de  sang,  ces 
yeux  gris  foncé,  ce  corps  rosé,  que  Titien  peint  si 
bien,  et  dites-moi  les  pensées  qui  vous  viennent  à 
l'esprit!  D'ailleurs,  nous  avons  Vénus,  chez  les  païens: 
Madeleine,  chez  les  chrétiens,  toutes  les  deux  blondes. 

Tandis  que  la  femme  brune,  qui,  au  fait,  n'est  qu'un- 
non-sens  comme  un  homme  blond,  la  femme  brune 
avec  des  yeux  de  velours  et  des  joues  d'ivoire,  peut 
rester  pure,  divine. 

Il  y  a  au  palais  Borghèse  un  beau  tableau  de  Titien,, 
nommé  l'Amour  pur  et  l'Amour  impur.  L'Amour  pur 
est  une  belle  femme  aux  joues  roses,  aux  cheveux 
noirs,  regardant  avec  un  regard  doux  son  enfant  qu'elle 
baigne  dans  un  bassin. 

L'Amour  impur  est  une  femme  blonde,  rousse  peut 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


181 


être,  appuyée  à  je  ne  sais  plus  quoi,  avec  ses  bras 
croisés  au-dessus  de  la  tête.  D'ailleurs  la  femme  nor- 
maie  est  blonde  et  l'homme  normal  est  brun. 

Les  variétés  et  les  phénomènes  contraires  sont 
quelquefois  admirables,  mais  ce  sont  des  non-sens. 

Jamais  je  ne  verrai  rien  de  semblable  au  duc  de  H..M 
il  est  grand,  fort,  il  a  les  cheveux  d'un  roux  agréable- 
ment doré,  une  moustache  pareille,  de  petits  yeux  gris 
perçants,  une  lèvre  copiée  sur  celle  de  FApollon  du 
Belvédère. 

Et  dans  toute  sa  personne  il  y  a  un  air  si  grand,  si 
majestueux,  insolent  même,  d'insouciance  de  tous  les 
autres. 

Je  le  vois  peut-être  avec  des  yeux  d'amoureuse. 
Bah  !  je  ne  crois  pas. 

Comment  aimer  un  homme  brun,  laid,  très  maigre, 
ayant  de  beaux  yeux,  une  démarche  encore  timide  et 
pas  de  genre  du  tout,  après  un  homme  comme  le  duc, 
même  après  une  distance  de  trois  ans?  Et  songez  que 
trois  ans,  de  treize  à  seize,  dans  la  vie  d'une  jeune  fille, 
c'est  trois  siècles. 

Ainsi  je  n'aime  personne  que  le  duc!  Celui-là  n'en 
sera  pas  fier  et  peu  lui  importe.  Souvent  je  me  compose 
des  contes,  je  me  représente  des  hommes  connus  et  in- 
connus; eh  bien  I  pas  même  à  un  Empereur  je  ne  dis  : 
«  je  vous  aime  »  avec  conviction.  Il  y  en  a  auxquels  je 
ne  puis  pas  le  dire  du  toutl...  Arrêtez  là  1  je  l'ai  dit 
en  réalité... 

Mon  Dieu,  oui,  mais  je  le  pensais  si  peu,  que  cela  ne 
vaut  pas  la  peine  d'en  parler. 

Dimanche  28  mai.  —  Après  la  promenade,  rentrée 
chez  moi;  je  me  mets  à  la  fenêtre.  C'est  bizarre,  rien 
ne  semble  changé  ;  il  me  semble  être  à  l'année  der- 

M.  B4  16 


£82 


JOURNAL 


nière.  Jamais  les  chansons  de  Nice  ne  m'ont  paru 
si  charmantes  ;  le  cri  des  grenouilles,  le  murmure 
de  la  fontaine,  le  chant  lointain,  tout  cela  avili  par  le 
bruit  d'une  prosaïque  voiture. 

Je  lis  Horace  et  Tibulle.  Ce  dernier  ne  parle  que 
d'amour  et  ça  me  va.  Et  puis  j'ai  le  texte  français  en 
face  du  latin;  cela  m'exerce.  Pourvu  que  toute  cette 
histoire  de  mariage  que  j'ai  suscitée  par  légèreté  ne  me 
nuise  pas  !  j'en  ai  peur. 

Il  ne  fallait  rien  promettre  à  A  ,  il  fallait  lui 

répondre  : 

«  Je  tous  remercie,  monsieur,  de  l'honneur  que  vous 
voulez  bien  me  faire,  mais  je  ne  puis  rien  vous  dire 
avant  d'avoir  consulté  mes  parents.  Que  les  vôtres  en 
réfèrent  aux  miens,  et  on  verra.  Quant  à  moi,  pou- 
vais-je  ajouter  pour  adoucir ,  je  n'aurai  rien  contre 
vous.  » 

Ceci,  accompagné  d'un  de  mes  sourires  aimables  et 
de  ma  main  à  baiser,  aurait  suffi . 

Et  je  ne  me  compromettais  pas,  et  on  ne  bavardait 
pas  à  Rome,  et  tout  était  bien. 

J'ai  de  l'esprit,  mais  il  vient  toujours  trop  tard. 

J'aurais  sans  doute  mieux  fait  de  lui  faire  une  belle 
réponse  comme  celle  que  vous  venez  de  lire,  mais  cela 
m'économiserait  tant  de  plaisirs,  et  puis...  la  vie  est  si 
courte!...  et  puis,  il  y  a  toujours  :  et  puis. 

J'ai  mal  fait  de  ne  pas  avoir  fait  ma  belle  réponse, 
mais  j'étais  vraiment  si  troublée  ;  les  raisonnables 
diront  que  oui,  les  sentimentales  diront  que  non. 

Mercredi  3 1  mai.  —  Ne  dit-on  pas  que  les  beaux 
esprits  se  rencontrent?  Voilà  que  je  lis  La  Rochefou- 
cauld et  que  je  trouve  chez  lui  bien  des  choses  que 
j'écris  ici.  Moi  qui  pensais  avoir  trouvé  quelque  chose  . 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


183 


de  nouveau,  et  ce  sont  des  choses  qu'on  sait  et  qu'on 
a  dites  depuis  si  longtemps...  Puis  j'ai  lu  Horace,  La 
Bruyère  et  un  troisième  encore. 

Je  crains  pour  mes  yeux.  En  peignant,  j'ai  dû  m'ar- 
rêter  plusieurs  fois,  n'y  voyant  plus.  Je  les  use  trop, 
car  je  passe  tout  mon  temps  à  peindre,  lire  et  écrire. 

Ce  soir,  j'ai  repassé  mes  résumés  de  classiques,  cela 
m'a  occupée.  Et  puis  j'ai  découvert  un  ouvrage  très 
intéressant,  sur  Gonfucius,  traduction  latine  et  fran- 
çaise. 11  n'y  a  rien  comme  un  esprit  occupé;  le  travail 
combat  tout,  surtout  un  travail  de  tête. 

Je  ne  comprends  pas  les  femmes  qui  passent  leurs 
loisirs  à  tricoter  ou  à  broder,  les  mains  occupées  et  la 
tête  oisive....  Il  doit  venir  un  tas  de  pensées  inutiles, 
dangereuses,  et  lorsqu'on  a  quelque  chose  à  cœur  par- 
ticulièrement, la  pensée  s'appesantit  sur  cette  chose  et 
cela  produit  des  effets  déplorables. 

Sij'étais  heureuse  et  tranquille,  je  pourrais  travailler 
des  mains,  je  crois,  pour  penser  à  mon  bonheur...  Non, 
alors,  je  voudrais  y  penser  les  yeux  fermés,  je  serais 
incapable  de  faire  quoi  que  ce  soit. 

Demandez  à  tous  ceux  qui  me  connaissent  ce  qu'ils 
pensent  de  mon  humeur,  et  ils  vous  diront  :  que  je  suis 
la  fille  la  plus  gaie,  la  plus  insouciante,  la  plus  ferme 
de  caractère  et  la  plus  heureuse  qui  soit;  car  j'éprouve 
un  grand  plaisir  à  paraître  rayonnante  et  fière,  impre- 
nable de  toute  façon,  et  je  m'escrime  volontiers  en  dis- 
cussions aussi  sérieuses  que  folles. 

Ici  on  me  voit  à  l'intérieur.  A  l'extérieur  je  suis  tout 
autre.  On  dirait  queje  n'ai  pas  eu  une  contrariété  et  que 
j'ai  l'habitude  d'être  obéie  par  les  hommes  et  par  les 
chose*  * 

Samedi  3  juin,  —  Tout  à  l'heure ,  en  sortant  de 


JOURNAL 

mon  cabinet  de  toilette,  je  me  suis  superstitieuse- 
ment effrayée.  J'ai  vu  à  côté  de  moi  une  femme  vêtue 
d'une  longue  robe  blanche,  une  lumière  à  la  main,  et 
regardant,  la  tête  un  peu  inclinée  et  plaintive  comme 
ces  fantômes  des  légendes  allemandes.  Rassurez-vous, 
ce  n'était  que  moi  réfléchie  dans  une  glace. 

Oh  !  j'ai  peur,  j'ai  peur  qu'un  mal  physique  ne  pro- 
cède de  toutes  ces  tortures  morales. 

Pourquoi  tout  se  tourne-t-il  contre  moi  ? 

Pardonnez-moi  de  pleurer,  ô  mon  Dieu  !  Il  y  a  des 
gens  plus  malheureux  que  moi,  il  y  a  des  gens  qui 
manquent  de  pain,  tandis  que  moi,  je  dors  dans  mon 
lit  de  dentelles;  il  y  a  des  gens  qui  déchirent  leurs 
pieds  sur  les  pierres  des  pavés,  tandis  que  moi  je 
marche  sur  des  tapis  ;  qui  n'ont  que  le  ciel  pour  cou- 
vert, tandis  que  moi,  j'ai  au-dessus  de  ma  tête  un 
plafond  de  satin  bleu.  C'est  peut-être  pour  mes  larmes 
que  vous  me  punissez,  mon  Dieu:  faites  donc  que  je 
ne  pleure  plus  ! 

A  tout  ce  que  je  souffrais  déjà  vient  se  joindre  une 
honte  personnelle,  une  honte  pour  mon  âme. 

«  Le  comte  A...  l'a  demandée  en  mariage,  mais 
on  s'y  est  opposé;  il  a  changé  d'idée  et  s'est  retiré.  » 

Voyez  comme  les  bons  élans  sont  récompensés  ! 

Oh!  si  vous  saviez  quels  sentiments  de  désespoir 
s'emparent  de  mon  être,  quelle  indicible  tristesse, 
quand  je  regarde  autour  de  moi  !  Tout  ce  que  je  touche 
s'évanouit,  s'écroule. 

Et  de  nouveau  l'imagination  travaille,  et  de  nouveau 
il  me  semble  entendre  prononcer  :  «  Le  comte  A...  l'a 
demandée  en  mariage,  »  etc.,  etc. 

Dimanche  4  juin.  —  Quand  Jésus  guérit  le  luna- 
tique, ses  disciples  lui  demandèrent  pourquoi  ceux 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


185 


qui  avaient  essayé  de  le  guérir  ne  l'avaient  pas 
pu,  et  Jésus  leur  répondit: —  C'est  h  cause  de  votre  in-  f 
crédulité,  car,  je  vous  le  dis  en  vérité,  si  vous  aviez  de 
la  loi  aussi  gros  qu'un  grain  de  moutarde,  vous  diriez 
à  dette  montagne  :  —  «  Transporte-toi  d'ici  là  »,  et 
ffle  s  y  transporterait  et  rien  ne  vous  serait  impos- 
sible, 

A  la  lecture  de  ces  paroles,  je  fus  comme  illuminée, 
et  pour  la  première  fois  peut-être  j'ai  cru  en  Dieu.  Je 
me  levai,  ne  me  sentant  plus;  je  joignais  les  mains,  je 
levais  les  yeux,  je  souriais,  j'étais  en  extase. 

Jamais,  jamais  je  ne  douterai  plus,  non  pas  pour 
mériter  quelque  chose,  mais  parce  que  je  suis  con- 
vaincue par  ce  que  je  crois. 

Jusqu'à  l'âge  de  douze  ans  on  m'a  gâtée,  on  a  fait 
toutes  mes  volontés,  mais  on  n'a  jamais  songé  à  mon 
éducation.  A  douze  ans  j'ai  demandé  des  maîtres,  on 
m'en  donna,  et  j'ai  rédigé  le  programme  moi-même. 
Je  dois  tout  à  moi-même... 

Après  cet  élan  enthousiaste,  j'eus  peur  de  tomber 
dans  l'exagération,  peur  du  couvent.  Oh!  non,  j'étais 
transformée,  j'étais  joyeuse;  je  dormis  bien,  je  me 
réveillai  plus  calme. 

Lundi  5  juin.  —  Dina,  Mlle  Golignon  et  moi,  nous 
sommes  restées  jusqu'à  dix  heures  sur  ma  terrasse 
par  un  clair  de  lune  reflété  dans  la  mer  tout  unie. 
Je  discutais  sur  l'amitié  et  sur  les  rapports  qu'on 
doit  avoir  avec  ses  semblables;  j'ai  fait  ma  profession 
de  foi.  C'est  venu  à  propos  des  Sapojenikoff  qui  n'o»t 
pas  encore  écrit. 

On  sait  l'admiration  de  Collignon  pour  eux,  d'ail- 
leurs elle  a  besoin  d'adorer  quelqu'un;  elle  est  la 
femme  la  plus  romanesque  et  la  plus  sentimentale 

M.   B.  16. 


186  JOURNAL 

du  monde.  Elle  veut  prouver  l'amitié  et  le  bouhenr 
d'avoir  confiance. 
Moi,  le  contraire. 

Pensez  donc  comme  je  serais  malheureuse  si  j'avais 
voué  aux  Sapojenikoff  une  grande  amitié! 

On  ne  regrette  jamais  un  bienfait,  une  gentillesse, 
une  amabilité,  un  élan  parti  du  cœur;  on  le  regrette 
quand  on  est  payé  d'ingratitude.  Et  c'est  un  bien 
grand  chagrin  pour  une  personne  de  cœur  que  de 
savoir  que  la  sympathie  qu'on  a  éprouvée,  l'amitié 
qu'on  a  eue  pour  quelqu'un,  est  perdue  1 

—  Oh!  Marie,  je  ne  suis  pas  de  votre  avis. 

—  Mais  non,  écoutez-moi,  mademoiselle.  Voilà  moi, 
par  exemple,  qui  me  tue  à  vous  expliquer  une  chose, 
qui  m'épuise  en  raisonnements,  et  quand  j'ai  parlé, 
persuadé,  assuré  pendant  une  heure,  je  m'aperçois 
que  vous  êtes  sourde. 

—  Ça,  sans  doute. 

—  Je  ne  vous  accuse  pas,  je  n'accuse  personne  de 
rien,  parce  que  je  ne  m'attends  à  rien  de  la  part  de 
personne.  Et  c'est  le  contraire  de  l'ingratitude  qui 
m'eût  étonnée.  Je  vous  assure  qu'il  vaut  mieux  regar- 
der la  vie  et  les  hommes  comme  moi,  ne  leur  accorder 
aucune  place  dans  son  cœur  et  s'en  servir  comme 
degrés  d'escalier  pour  monter. 

—  Marie  1  MaHe  ! 

—  Que  voulez-vous?  vous  êtes  faites  autrement  que 
moi!  Tenez,  je  suis  sûre  que  vous  avez  déjà  parlé  de 
moi  assez  désavantageusement  avec  les  Sapojenikoff  et 
d'autres.  Je  suis  sûre  de  cela  comme  si  je  l'avais  en- 
tendu de  mes  propres  oreilles.  Et  pourtant,  je  suis 
avec  vous  comme  j'étais  avant  et  comme  je  serai  tou- 
jours. 

—  C'est  la  lecture  des  philosophes  qui  vous  donne 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


187 


de  pareilles  idées,  vous  vous  défiez  de  tout  le  monde. 

—  Je  ne  me  défie  pas,  seulement  je  ne  me  fie  h  per- 
sonne; il  y  a  une  grande  différence. 

—  Non,  écoutez,  Marie,  vous  n'avez  d'amitié  pour 
personne. 

—  Mais  pensez  ce  que  ce  serait  si  j'en  avais  !  Sup- 
posons qu'au  lieu  d'avoir  pris  Marie  et  Olga  pour  ce 
qu'elles  étaient,  pour  de  bonnes  filles  qui  riaient  avec 
moi,  ne  se  moquant  pas  mal  de  moi,  comme  je  me 
moquais  d'elles;  supposons  que  je  me  lie  avec  Olga 
d'une  tendre  amitié.  Je  lai  écris  de  Rome,  elle  me 
répond  trois  mots  au  bout  de  trois  semaines  ;  je  lui 
écris  encore  et  cette  fois  elle  ne  répond  pas  du  tout. 
Que  dites-vous  de  cela?  Et  ce  n'est  pas  le  premier 
exemple. 

—  Mais  comment  pouvez-vous  demander  à  vos  amis, 
si  vous  ne  leur  donnez  rien? 

—  Nous  ne  nous  comprenons  pas.  Je  leur  donne 
toutes  les  amabilités  possibles.  Je  suis  prête  à  faire 
pour  eux  tout  ce  qu'il  est  en  mon  pouvoir  de  faire  ;  qu'on 
me  demande  n'importe  quoi,  je  le  ferai  avec  plaisir; 
mais  je  ne  donne  pas  à  mes  amis  mon  cœur,  car, 
croyez-moi,  il  est  bien  vexant  de  le  donner  pour  rien- 

—  On  ne  peut  jamais  être  vexée  quand  on  a  bien 
fait,  quand  on  a  fait  son  devoir. 

—  L'amitié  n'est  pas  un  devoir.  Vous  ne  faites  ni 
bien  ni  mal  en  donnant  votre  amitié.  Une  amitié 
comme  la  vôtre  n'est  pas  susceptible,  car  elle  n'est 
chez  vous  qu'un  besoin  perpétuel  ;  mais  lorsqu'elle 
vient  du  fond  du  cœur,  il  '  est  bien  chagrinant  de  se 
voir  payer  par  de  l'ingratitude. 

—  Si  quelqu'un  est  ingrat,  tant  pis  pour  lui. 

—  Voilà  qui  est  égoïste.  Avant  je  croyais  que  j'aimaia 
tout  le  monde;  mais  je  vois  que  cet  amour  universel 


188 


JOURNAL 


n'est  qu'une  universelle  indifférence.  J'ai  la  plus  grande 
bienveillance  envers  mes  semblables.  Je  les  vois  mau- 
vais, ce  qui  me  rend  indulgente  au  suprême  degré... 
Avez-vous  lu  Epictète  ?  Je  trouve  qu'en  ce  qui  concerna 
l'amitié  il  faut  être  stoïcien.  Vous  recevez  un  choc,  et 
vous  ne  pouvez  vous  empêcher  de  faire  un  mouvement 
de  surprise,  de  peur;  cela  ne  dépend  pas  de  vous;  mais 
il  dépend  de  vous  d'acquiescer  à  vos  premiers  sen- 
timents. On  ne  peit  s'empêcher  de  ressentir  certaines 
préférences,  mais  on  peut  s'empêcher  d'acquiescer. 

—  Ces  lectures  mènent  à  l'athéisme  ;  vous  finirez, 
Marie,  par  ne  plus  croire  en  rien 

— ■  Oh  !  non.  Si  vous  saviez  ma  pensée,  vous  ne  le 
diriez  pas. 

—  Tous  les  philosophes  sont  mauvais  à  lire. 

—  Non  pas  quand  on  a  l'esprit  solide...  Mais  tenez, 
dis-je,  tout  bien  pesé,  il  n'y  a  qu'une  chose  qui  vaille 
dans  ce  monde  (je  parle  des  choses  de  sentiment), 
c'est  l'amour. 

—  Oui. 

—  11  n'y  a  pas  au  monde  de  plus  grand  plaisir  que 
d'aimer  et  d'être  aimée. 

—  C'est  vrai. 

—  Et  encore  n'approfondissons  pas,  par  grâce  1  N'en 
prenons  que  le  plaisir  qu'on  nous  donne  et  celui  que 
nous  donnons.  L'amour  est  une  chose  divine  par  elle- 
même,  je  veux  dire  pendant  qu'il  dure  ;  il  rend  Phomme 
parfait  envers  l'objet  aimé  ;  dévouement,  tendresse, 
passion ,  constance  ,  sincérité,  tout  y  est.  Approfon- 
dissons donc  l'amour,  mais  jamais  l'homme.  L'homme 
peut  se  comparer  h  une  grotte.  On  y  trouve  ou  l'hu- 
midité ou  la  saleté  au  fond,  ou  bien  une  sortie,  c'est- 
à-dire  que  le  fond  n'existe  pas  du  tout.  Tout  cela  ne 
m'empêche  pas  d'aimer  mes  semblables. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


189 


—  On  ne  peut  jouir  de  rien  si  on  est  indifférent  à 
tout. 

—  Attendez,  attendez,  je  ne  suis  pas  indifférente,  mais 
je  n'accorde  aux  personnes  que  selon  leur  valeur. 

Maman  a  pleuré  aujourd'hui,  ma  tante  a  une  figure 
toute  bouleversée;  elles  ont  parlé  de  moi  et  de  tous  mes 
tourments. 

Je  revenais  chez  moi,  les  bras  pendants,  les  yeux 
fixés  devant  moi,  les  sourcils  froncés;  j'étouffais  malgré 
le  ciel  bleu,  la  fontaine  jaillissante,  les  néfliers  couverts 
de  fruits,  l'air  si  pur.  J'avançais  sans  m'en  apercevoir. 

Pourquoi  ne  pas  supposer  que  je  l'aime,  tout  indigne 
qu'il  est  ? 

Ciel  I  expliquez-moi  quel  est  cet  homme  et  quel  est 
cet  amour  ? 

Tout  doit  être  écrasé  en  moi,  l'amour-propre,  l'or- 
gueil et  l'amour. 

Mardi  6  juin.  —  J'ai  lu  la  journée  d'hier  ;  il  n'y  a  que 
des  douleurs  et  des  larmes. 

Vers  deux  heures  j'étais  assez  montée  pour  ne  plua 
me  mettre  en  colère  et  pour  ne  soupirer  que  de  mépris. 
Ces  pensées  sont  indignes,  on  ne  doit  se  souvenir  des 
injures  que  lorsqu'on  est  en  mesure  de  se  venger.  Y 
penser,  c'est  accorder  trop  d'importance  à  des  gens  in- 
dignes, c'est  s'abaisser;  aussi  n'est-ce  pas  aux  gens  que 
je  pense,  je  pense  à  moi,  à  ma  position,  à  l'insouciance 
de  mes  parents.  Car  tous  les  maux  viennent  de  là. 

Si  les  A...  avaient  soulevé  la  question  de  religion, 
cela  ne  ferait  que  m'amuser,  et  je  crois  bien  que  s'ils 
me  priaient  de  prendre  Pietro,je  ne  le  prendrais  pas.. 


190 


JOURNAL 


Mais  c'est  cette  honte,  cette  idée  qu'on  leur  a  dit  des 
indignités  de  nous. 

Car  tout  le  monde  a  parlé  de  ce  mariage,  et  bien  cer- 
m  tainement  on  ne  dira  pas  que  le  refus  vient  de  moi. 
D'ailleurs  ils  auront  raison.  N'ai-je  pas  consenti?  Pour 
traîner,  pour  le  garder  dans  tous  les  cas;  je  ne  m'en 
repens  pas,  j'ai  bien  fait,  et  si  ça  a  mal  tourné,  ce  n'est 
pas  de  ma  faute. 

On  ne  nous  connaît  pas,  on  entend  un  mot  par-ci  par- 
là,  on  parle,  on  augmente,  on  invente,  ô  seigneur  Dieul 
Et  ne  rien  pouvoir  1 

Entendons-nous  bien, je  ne  me  plains  pas,  je  raconte, 
voilà  tout. 

Je  méprise  profondément  tout  le  monde,  donc  je  ne 
puis  me  plaindre  ni  me  fâcher  contre  personne, 

L'amour  tel  que  je  l'ai  imaginé  n'existe  donc  pas  ? 
Ce  n'est  qu'une  fantaisie,  un  idéal  ! 

La  suprême  pudeur,  la  suprême  pureté  sont  donc  des 
mots  que  j'ai  inventés? 

Alors,  quand  je  suis  descendue  lui  parler,  la  veille  du 
départ,  il  n'a  vu  dans  mon  action  qu'un  simple  rendez- 
vous  galant  ? 

Quand  je  m'appuyais  sur  son  bras,  il  ne  tremblait 
que  pour  des  désirs?  Quand  je  le  regardais  sérieuse,  et 
pénétrée  comme  une  prêtresse  antique,  il  n'a  vu  qu'une 
femme  et  un  rendez-vous  ? 

Et  moi,  je  l'aimais  donc?  Non,  ou  plutôt  je  ne  l'ai- 
mais que  de  son  amour  pour  moi. 

Mais  comme  je  suis  incapable  de  lâcheté  en  amour, 
j'ai  aimé  et  senti  comme  si  je  l'aimais  moi-même. 

C'était  de  l'exaltation,  du  fanatisme,  de  la  myopie, 
de  la  bêtise,  oui,  de  la  bêtise  1 

Si  j'avais  plus  d'esprit,  j'aurais  mieux  compris  le  ca- 
ractère de  l'homme. 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


191 


Il  m'a  aimée  comme  il  a  pu.  C'était  à  moi  de  discer- 
ner, de  comprendre  qu'on  ne  jette  pas  les  perles  devant 
les  pourceaux. 

La  punition  est  dure;  des  illusions  détruites  pcir 
longtemps  et  le  remords  envers  moi-même;  j'avais  tort 
de  penser  ainsi. 

Il  faut  être  comme  les  autres,  prosaïque  et  vulgaire. 

C'est  sans  doute  ma  grande  jeunesse  qui  m'a  fait 
faire  des  inutilités.  Qu'est-ce  que  c'est  que  ces  idées  de 
l'autre  monde  ?  On  ne  les  comprend  plus,  car  le  monde 
n'a  pas  changé. 

Voilà  que  je  tombe  dans  l'erreur  commune,  voilà  que 
j'accuse  le  monde  pour  la  vilenie  d'un  seul.  Parce  qu'un 
seul  a  été  lâche,  je  nie  la  grandeur  d'âme  et  l'esprit! 

Je  nie  l'amour  de  cet  homme  parce  qu'il  n'a  rien  fait 
pour  cet  amour.  Et  si  on  l'a  menacé  de  le  déshériter, 
de  le  maudire,  cela  pouvait-il  l'empêcher  de  m'écrire? 
Non,  non.  C'est  un  lâche... 

Jeudi  8  juin.  —  Les  livres  de  philosophie  me  sur- 
prennent. Ce  sont  des  produits  de  l'imagination  renver- 
sants. En  lisant  beaucoup  et  avec  le  temps,  j'en 
prendrai  l'habitude,  mais  à  présent  j'en  perds  l'ha- 
leine. 

Que  dites-vous  de  Fourier?  Et  puis  ce  système  de 
JoufTroy  :  «  L'âme  se  répand  au  dehors  sous  la  pression 
de  la  sensation,  puis  rentre  en  elle-même  en  retirant 
l'objet.  » 

C'est  surprenant,  mais  stupide. 

Quand  la  fièvre  de  la  lecture  me  prend,  je  deviens 
enragée  et  il  me  semble  que  jamais  je  ne  lirai  tant  ;  je 
voudrais  tout  savoir  et  ma  tète  éclate,  et  je  suis  de  nou- 
veau comme  enveloppée  dans  un  voile  de  cendre  et  de 
choses. 


192 


JOURNAL 


Je  me  dépêche  comme  une  folle  à  lire  Horace. 

Oh  !  quand  je  pense  qu'il  y  a  des  élus  qui  s'amusent, 
qui  s'agitent,  qui  s'habillent,  qui  rient,  qui  dansent, 
qui  cancanent,  qui  aiment,  qui  se  livrent  enfin  à  toutes 
les  délices  d'une  vie  mondaine,  et  moi,  je  moisis  à 
Nice! 

Je  reste  encore  assez  résignée,  tant  que  je  ne  pense 
pas  qu'on  ne  vit  qu'une  fois.  Car,  pensez  seulement, 
on  ne  vit  qiïune  fois  et  cette  vie  est  si  courte  ! 

Quand  je  pense  à  cela,  je  deviens  insensée  et  mon 
cerveau  se  bouleverse  de  désespoir. 

On  ne  vit  qu'une  fois  î  Et  je  perds  cette  vie  précieuse, 
cachée  dans  la  maison,  ne  voyant  personne. 

On  ne  vit  qu'une  fois  I  Et  on  me  gâte  cette  vie  I 

On  ne  vit  qu'une  fois?  Et  on  me  fait  perdre  mon 
temps  indignement  1  Et  ces  jours  qui  s'écoulent,  s'écou- 
lent pour  ne  jamais  revenir  et  abrègent  ma  vie  I 

On  ne  vit  qu'une  seule  fois  !  Faut-il  que  cette  vie  si 
courte  soit  encore  raccourcie,  gâtée,  volée,  oui,  volée 
par  les  circonstances  infâmes  ? 

Oh  I  Seigneur  l 

Vendredi  9  juin.  —  En  relisant  mon  séjour  à  Rome 
et  mes  perturbations  lors  de  la  disparition  de  Pietro, 
je  suis  tout  étonnée  d'avoir  écrit  avec  tant  de  vivacité. 

Je  lis  et  je  hausse  les  épaules.  Je  ne  devrais  pas 
m'étonner,  moi,  qui  sais  comme  on  me  monte  facile- 
ment la  tête. 

Il  y  a  des  moments  où  je  ne  sais  ni  ce  que  je  déteste, 
ni  ce  que  j'aime,  ni  ce  que  je  désire,  ni  ce  que  je  crains. 
Alors  tout  m'est  indifférent  et  je  tâche  de  me  rendre 
compte  de  tout,  et  alors  il  se  produit  un  tel  tourbillon- 
nement dans  mon  cerveau,  que  je  secoue  la  tête, 
je  me  bouche  les  oreilles  et  aime  bien  mieux  mon  abru- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  193 

issement  que  ces  recherches  et  ces  explorations  de 
l|B)oi-même. 

Samedi  1 0  juin.  —  Vous  savez,  dis-je  au  docteur, 
(|ie  je  crache  le  sang  et  qu'il  faut  me  soigner? 

—  Oh  !  mademoiselle,  dit  Walitsky,  si  vous  conti- 
nuez à  vous  coucher  tous  les  jours  à  trois  heures  du 
matin,  vous  aurez  toutes  les  maladies. 

—  Et  pourquoi  pensez-vous  que  je  me  couche  tard? 
parce  que  je  n'ai  pas  l'esprit  tranquille.  Donnez-moi  la 
tranquillité  et  je  dormirai  tranquille. 

—  Vous  pouviez  la  prendre.  Vous  aviez  l'occasion  à 
Rome. 

—  Avec  qui  ? 

—  Avec  A...,  en  vous  mariant  sans  changer  de  reli- 
gion. 

—  Oh  î  mon  ami  Walitsky,  quelle  horreur!  Avec  un 
homme  comme  A...!  pensez  à  ce  que  vous  dites!  Un 
homme  qui  n'a  ni  opinion,  ni  volonté,  quelle  bêtise 
vous  venez  de  dire  !  Oh  !  mais  vraiment  ! 

Et  je  me  mis  à  rire  doucement. 

—  Il  ne  vient  pas,  il  n'écrit  pas,  continuai-je,  c'est 
un  pauvre  enfant  dont  no  us  avons  exagéré  V  importance. 
Non,  mon  cher,  ce  n'est  pas  un  homme  et  nous  avions 
tort  de  penser  autrement. 

J'ai  dit  ces  derniers  mots  avec  le  même  calme  que 
durant  tout  ce  dialogue,  calme  de  la  conviction  que 
j'avais  d'avoir  dit  vrai  et  juste. 

Je  rentrai  chez  moi,  et  il  se  fît  comme  une  grande  lu- 
mière dans  mon  esprit.  T ai  compris  enfin  que  j'avais  tort 
de  permettre  un  baiser,  un  seul,  mais  tout  de  même  un 
baiser;  de  donner  un  rendez-vous  au  bas  de  l escalier; 
que  si  je  ri étais  allée  ni  dans  le  corridor,  ni  ailleurs,  si 
je  ri  avais  cherché  le  tête-à-tête,  V  homme  aurait  eu  plus 
m.  b.  17 


194 


JOURNAL 


de  considération  pour  moi,  et  je  n'aurais  ni  dépit,  n\ 
larmes. 

(Que  je  m'aime  de  parler  ainsi  !  que  je  suis  gentille  I 
Paris,  1877.) 

Il  faut  toujours  se  tenir  à  ce  principe;  je  m'en  suis 
écartée,  j'ai  fait  une  folie  provenant  de  l'attrait  de  la 
nouveauté  et  de  la  facilité  qu'a  mon  esprit  à  s'exalter, 
et  de  mon  peu  d'expérience. 

Oh  !  comme  je  viens  de  bien  tout  comprendre  ! 

Ah  !  mes  bons  amis,  que  voulez-vous?  on  est  jeune, 
on  fait  des  fautes.  A...  m'a  enseigné  la  conduite  avec 
les  prétendants. 

Vivre  cent  ans,  apprendre  cent  ans  î 

Oh!  comme  je  vois  clair,  comme  je  suis  calme  et 
comme  je  n'éprouve  aucun  amour  ! 

Je  vais  sortir  tous  les  jours,  être  gaie,  espérer. 

Ah!  son  felice, 
Ah!  son  rapita! 

Je  chante  Mignon  et  mon  cœur  est  si  plein! 

Que  la  lune  est  belle,  reflétée  dans  la  mer  !  Que  Nice 
est  adorable  ! 

J'aime  tout  le  monde  1  Toutes  les  figures  passent 
devant  moi  aimables  et  souriantes. 

C'est  fini  !  Je  disais  bien  que  cela  ne  pouvait  durer. 
Je  veux  vivre  tranquille  !  J'irai  en  Russie  1  ce  qui  amé- 
liorera notre  situation;  j'amènerai  mon  père  à  Rome. 

Lundi  12  juin.  —  Mardi  13  juin.  —  Moi  qui  vou- 
lais vivre  sept  existences  à  la  fois,  je  n'en  ai  pas  un 
quart.  Je  suis  enchaînée. 

Dieu  aura  pitié  de  moi,  mais  je  me  sens  faible  et  il 
me  semble  que  je  vais  mourir. 

C'est  comme  je  le  dis.  Ou  je  veux  avoir  tout  ce  que 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


195 


Dieu  m'a  permis  d'entrevoir  et  de  comprendre,  alors, 
c'est  que  je  serai  digne  de  l'avoir,  ou  je  mourrai  ! 

Car  Dieu, ne  pouvant  sans  injustice  tout  m'accorder, 
n'aura  pas  la  cruauté  de  faire  vivre  une  malheureuse 
à  laquelle  il  a  donné  la  compréhension  et  l'ambition 
de  ce  qu'elle  comprend. 

Dieu  ne  m'a  pas  faite  telle  que  je  suis  sans  dessein. 
Il  ne  peut  m'avoir  donné  la  faculté  de  tout  voir  pour 
me  tourmenter  en  ne  me  donnant  rien.  Cette  suppôt 
tion  ne  s'accorde  pas  avec  la  nature  de  Dieu,  qui  est  un 
être  de  bonté  et  de  miséricorde. 

J'aurai  ou  je  mourrai.  C'est  comme  je  le  dis.  Qu'il 
fasse  comme  il  sait!  Je  l'aime,  je  crois  en  lui,  je  le 
bénis  et  je  le  supplie  de  me  pardonner  ce  que  je  fais 
de  mal. 

Il  m'a  donné  cette  compréhension  pour  la  satisfaire 
si  je  m'en  montre  digne.  Si  je  ne  suis  pas  digne,  il  me 
fera  mourir  L. 

Mercredi  / 4  juin.  —  Outre  le  triomphe  que  je  pro- 
cure à  ce  petit  garçon  italien  qui  me  cause  une  vive 
contrariété,  je  vois  encore  le  scandale  qui  résulte  de 
cette  affaire. 

Je  ne  m'attendais  pas  à  une  aventure  de  ce  genre, 
je  n'avais  rien  prévu  de  semblable.  Je  n'ai  jamais  ima- 
giné une  pareille  chose  pour  moi  !  Je  savais  que  cela 
arrivait,  mais  je  n'y  croyais  pas,  je  ne  m'en  rendais  pas 
compte,  comme  on  ne  se  rend  pas  compte  de  la  mort, 
quand  on  n'a  jamais  vu  un  mort.  0  ma  vie,  ma  pauvre 
vie  I.  .. 


«96 


JOURNAL 


Si  je  suis  jolie  autant  que  je  le  dis,  pourquoi  m 
m'aime-t-on  pas  ?  On  me  regarde!  on  est  amoureux  1 
Mais  on  ne  m'aime  pas  I  Moi  qui  ai  tant  besoin  d'être 
aimée! 

Ce  sont  les  romans  qui  me  montent  la  tête  !  Non, 
mais  je  lis  les  romans  parce  que  j'ai  la  tête  montée. 
Je  relis  de  vieux  livres,  je  recherche  avec  une  déplo- 
rable avidité  les  scènes,  les  paroles  d'amour,  je  les 
dévore  parce  qu'il  me  semble  que  j'aime,  parce  qu'il 
me  semble  que  je  ne  suis  pas  aimée. 

J'aime,  oui,  car  je  ne  veux  pas  donner  un  autre  nom 
à  ce  que  j'éprouve. 

Eh  bien,  non,  ce  n'est  pas  cela  que  je  veux.  Je  veux 
aller  dans  le  monde,  je  veux  y  briller,  je  veux  y  avoir 
un  rang  suprême.  Je  veux  être  riche,  je  veux  dee 
tableaux,  des  palais,  des  bijoux:  je  veux  être  le  centre 
d'un  cercle  politique  brillant,  littéraire,  bienfaisant, 
frivole.  Je  veux  tout  cela....  que  Dieu  me  le  donne  ! 

Mon  Dieu,  ne  me  punissez  pas  pour  ces  pensées  fol- 
lement ambitieuses. 

N'y  a-t-il  pas  des  gens  qui  naissent  au  milieu  de 
tout  cela  et  qui  trouvent  tout  naturel  de  le  posséder, 
et  qui  n'en  remercient  pas  Dieu? 

Suis-je  coupable  en  désirant  d'être  grande? 

Non,  car  je  veux  employer  ma  grandeur  a  remer- 
cier Dieu  et  à  désirer  être  heureuse!  Est-ce  défendu 
de  désirer  être  heureuse? 

Ceux  qui  trouvent  leur  bonheur  dans  une  modeste 
et  confortable  maison,  sont-ils  moins  ambitieux  que 
moi?  Non,  car  ils  ne  voient  pas  davantage. 

Celui  qui  se  contente  de  passer  humblement  sa  vie 
dans  le  sein  du  ménage,  est-ce  un  homme  modeste, 
modéré  dans  sa  volonté,  par  vertu,  par  résignation, 
par  sagesse*?  Non,  non,  non!  Il  est  tel  parce  qu'il  se 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


497 


trouve  heureux  ainsi;  parce  que  vivre  obscure'ment 
est  pour  lui  le  suprême  bonheur.  Et  s'il  ne  désire  pas 
le  fracas,  c'est  qu'il  s'en  trouverait  malheureux.  Il  y  en 
a  aussi  qui  n'osent  pas  ;  ceux-là  ne  sont  pas  des  sages, 
mais  des  lâches,  car  ils  désirent  sourdement  et  restent 
là  où  ils  sont,  non  par  vertu  chrétienne,  mais  bien 
par  leur  nature  timide  et  incapable.  Mon  Dieu,  si  je 
raisonne  mal,  éclairez-moi,  pardonnez-moi,  ayez  pitié 
de  moi  I 

Jeudi  22  juin.  —  Je  me  moquais  quand  on  me  van- 
tait l'Italie  et  je  me  demandais  pourquoi  on  faisait  tant 
de  bruit  de  ce  pays  ;  et  pourquoi  on  en  parlait  comme 
de  quelque  chose  à  part.  C'est  que  c'est  la  vérité.  C'est 
qu'on  y  respire  autrement.  La  vie  est  autre,  libre, 
fantastique,  large,  folle  et  languissante,  brûlante  et 
douce  comme  son  soleil,  son  ciel,  sa  campagne.  Aussi 
je  m'enlève  sur  mes  ailes  de  poète  (je  le  suis  quelque- 
fois tout  à  fait,  et  presque  toujours  par  un  côté  quel- 
conque), et  je  suis  prête  à  m'écrier  avec  Mignon  : 

Italia,  reggio  di  ciel, 
Sol  beatoî 

Samedi  24  juin.  —  J'attendais  qu'on  m'appelât  pour 
déjeuner,  quand  le  docteur  arriva  tout  essoufflé,  me 
dire  qu'on  avait  reçu  une  lettre  de  Pietro.  Je  rougis 
très  fort,  et  sans  lever  les  yeux  du  livre  que  je  lisais: 

—  Bien,  bien,  et  que  nous  écrit-il? 

—  On  ne  lui  donne  pas  d'argent;  d'ailleurs  je  ne 
sais  pas,  vous  verrez  mieux. 

Je  me  suis  bien  gardée  de  m'empresser  de  deman- 
der,  j'avais  honte  de  montrer  tant  d'intérêt. 

m.  b.  47. 


498 


JOURNAL 


Contre  l'habitude,  je  fus  ïa  première  à  table,  man- 
geant... avec  impatience,  mais  ne  disant  rien. 

—  Est-ce  vrai,  ce  que  le  docteur  m'a  dit?  demandai- 
je  enfin. 

—  Oui,  répondit  ma  tante,  A....  lui  écrit. 

—  Docteur,  où  est  la  lettre? 

—  Chez  moi. 

—  Donnez-la-moi. 

Cette  lettre  est  datée  du  10  juin,  mais  comme  A..,, 
a  écrit  Nizza  tout  court,  elle  a  fait  le  voyage  de  Nizza 
en  Italie  avant  d'arriver  ici. 

«  J'ai  employé  tout  ce  temps,  écrit-il,  à  demander 
«  à  mes  parents  de  me  laisser  venir  ici,  ils  ne  veulent 
«  pas  absolument  entendre  parler  de  cela  »,  de  sorte 
qu'il  lui  est  impossible  de  venir,  et  il  ne  lui  reste  que 
l'espérance  de  l'avenir,  qui  est  toujours  incertain. 

La  lettre  est  en  italien,  on  s'attendait  à  une  traduc- 
tion. Je  ne  dis  pas  un  mot,  mais,  ramassant  ma 
traîne  avec  une  lenteur  affectée  pour  qu'on  ne  pensât 
pas  que  je  fuyais  suffoquée,  je  sortis  de  la  chambre  et 
traversai  le  jardin,  le  calme  sur  le  visage  et  l'enfer 
dans  le  cœur. 

Ce  n'est  pas  une  réponse  à  un  télégramme  d'ami  de 
Monaco,  pour  rire.  C'est  une  réponse  à  moi,  c'est  un 
avis.  Et  c'est  à  moi!  à  moi  qui  étais  montée  sur  uns 
hauteur  imaginaire!...  c'est  à  moi  qu'il  dit  celai 

Mourir?  Dieu  ne  le  veut  pas.  Devenir  chanteuse?  je 
n'ai  ni  assez  de  santé,  ni  assez  de  patience. 

Alors  quoi,  quoi? 

Je  me  jetai  dans  un  fauteuil,  et,  les  yeux  stupide- 
ment fixés  dans  le  vague,  tâchai  de  comprendre  la 
lettre,  de  penser  à  quelque  chose... 

—  Veux-tu  aller  chez  la  somnambule  ?  me  cria  ma- 
man du  jardin. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


199 


Oui,  répondis-je  en  me  levant  toute  raide.  Quand? 
—  A  l'instant  même. 

Tout,  tout,  tout,  pour  ne  pas  rester  seule  à  m'affoler, 
pour  me  fuir  moi-même. 

La  somnambule  se  trouve  partie.  Cette  course  par 
la  chaleur  ne  me  fît  ni  bien  ni  mal.  J'ai  pris  une  poi- 
gnée de  cigarettes  et  mon  journal  avec  Pintention  de 
m'empoisonner  les  poumons,  tout  en  écrivant  des  pages 
incendiaires.  Mais  toute  volonté  semblait  m'avoir 
quittée. 

Je  marchai  droite  et  lente  comme  dans  un  rêve, 
vers  mon  lit,  et  me  couchai  tout  d'une  pièce  en  tirant 
les  rideaux  de  dentelle. 

Il  est  impossible  de  raconter  ma  douleur;  d'ailleurs 
il  arrive  un  moment  où  on  ne  sait  plus  se  plaindre. 
Ecrasée  comme  je  le  suis,  de  auoi  voulez-vous  que  je 
me  plaigne? 

4»  « 


On  ne  peut  se  donner  une  idée  du  dégoût  profond  et 
du  découragement  que  j'éprouve.  Amour  I  ô  mot  in- 
connu pour  moi!  Alors,  voilà  la  vérité  ?  c'est  que  cet 
homme  ne  m'a  jamais  aimée  et  a  regardé  le  mariage 
comme  un  moyen  de  s'affranchir.  Quant  à  ses  protes- 
tations, je  n'en  parle  pas,  je  n'en  ai  rien  dit  tout  haut, 
je  n'y  attachais  pas  assez  de  foi  pour  en  parler  sérieu- 
sement. 

Je  ne  dis  pas  qu'il  ait  toujours  menti,  on  pense  pres- 
que toujours  ce  qu'on  dit  au  moment  où  on  le  dit, 
mais  après?.. 

Et  malgré  tous  les  raisonnements,  malgré  l'Évangile, 


c20() 


JOURNAL 


je  brûle  de  me  venger.  Je  prendrai  mon  temps,  soyez 
tranquille,  et  je  me  vengerai. 

Chi  lungo  a  tempo  aspetta 
Vede  al  fin  la  sua  vendetta. 

Je  rentrai  chez  moi,  écrivis  quelques  lignes,  et 
puis,  tout  à  coup,  perdant  courage,  je  me  suis  mise  à 
pleurer.  Oh!  après  tout,  je  ne  suis  qu'une  enfant  !  toutes 
ces  peines  sont  trop  lourdes  pour  moi  toute  seule,  et  j'ai 
voulu  aller  réveiller  ma  tante.  Mais  elle  penserait  que 
je  pleure  mon  amour,  et  je  ne  pourrais  souffrir 
cela. 

Dire  que  l'amour  n'a  aucune  place  ici  serait  justice, 
j'en  ai  honte  à  présent. 

Un  petit  garçon,  un  souffre-douleur  doublé  d'un 
mauvais  sujet  et  recouvert  d'un  jésuite,  un  enfant,  un 
Paul  1  Et  j'ai  aimé  cela!  Bah!  pourquoi  pas?  Un 
homme  aime  bien  une  cocotte,  une  grisette,  une 
canaille  quelconque,  une  paysanne.  De  grands  hommes 
et  de  grands  rois  ont  aimé  des  nullités  et  ne  sont  pas 
détrônés  pour  cela. 

J'allais  devenir  folle  de  rage  et  d'impuissance,  loua 
mes  nerfs  étaient  montés,  et  je  me  mis  à  chanter;  cela 
calme: 

Quanti  ce  n'è  che  s*entendomi  cantare, 
Diran  :  Viva  colei  che  a  il  cor  contento. 
S'io  canto,  canto  per  non  dir  del  maie! 
Faccio  per  revelar  quel  c'ho  qui  dentro, 
Faccio  per  revelar  unafflitla  doglia, 
Sebbene  io  canto,  dipiangereho  voglia, 
Faccio  per  revelar  l'afflilta  pena, 
Sebbene  io  canto,  di  dolor  son  piena. 

Combien  il  y  en  a  qui  m'écoutant  chanter 

Diront  :  Vive  celle  qui  a  le  cœur  content  ! 

Si  je  chante,  je  chante  pour  ne  pas  dire  du  mal, 

Je  le  fais  pour  révéler  ce  que  je  renferme  dans  mon  cœur; 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


204 


Je  le  fais  pour  révéler  une  douleur  qui  m'afflige. 
Quoique  je  chante,  j'ai  le  désir  de  pleurer; 
Je  le  fais  pour  révéler  une  peine  qui  me  tourmente.,. 
Quoique  je  chante,  je  suis  accablée  de  douleur  1 

Je  resterais  toute  la  nuit  que  je  ne  dirais  pas  tout  ce 
que  je  veux  dire,  et  si  je  parvenais  à  le  dire,  je  ne 
dirais  rien  de  nouveau,  rien  que  je  n'aie  déjà  dit. 


En  vérité,  en  vérité,  toutes  les  choses  que  j'ai  vues 
et  entendues  à  Rome  me  viennent  à  l'esprit,  et  en  con- 
templant ce  mélange  bizarre  de  dévotion,  de  liberti- 
nage, de  religion,  de  canaillerie,  de  soumission^  de 
dépravation,  de  pruderie  et  de  fierté  hautaine  et  de 
lâches  bassesses,  je  me  dis  :  En  vérité,  Rome  est  une 
ville  unique,  bizarre,  sauvage  et  raffinée. 

Tout  y  est  différent  des  autres  villes.  On  semble 
arriver  sur  une  autre  planète  que  la  terre. 

Et,  en  vérité,  Rome,  qui  a  eu  un  commencement 
fabuleux,  une  prospérité  fabuleuse,  une  décadence 
fabuleuse,  doit  être  quelque  chose  de  saisissant  et 
à  part,  au  moral  et  au  physique. 

La  ville  de  Dieu,  la  ville  des  prêtres,  veux-je  dire. 
Depuis  que  le  roi  y  est,  tout  change,  et  encore  ce, n'est 
que  chez  les  libéraux.  Les  noirs  sont  toujours  les 
mêmes.  C'est  pour  cela  que  je  ne  comprenais  rien  à 

ce  que  me  disait  A  ,  et  je  regardais  toujours  ses 

affaires  comme  des  fables  ou  des  choses  tout  à  fait  à 
part.  Tandis  que  ce  n'était  que  comme  partout  à  Rome. 

Faut-il  que  je  sois  tombée  sur  cet  habitant  de  la 
lune,  de  la  vieille  lune,  de  la  vieille  Rome,  veux-je 
dire,  un  neveu  de  cardinal  1 


202 


JOURNAL 


Bah  I  c'est  curieux  pour  moi  qui  aime  l'extraordi* 
naire.  C'est  original.  Non,  c'est  tout  de  même... 
étrange,  Rome  et  les  Romains. 

Au  lieu  de  m'étonner,  je  ferais  mieux  de  raconter 
ce  que  je  sais  de  Rome  et  des  Romains  ;  cela  étonne- 
rait bien  plus  que  mes  étonnements  et  mes  exclama- 
tions. 

Vous  savez,  quand  Pietro,  il  y  a  six  ans  de  cela, 
était'  mourant,  sa  mère  lui  faisait  manger  des  bandes 
de  papier  sur  lesquelles  était  écrit  ce  mot  répété 
sans  fin  :  Maria,  Maria,  Maria.  C'était  pour  que  la 
Vierge  le  guérît.  C'est  peut-être  pour  cela  qu'il  a  été 
amoureux  d'une  Marie...  très  terrestre  d'ailleurs.  On 
lui  faisait,  en  outre,  boire  de  l'eau  bénite  au  lieu  de 
médecine. 

Mais  ça,  ce  n'est  rien  encore.  Peu  à  peu  je  me 
souviendrai  de  tout,  d'ailleurs,  et  on  y  trouvera  des 
choses  bien  curieuses. 

Le  Cardinal,  par  exemple,  n'est  pas  bon,  lui,  et 
quand  on  lui  a  dit  que  son  neveu  se  corrigeait  dans  un 
monastère,  il  a  ri,  en  disant  que  c'était  folie,  qu'un 
homme  de  vingt-trois  ans  ne  devient  pas  sage  au  bout 
de  huit  jours  de  cloître,  et  que,  s'il  semble  converti, 
c'est  qu'il  a  besoin  d'argent. 

Vendredi  30  juin.  —  J'ai  pitié  des  vieillards,  sur-  ; 
tout  depuis  que  grand-papa  est  devenu  tout  à  fait 
aveugle;  je  le  plains  tant  ! 

Aujourd'hui  j'ai  dû  le  conduire  par  l'escalier  et  lui 
donnera  manger  moi-même.  Il  en  est  honteux,  à  cause 
'de  cette  espèce  d'amour-propre  de  vouloir  toujours 
paraître  jeune,  et  il  a  fallu  le  faire  avec  tant  de  ména- 
gement !  Au  fait,  il  a  accepté  mes  services  avec  recon- 
naissance, car  je  les  avais  offerts  avec  une  brusque 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  203 

insistance  mêlée  de  tendresse,  à  laquelle  on  ne  peut 
résister. 

Dimanche  2  juillet.  —  Ah  !  quelle  chaleur  !  Ah  f 
quel  ennui  !  J'ai  tort  de  dire  ennui  ;  on  ne  peut  pas 
s'ennuyer  ayant  des  ressources  en  soi-même  comme 
moi.  Je  ne  m'ennuie  pas,  car  je  lis,  je  chante,  je  peins, 
je  rêve,  mais  je  suis  inquiète  et  triste. 

Ma  pauvre  jeune  vie  va-t-elle  donc  se  passer  entre 
la  salle  à  manger  et  les  tracasseries  domestiques  ?  La 
femme  vit  de  seize  à  quarante  ans.  Je  tremble  à  la 
pensée  de  pouvoir  perdre  un  mois  de  ma  vie. 

Pourquoi  ai-je  donc  étudié,  tâché  de  savoir  plus  que 
les  autres  femmes,  me  piquant  de  savoir  toutes  les 
sciences  qu'on  attribue  aux  hommes  illustres  dans 
leur  biographie? 

J'ai  des  notions  de  tout,  mais  je  n'ai  approfondi  que 
l'histoire  et  la  littérature,  la  physique,  pour  tout  lire, 
tout  ce  qui  est  intéressant.  Il  est  vrai  que,  quand  je 
m'y  mets,  je  trouve  tout  intéressant.  Et  ça  me  donne 
une  vraie  fièvre. 

Pourquoi  donc  avoir  étudié,  pensé  ?  Pourquoi  le 
chant,  l'esprit,  la  beauté  ?  pour  moisir,  pour  mourir 
de  tristesse  ?  Ignorante,  brute,  je  serais  peut-être  heu- 
reuse. 

Pas  une  âme  vivante  avec  qui  échanger  une  parole  I 
La  famille  ne  suffit  pas  à  un  être  de  seize  ans,  à  un 
âtre  comme  moi  surtout. 

Grand-papa  est  certes  un  homme  éclairé,  mais  vieux, 
mais  aveugle;  mais  agaçant  avec  son  domestique 
Triphon  et  ses  plaintes  éternelles  contre  le  dîner. 

Maman  a  beaucoup  d'esprit,  peu  d'instruction,  aucun 
"3LVoir~vivre,  pas  de  tact,  et  son  esprit  est  rouillé  et 


204 


JOURNAL 


moisi  à  force  de  ne  jamais  parler  que  des  domestiques, 
de  ma  santé  et  des  chiens. 

Ma  tante  est  un  peu  plus  polie,  elle  impose  même  à 
qui  la  connaît  peu. 

Ai-je  jamais  dit  leur  âge?  Sans  la  maladie,  ma 
mère  serait  encore  superbe.  Ma  tante  a  quelques 
années  de  moins  et  paraît  l'aînée,  ;  elle  n'est  pas  belle, 
mais  grande  et  bien  faite. 

Lundi  S  juillet.  —  Amor  (4)  descrescit  ubique  crescere 
non  possit. 

«  L'amour  diminue  dès  qu'il  ne  peut  plus  augmen- 
ter. » 

C'est  pour  cela  que,  dès  que  Ton  est  tout  à  fait  heu- 
reux, on  commence  imperceptiblement  à  moins  s'aimer 
et  on  finit  par  s'écarter  l'un  de  l'autre. 

Je  pars  demain.  Il  y  a  je  ne  sais  quel  regret  de  quitter 
Nice. 

Tous  ces  préparatifs  de  voyage  jettent  un  certain 
froid  dans  ma  résolution. 

J'ai  choisi  la  musique  que  je  dois  emporter,  quelques 
livres  :  l'Encyclopédie,  un  volume  de  Platon,  Dante, 
Arioste,  Shakespeare,  puis  une  quantité  de  romans 
anglais  de  Bulwer,  de  Gollins  et  de  Dickens. 

Je  dis  des  impertinences  à  ma  tante,  puis  je  suis 
allée  sur  ma  terrasse.  Je  restai  au  jardin  jusqu'au 
crépuscule  qui  est  si  beau  avec  la  mer,  l'infini  pour 
fond,  et  ces  riches  plantes,  ces  arbres  aux  larges 
feuilles;  puis,  par  contraste,  les  bambous,  les  palmiers. 
La  fontaine,  la  grotte  avec  ses  gouttes  d'eau  qui 
tombent  sans  cesse  de  rocher  en  rocher  avant  de  tom- 

(4)  Dans  Syrus  il  y  a  dolor.  J'ai  dit  amor,  car  on  peut  appli- 
quer la  mayime  &  l'un  et  à  l'autre. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  205 

ber  dans  le  bassin  ;  tout  alentour,  des  arbres  touffus 
donnent  h  ce  coin  un  air  de  bien-être,  de  mystère,  qui 
rend  paresseux,  qui  fait  rêver. 

Pourquoi  l'eau  fait-elle  toujours  rêver? 

Je  restai  au  jardin,  et  regardai  un  vase  dans  lequel 
pousse  un  admirable  canna  rose,  en  pensant  comme 
ma  robe  blanche  et  ma  couronne  verte  devaient  faire 
bien  dans  ce  délicieux  jardin. 

N'ai-je  donc  pas  d'autre  but  dans  la  vie  que  de 
m'habiller  avec  tant  d'art,  m'orner  de  feuillage  et 
penser  à  l'effet? 

Franchement,  je  crois  que  si  on  me  lisait,  on  me 
jugerait  ennuyeuse.  Je  suis  si  jeune  encore,  je  connais 
si  peu  la  vie  ! 

Je  ne  puis  pas  parler  avec  cette  autorité  ou  cette 
impudence  propre  aux  écrivains  qui  ont  l'exorbitante 
prétention  de  connaître  les  hommes,  de  dicter  des 
lois,  d'imposer  des  maximes. 

Ma  femme  de  chambre  vient  m 'apporter  à  voir  un 
corsage  pour  demain;  cela  me  rappelle  que  demain  je 
vais  partir. 


Je  rentrai  chez  moi,  suivie  de  tous  les  chiens  ;  je 
tirai  la  boîte  blanche  près  de  la  table.  Ah!  voilà  le 
regret  principal  1....  Mon  journal...  c'est  la  moitié  de 
moi-même.  Chaque  jour  j'avais  l'habitude  de  feuilleter 
un  de  mes  cahiers,  soit  que  je  voulusse  me  rappeler 
Rome  ou  Nice,  ou  des  choses  plus  anciennes  encore  I 

Il  faisait  trop  beau  ! 

Et  comme  exprès,  la  veille  de  mon  départ,  la  lune 
se  montra  brillante  et  pâle,  éclairant  toutes  les  beautés 


B. 


— rtr  — 

EN  NA 

4Mu*  de  la  Tour  PARIS 


Centre  de  Documentation 


206 


JOURNAL 


de  ma  ville.  Ma  ?  Sans  doute,  ma  ville!  Je  suis  trop  peu 
de  chose  pour  qu'on  vienne  me  contester  cette  pro 
prié  lé. 

D'ailleurs  le  soleil  n'est-il  pas  également  à  tout  le 
monde?  J'entrai  au  salon;  les  rayons  de  la  lune  péné- 
traient librement  par  les  fenêtres  grandes  ouvertes  et 
éclairaient  le  mur  en  stuc  blanc  et  les  housses  blanches. 
On  se  sent,  malgré  soi,  mélancolique  par  une  nuit  d'été 
comme  celle-là  ! 

Je  fis  deux  fois  le  tour  de  la  chambre,  il  me  man- 
quait quelque  chose,  pourtant  je  n'étais  pas  malheu- 
reuse, au  contraire.  Je  ne  désirais  rien,  j'aurais  voulu 
toujours  me  sentir  aussi  doucement,  aussi  bien.  Mon 
âme  se  dilatait  par  ce  sentiment  de  calme  bienheureux, 
elle  semblait  vouloir  se  répandre  tout  autour  de  moi; 
je  m'assis  au  piano  et  laissai  errer  sur  les  touches  mes 
doigts  longs  et  blancs.  Mais  il  me  manquait  quelque 
chose,  peut-être  quelqu'un... 

Je  vais  en  Russie...  Comme  je  me  coucherais 
volontiers  de  bonne  heure  à  la  veille  d'une  journée  si 
impatiemment  attendue,  pour  abréger  le  temps! 

Je  suis  attirée  vers  Rome„  Rome  est  une  ville  qu'on 
ne  comprend  pas  d'abord.  Dans  les  premiers  jours,  je 
ne  voyais  à  Rome  que  le  Pincio  et  le  Corso.  Je  ne 
comprenais  pas  la  beauté  simple  et  toute  de  souvenir 
de  la  campagne  sans  arbres,  sans  maisons.  Rien 
qu'une  plaine  ondulée  comme  l'Océan  en  tempête,  semée 
çà  et  là  de  troupeaux  de  moutons  gardés  par  des  ber- 
gers, comme  ceux  dont  parle  Virgile. 

Car  ce  n'est  que  notre  classe  dévergondée  qui  subit 
mille  transformations,  et  les  hommes  simples,  les 
hommes  de  la  nature  ne  changent  pas  et  se  ressem- 
blent dans  tous  les  pays. 

A  côté  de  cette  vaste  solitude  sillonnée  d'aqueducs, 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


207 


dont  les  lignes  droites,  coupant  l'horizon,  produisent 
l'effet  le  plus  saisissant,  on  voit  les  plus  beaux  monu- 
ments de  la  barbarie  et  de  la  civilisation  universelles. 
Pourquoi  dire  barbarie  ?  C'est  que  nous  autres,  pyg- 
me'es  modernes,  dans  notre  petit  orgueil,  nous  nous 
croyons  plus  civilisés,  parce  que  nous  sommes  nés 
les  derniers. 

Aucune  description  ne  peut  donner  une  idée  exacte 
de  ces  pays  gracieux  et  superbes,  de  ces  pays  du  so- 
leil, de  la  beauté,  de  l'esprit,  du  génie,  des  arts  ;  de 
ces  pays  tombés  si  bas  et  restés  si  longtemps  par  terre, 
qu'il  est  impossible  qu'ils  soient  déjà  en  train  de  se 
relever. 


On  a  beau  parler  de  gloire,  d'esprit,  de  beauté,  on 
n'en  parle  que  pour  parler  d'amour  ;  pour  faire  un 
magnifique  cadre  à  ce  tableau  toujours  le  même  et 
toujours  nouveau. 

Laisser  mon  journal  ici,  voilà  une  vraie  peine. 

Ce  pauvre  journal  qui  contient  toutes  ces  aspirations 
vers  la  lumière,  tous  ces  élans  qui  seraient  estimés 
comme  des  élans  d'un  génie  emprisonné,  si  la  fin  était 
couronnée  par  le  succès,  et  qui  seront  regardés 
comme  le  délire  vaniteux  d'une  créature  banale,  si  je 
moisis  éternellement! 

Me  marier  et  avoir  des  enfants  !  Mais  chaque  blan- 
chisseuse peut  en  faire  autant. 

A  moins  de  trouver  un  homme  civilisé  et  éclairé  ou 
faible  et  très  amoureux. 

Mais  qu'est-ce  que  je  veux?  Oh!  vous  le  savez  bien. 
Je  veux  la  gloire  1 


808 


JOURNAL 


Ce  n'est  pas  ce  journal  qui  me  la  donnera.  Ce  jour- 
nal ne  sera  publié  qu'après  ma  mort,  car  j'y  suis  trop 
nue  pour  me  montrer  de  mon  vivant.  D'ailleurs,  il  ne 
serait  que  le  complément  d'une  vie  illustre . 

Une  vie  illustre  !  Folie  produite  par  l'isolement,  les 
lectures  historiques  et  une  imagination  trop  vivel... 

Je  ne  connais  parfaitement  aucune  langue.  La 
mienne  ne  m'est  familière  que  dans  les  rapports  do- 
mestiques. J'ai  quitté  la  Russie  à  l'âge  de  dix  ans,  je 
parie  bien  l'italien  et  l'anglais.  Je  pense  et  j'écris  en 
français  et  encore  je  crois  que  je  fais  des  fautes  d'or- 
thographe! Et  souvent  les  mots  me  manquent  et  je 
trouve  avec  un  dépit  à  nul  autre  pareil  ma  pensée 
exprimée  par  un  écrivain  célèbre,  avec  facilité  et 
grâce! 

Ecoutez  plutôt:  «  Voyager  est,  quoi  qu'on  puisse  dire, 
un  des  plus  tristes  plaisirs  de  la  vie  ;  lorsque  vous  vous 
trouvez  bien  dans  quelque  ville  étrangère,  c'est  que 
vous  commencez  à  vous  y  faire  une  patrie.  » 

C'est  l'auteur  de  Corinne  qui  a  dit  cela.  Et  combien 
de  fois  me  suis-je  impatientée,  ma  plume  à  la  main, 
ne  pouvant  me  faire  comprendre  et  finissant  par  écla- 
ter en  expressions  comme  celles-ci  :  Je  déteste  les 
nouvelles  villes;  c'est  un  martyre  pour  moi,  les  nou- 
veaux visages  I 

Tout  le  monde  sent  donc  de  la  même  façon;  la 
différence  n'existe  que  dans  l'expression,  comme  tous 
les  hommes  sont  faits  des  mêmes  matériaux;  mais 
combien  ils  diffèrent  par  les  traits,  la  taille,  le  teint» 
le  caractère  ! 

Vous  allez  voir  qu'un  de  ces  jours  je  lirai  quelque 
chose  dans  ce  genre,  mais  exprimé  avec  esprit,  avec 
éloquence,  avec  charme. 

Que  su;s-je?  Rien.  Que  veux-je  être?  Tout. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF . 


209 


Reposons  mon  esprit  fatigué  par  tous  ces  bonds  vers 
l'infini.  Revenons  à  A....,  et  encore  celai  Un  enfant! 
Un  misérable! 

Non  !  ne  serait-ce  pas  plutôt  qu'il  ne  m'aime  pas 
tout  à  fait  ? 

Il  m'aime  comme  je  l'aime.  Oh!  alors,  ça  ne  vaut 
pas  la  peine  d'en  parler...  Non.  Le  principal,  c'est  que 
je  laisse  ici  mon  journal. 

Voilà  ce  cahier  terminé!  Arrivée  à  Paris,  j'en  com- 
mencerai un  autre  qui  me  suffira  sans  doute  pour  la 
Russie. 

Personne  ne  fera  attention  à  un  cahier  à  la  douane. 

J'emporte  la  dernière  lettre  de  Piétro. 

Je  viens  de  la  relire.  Il  est  malheureux!  Aussi 
pourquoi  n'a-t-il  pas  plus  d'énergie  que  cela  ? 

J'en  parle  bien  à  mon  aise,  moi,  dans  ma  position 
despotiquement  exceptionnelle,  mais  lui?...  Et  ces  Ro- 
mains!... C'est  quelque  chose  d'inouï. 

Pauvre  Pietro  !  Ma  gloire  future  m'empêche  d'y 
penser  sérieusement.  Il  semble  qu'elle  me  reproche 
les  pensées  que  je  lui  consacre. 

Chère  divinité,  rassure-toi.  Pietro  n'est  qu'un  amuse- 
ment, une  musique  pour  couvrir  les  lamentations  démon 
âme.  Et  cependant  je  me  reproche  d'y  penser,  puisqu'il 
ne  me  sert  à  rien  !  Il  ne  peut  pas  même  être  le  pre- 
mier échelon  de  cet  escalier  divin  au  haut  duquel  se 
trouve  l'ambition  satisfaite. 

Grand  Hôtel.  —  Paris,  4  juillet 

Amor,  ut  lacryma,  oculo  oritur  in  pectus  cadit. 

Publius  Syrus. 


Mercredi,  5  juillet.  — Hier  à  deux  heures,  j'ai  quitté 
Nice  avec  ma  tante  et  Amalia  (ma  femme  de  chambre) 

M.  B.  18. 


210 


JOURNAL 


Chocolat,  s'élant  fait  mal  aux  pieds,  ne  nous  sera  en« 
voyé  que  dans  deux  jours. 

Maman  pleure  depuis  trois  jours  ma  future  absence, 
aussi  suis-je  douce  et  tendre  avec  elle. 

Les  affections  des  maris,  des  amants,  des  amis,  deg 
enfants  passent  et  viennent,  car  tous  ces  êtres  peuvent 
être  deux  fois. 

Mais  il  n'y  a  qu'une  mère,  et  une  mère  est  la  seule 
créature  à  laquelle  on  peut  se  fier  entièrement,  dont 
l'amour  est  désintéressé,  dévoué  et  éternel.  J'ai  senti 
tout  cela  pour  la  première  fois  peut-être  en  lui  disant 
adieu.  Et  comme  j'ai  ri  des  amours  pour  H...,  L...,  et 
A...!  Et  comme  ils  m'ont  paru  peu  de  chose!  Rien. 

Grand-papa  s'est  ému  jusqu'aux  larmes.  D'ailleurs  il 
y  a  toujours  quelque  chose  de  solennel  dans  les  adieux 
d'un  vieillard;  il  me  bénit  et  me  donna  une  image  de 
la  sainte  Vierge. 

Maman  et  Dina  nous  accompagnèrent  à  la  gare. 

Je  prenais,  comme  toujours,  mon  air  des  plus  joyeux 
pour  partir;  j'étais  très  affligée  cependant. 

Maman  ne  pleurait  pas,  mais  je'  la  sentais  si  mal- 
heureuse, que  j'eus  comme  un  flot  de  regrets  de  partir 
et  d'avoir  été  souvent  dure  avec  elle.  — Mais,  pensais-je, 
en  la  regardant  par  la  fenêtre  de  notre  wagon,  je  n'ai 
pas  été  dure  par  méchanceté,  je  l'ai  été  par  douleur, 
par  désespoir  ;  et  à  présent,  je  pars  pour  changer  notre 
vie. 

Quand  le  train  se  fut  mis  en  mouvement,  j'ai  senti 
que  mes  yeux  étaient  pleins  de  larmes.  Et  j'ai  comparé 
involontairement  ce  départ  avec  mon  dernier  départ 
de  Rome. 

Etait-ce  que  mon  sentiment  fût  plus  faible  ou  que  je 
ne  sentisse  pas  que  je  laissais  derrière  moi  une  immense 
douleur  comme  celle  d'une  mère  ? 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  211 

Je  me  mis  aussitôt  à  lire  Corinne.  Celte  description 
de  l'Italie  a  un  charme  tout  particulier  pour  moi.  Et 
avec  quel  bonheur  je  revoyais  par  cette  lecture  Rome  !.. 
ma  belle  Rome  avec  tous  ses  trésors! 

J'avoue  tout  simplement  que  je  n'ai  pas  du  premier 
abord  compris  Rome.  Ma  plus  forte  impression  a  été 
le  Colisée  et,  si  je  savais  écrire  comme  je  pense,  j'au- 
rais dit  une  foule  de  pensées  bien  belles  qui  me  sont 
venues,  lorsque  j'étais  debout  et  muette  dans  la  loge 
des  vestales,  en  face  de  celle  de  César. 

A  une  heure  el  demie,  nous  sommes  entrées  à  Paris 
et,  il  faut  en  convenir,  Paris  est,  sinon  la  plus  belle,  du 
moins  la  plus  gracieuse,  la  plus  spirituelle  des  villes. 

Paris  n'a-t-il  pas  aussi  son  histoire  de  grandeur,  de 
décadence,  de  révolution,  de  gloire  et  de  terreur  ?  Oh  ! 
oui,  mais  tout  pâlit  devant  Rome,  car  c'est  de  Rome 
que  sont  nées  toutes  les  autres  puissances. 

Rome  a  avalé  la  Grèce,  le  foyer  de  la  civilisation 
des  arts,  des  héros,  des  poètes.  Tout  ce  qui  a  été  bâti, 
sculpté,  pensé,  fait  depuis,  est-ce  autre  chose  que 
l'imitation  des  anciens? 

Chez  nous,  il  n'y  a  d'original  que  le  moyen  âge.  Oh  1 
pourquoi  ?  Pourquoi  est-ce  que  le  monde  est  usé?  Est- 
ce  que  l'esprit  des  hommes  a  déjà  donné  tout  ce  qu'il 
pouvait  donner  ? 

Lundi  i  0  juillet.  —  On  a  beau  dire,  on  a  beau  faire 
des  romans,  la  puissance  et  l'éclat  (vils  biens  de  ce 
monde)  font  comme  une  auréole  à  ce  qu'on  aime  et  font 
presque  aimer  ce  quon  naimepas. 

Tant  il  est  vrai  que,  malgré  les  cris  de  tous  les  scnsi- 
bilistes/ù  est  clairement  démontré  que  les  esprils  les 
plus  forts  sont  sujets  à  se  laisser  influencer  par  les 
biens  apparents,  par  le  cadre. 


212 


JOURNAL 


Mais,  mettons  cela  de  côté  et  prenons  la  chose  au 
point  de  vue  du  cœur. 

N'est-ce  pas  affreux  d'être  sépare'  par  une  cause  ab- 
surde, de  souffrir  le  doute,  l'absence,  la  tristesse,  et  à 
cause  de  l'argent?...  Je  le  méprise,  l'argent,  mais  je 
conviens  qu'il  est  nécessaire. 

Quand  on  est  heureux  physiquement,  on  a  l'esprit 
et  le  cœur  libres,  on  peut  alors  aimer  sans  calcul,  sans 
arrière-pensée,  sans  vilenie. 

Pourquoi  tant  de  femmes  ont-elles  aimé  des  rois  ? 

Parce  qu'un  roi  est  l'expression  de  la  puissance  et 
que  la  femme  aime  dominer,  mais  elle  a  besoin  de  s'ap- 
puyer sur  quelque  chose  de  fort,  comme  la  plante  frêle 
et  délicate  s'appuie  contre  un  arbre. 

Voyez,  j'aime  A...  et  cet  amour  est  à  chaque  ins- 
tant secoué,  tantôt  par  l'incertitude,  tantôt  par  la 
crainte. 

A  chaque  instant  aplatie  par  l'amour-propre  blessé, 
humiliée  par  cette  dépendance  ignoble,  j'aurais  pu 
l'aimer  beaucoup,  j'aurais  pu  avoir  un  sentiment  égal, 
fort,  durable,  et,  au  lieu  de  cela,  je  n'ai  qu'une  espèce 
de  tourment  qui  me  fait  dire  tantôt  oui,  tantôt  non  ; 
qui  me  rend  incertaine,  indécise,  mercenaire,  misé- 
rable. 

Non,  n'attribuez  pas  ma  conduite  à  d'affreux  calculs. 
Je  n'aime  pas  un  homme  parce  qu'il  est  riche,  mais 
parce  qu'il  est  libre,  franc  dans  tous  ses  mouvements. 
Je  veux  la  richesse  pour  pouvoir  ne  plus  y  songer,  ne 
plus  être  soumise  à  cette  force  brutale,  mais  incontes- 
table, mais  inévitable. 

J'ouvre  la  bouche  pour  parler  encore,  mais  tout  ce 
que  je  pourrais  dire  se  réduira  toujours  à  ceci  :  Le 
parfait  honneur  moral  ne  peut  exister  que  lorsque  le 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


213 


côté  matériel  est  satisfait  et  n'oblige  pas  à  songer  à 
6oi  comme  un  estomac  vide. 

L'amour  au  dernier  point,  la  passion  l'emporte  sur 
tout,  mais  pour  un  instant  seulement,  et  comme  on 
sent  après,  davantage,  tout  ce  que  je  viens  de  dire  ! 
Ce  que  je  dis,  je  ne  l'ai  pas  lu  dans  les  livres,  je  ne  l'ai 
pas  éprouvé,  mais  que  tous  ceux  qui  ont  vécu,  qui 
n'ont  plus  seize  ans  comme  moi,  mettent  de  côté  cette 
fausse  honte  qu'on  a  d'avouer  de  pareilles  choses,  et 
qu'ils  l'avouent,  qu'ils  disent  si  ce  que  je  tâche  de  prou- 
ver n'est  pas  juste.  Si  quelqu'un  se  contente  de  peu,  c'est 
qu'il  ne  voit  pas  au-dessus  de  ce  quil  a. 

Jeudi  13  juillet.  — Le  soir,  nous  allons  chez  la 
comtesse  de  M...  Elle  me  parle  mariage. 

—  Oh!  non,  dis-je,  je  neveux  pas  ;  je  veux  me  faire 
chanteuse!...  Voyez-vous,  chère  comtesse,  il  faut  faire 
ceci  :  je  me  déguiserai  en  fille  pauvre,  et  vous,  avec  ma 
tante,  me  conduirez  chez  le  premier  professeur  de  chant 
de  Paris,  comme  une  petite  Italienne  que  vous  protégez 
et  qui  donne  des  espérances  pour  le  chant. 

—  Oh!  oh! 

—  Ainsi  donc,  continuai-je  tranquillement,  c'est  le 
seul  moyen  de  savoir  la  vérité  sur  ma  voix.  Et  j'ai  une 
petite  robe  de  l'année  dernière  qui  fera  un  effet!  dis-je 
en  pinçant  et  en  allongeant  les  lèvres. 

—  Au  fait,  mais  oui,  c'est  une  excellente  idée! 

* 
*  * 

Mon  père  télégraphie  qu'il  m'attend  avec  impatience. 
L'oncle  Etienne  télégraphie  qu'il  vient  me  prendre  à 
la  frontière.  L'oncle  Alexandre  télégraphie  qu'il  y  a  le 


214 


JOURNAL 


choléra  en  Russie;  mais  je  ne  crains  rien,  je  ne  suis  pas 
fataliste,  et  je  ne  crois  pas  que.  tout  soit  écrit  d'avance  ; 
je  crois  fermement  que  rien  ne  se  fait  sans  la  volonté 
de  Dieu,  et  si  Dieu  veut  que  je  meure  à  présent,  rien 
ne  pourra  l'empêcher,  tandis  que  s'il  me  réserve  une 
longue  vie,  aucune  épidémie  au  monde  ne  me  fera 
aucun  mal. 

Ma  tante  me  prie  de  me  coucher,  car  il  est  une 

heure. 

-  -  Laissez-moi!  lui  dis-je,  si  vous  m'ennuyez,  je  de- 
viendrai folle. 

Mon  Dieu!  quelle  idée  me  trouble  encore?  Paris! 
Oui  !  Paris  !  le  centre  de  l'esprit,  de  la  gloire  !  de  tout  I 
Paris!  la  lumière  et  la  vanité,  le  vertige! 

Mon  Dieu  1  donnez-moi  la  vie  que  je  veux,  ou  faites- 
moi  mourir... 

Vendredi  14  juillet.  —  Depuis  le  matin,  je  prends  le 
plus  grand  soin  de  ma  personne  :  je  ne  tousse  pas  une 
fois  de  trop,  je  ne  me  remue  pas,  je  meurs  de  chaleur 
et  de  soif,  mais  je  ne  bois  pas. 

A  une  heure  seulement,  je  prends  une  tasse  de  café 
et  je  mange  un  œuf,  si  salé  que  c'est  plutôt  du  sel 
avec  un  œuf  qu'un  œuf  avec  du  sel. 

J'ai  idée  que  le  sel  fait  du  bien  au  gosier. 

Je  mets  une  robe  de  batiste  grise  tout  unie,  un  fichu 
de  dentelle  noire  et  un  chapeau  marron.  Mais,  une  fois 
habillée,  je  me  trouve  si  bien,  que  je  voudrais  toujours 
être  ainsi. 

Enfin,  nous  partons,  prenons  Mme  de  M...  et  arri- 
vons à  la  porte  du  n°  37  de  la  Chaussée-d'Antin,  chez 
M.  Wartel,  le  premier  professeur  de  Paris. 

Mme  de  M...  a  été  chez  lui  et  lui  a  parlé  d'une 
jeune  fille  qui  lui  est  particulièrement  recommandée 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


d'Italie;  —  les  parents  voudraient  savoir  à  quoi  s'en 
tenir  sur  son  avenir  musical. 

M.  Wartel  a  dit  qu'il  l'attendrait  dem'ain,  et 
c'est  avec  grand'Deine  qu'il  a  [accordé  cette  audition  à 
quatre  heures. 

Nous  arrivons  à  trois  heures.  On  nous  laisse  pé- 
nétrer dans  une  antichambre  ;  nous  voulons  aller  plus 
loin,  mais  un  domestique  nous  barre  le  passage  et  ne 
nous  laisse  passer  que  lorsqu'on  lui  dit  que  ce  sont  des 
dames  que  M.  Wartel  attend. 

On  nous  fait  entrer  dans  un  petit  salon  attenant  â 
celui  où  se  tient  le  maître,  en  train  de  donner  une  leçon. 

—  C'est  pour  quatre  heures,  madame,  dit  un  jeune 
homme  en  entrant. 

—  Oui,  monsieur,  mais  vous  permettrez  que  cette 
jeune  fille  écoute. 

—  Sans  doute,  madame. 

Pendant  une  heure,  nous  écoutons  le  chant  de  la 
femme  anglaise  :  une  vilaine  voix,  mais  une  méthode! 
Je  n'ai  jamais  entendu  chanter  comme  cela. 

Et  je  me  souvins  avec  indignation  de  Faccioti,  de 
Tosti,  de  Creschi. 

Les  murs  du  salon  où  nous  nous  trouvons  sont  tout 
couverts  des  portraits  des  plus  grands  artistes  connus, 
avec  les  dédicaces  les  plus  affectueuses. 

Enfin,  quatre  heures  sonnent,  l'Anglaise  s'en  va.  Je 
me  sens  trembler  et  je  perds  mes  forces. 

Wartel  me  fait  un  signe  qui  veut  dire  :  Entrez  I 

Je  ne  comprends  pas. 

—  Entrez  donc,  mademoiselle,  fait-il,  entrez! 
J'entre,  suivie  de  mes  deux  protectrices,  que  je  prie 

de  retourner  dans  le  petit  salon,  car  elles  m'intimide- 
raient et,  en  réalité,  j'ai  très  peur/ 


216  JOURNAL 

VVartel  est  très  vieux,  mais  l'accompagnateur  est 
assez  jeune. 

—  Vous  lisez  la  musique? 

—  Oui,  monsieur. 

—  Que  savez- vous  chanter? 

—  Rien,  mais  je  chanterai  une  gamme  ou  une  voca- 
lise. 

—  Prenez  donc  une  vocalise,  monsieur  Chose] 
Quelle  voix  avez-vous?  soprano? 

—  Non,  monsieur;  contralto. 

—  Nous  verrons. 

Wartel,  qui  ne  se  lève  pas  de  son  fauteuil,  fait  signe 
de  commencer.  Et  j'attaquai  une  vocalise,  tremblante 
d'abord,  enragée  ensuite  et  contente  à  la  fin.  Car  je  ne 
quittais  pas  des  yeux  la  figure  longue,  longue,  longue, 
du  maître.  C'est  surprenant. 

—  Eh  bien,  dit-il,  c'est  plutôt  un  mezzo-sopraoo 
que  vous  avez.  C'est  une  voix  qui  monterait. 

—  Et  qu'en  dites-vous,  monsieur?  demandèrent  ce« 
dames  en  entrant. 

—  Je  dis  qu'il  y  a  de  la  voix,  mais/vous  savez,  il  faut 
beaucoup  travailler.  Cette  voix  est  toute  jeune,  elle  ne 
fera  que  croître,  enfin  elle  suivra  le  développement  de 
mademoiselle.  Il  y  a  de  l'étoffe,  il  y  a  de  l'organe,  il 
faut  travailler. 

—  Alors  vous  croyez,  monsieur,  que  cela  vaut  la 
peine? 

—  Oui,  oui,  il  faut  travailler. 

—  Mais  la  voix  est  belle?  demanda  Mme  de  M... 

—  Ce  sera  une  belle  voix,  répondit  l'homme  de  sa 
voix  tranquille  et  avec  son  air  indolent  et  réservé; 
mais  il  faut  la  développer,  la  poser,  la  travailler,  ej 
c'est  toute  une  affaire. 

Oh!  oui,  il  faut  travailler  l 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF.  217 

—  J'ai  mal  chanté?  dis-je  enfin,  j'avais  si  peui  ! 

—  Ah!  mademoiselle,  il  faut  s'habituer,  il  faut  sur- 
monter cette  peur,  elle  serait  très  mal  venue  sur  la 
scène. 

Mais  j'étais  enchantée  de  ce  que  l'homme  avait  dit; 
car  ce  qu'il  a  dit,  c'est  énorme  pour  une  pauvre  fille  qui 
ne  lui  donnera  aucun  profit. 

Habituée  que  je  suis  aux  flatteries,  ce  ton  grave  et 
judiciaire  me  parut  froid,  mais  je  compris  de  suite 
qu'il  était  content. 

Il  disait  :  «  Il  faut  travailler,  il  y  a  du  bon,  »  c'est 
énorme  déjà. 

Pendant  ce  temps,  l'accompagnateur  me  toisait, 
m'examinait  minutieusement  la  taille,  les  bras,  les 
mains,  la  figure.  Je  baissais  les  yeuv  et  rougissais  en 
priant  ces  darnes  de  sortir. 

Wartel  était  assis,  moi  debout,  devant  son  fauteuil. 

—  Vous  avez  pris  des  leçons? 

—  Jamais,  monsieur;  dix  leçons  seulement,  c'est-à- 
dire. 

—  Oui;  enfi'i,  il  faut  travailler.  Vous  pouvez  chanter 
une  romance? 

—  Je  sais  une  chanson  napolitaine,  mais  je  n'en  ai 
pas  la  musique. 

—  L'air  de  \!>qnon\  eria  ma  tante  de  l'autre  chambre. 
~  Fort  bien,  chantez  l'air  de  Mignon. 

Pendant  qur  je  chantais,  la  figure  de  Wartel,  qui 
n'exprimait  d'abord  que  l'attention,  exprima  une 
légère  surprise  puis  de  l'étonnement  et,  enfin,  il  se 
laissa  aller  ju-qu'à  remuer  la  tête  en  mesure,  sourire 
agréablemeni  el  chanter  lui-même. 

—  Hein!  (il  l' iccompagnateur. 

—  Oui,  oui,  fit  le  maître  avec  la  tête. 
Je  chantais,  h  ès  agitée. 

M.  B.  19 


218  JOURNAL 

—  Tenez- vous  donc  en  place,  ne  remuez  pas,  res- 
pirez ! 

—  Eh  bien,  monsieur?  avons-nous  demandé  toutes 
les  trois  ensemble. 

—  Eh  bien,  c'est  bien.  —  Faites-lui  faire  un..  (Ah! 
diable,  j'oublie  le  mot  qu'il  a  dit.) 

L'accompagnateur  me  fit  faire  le..,  peu  importe  le 
nom;  :1  m'a  fait  parcourir  toutes  mes  notes. 

—  Jusqu'au  si  naturel,  dit-il  au  vieux. 

—  Oui,  c'est  un  mezzo-soprano;  d'ailleurs  c'est  beau- 
coup plus  avantageux*  beaucoup  plus  avantageux  pour 
la  scène. 

Je  restais  toujours  debout. 

—  Asseyez-vous,  mademoiselle,  me  dit  l'accompa- 
gnateur en  m'examinant  de  la  tête  aux  pieds. 

Je  m'assis  sur  le  bord  du  canapé. 

—  Enfin,  mademoiselle,  dit  le  sévère  Wartel,  il  faut 
travailler,  vous  arriverez. 

Il  me  dit  encore  plusieurs  choses  concernant  le 
théâtre,  le  chant,  l'étude,  tout  cela  de  son  air  impas- 
sible. 

—  Combien  de  temps  faut-il  pour  former  cette  voix? 
demanda Mmo  de  M... 

—  Vous  comprenez,  madame,  que  cela  dépend  de 
l'élève,  il  y  en  a  qui  devancent  le  temps,  celles  qui  ont 
de  l'intelligence. 

—  Celle-là  en  a  plus  qu'il  n'en  faut. 

—  Ah!  tant  mieux!  Dans  ce  cas,  c'est  plus  facile^ 

—  Mais  enfin,  combien  de  temps9 

—  Pour  la  bien  former,  pour  la  finir,  trois  grandes 
années..,  oui,  trois  grandes  années  de  travail,  trois 
grandes  années  ! 

Je  me  taisais  et  méditais  une  vengeance  contre  le  Der- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  219 

fide  accompagnateur,  avec  son  air  de  dire  :  «  Celle-là 
est  bien  faite,  gentille,  ce  sera  amusant  !  » 

Après  quelques  phrases  encore  on  se  leva.  Wartel 
resta  assis  et  me  tendit  la  main  avec  bonté.  Je  me 
mordais  les  lèvres. 

—  Ecoutez,  dis-je  à  la  porte,  rentrons  et  disons- 
lui  la  vérité. 

Ma  tante  a  tendu  sa  carte.  Nous  sommes  rentrées 
en  riant  de  grand  cœur.  Je  racontai  au  sévère  maestro 
ma  farce. 

C'est  l'accompagnateur  qui  faisait  une  figure  1  Je  ne 
l'oublierai  jamais.  J'étais  vengée. 

—  Si  vous  aviez  parlé  un  peu  plus,  dit  Wartel,  je 
vous  aurais  reconnue  pour  une  Russe. 

—  Je  le  sais  bien,  monsieur,  aussi  n'ai-je  pas  parlé. 
Ces  dames  lui  expliquèrent  mon  désir  de  savoir  la 

vérité  de  son  illustre  bouche. 

—  C'est  comme  je  vous  l'ai  dit,  mesdames,  il  y  a  de 
la  voix,  il  faut  avoir  du  talent. 

—  J'en  aurai,  monsieur,  j'en  ai  ;  vous  verrez  d'ail- 
leurs. 

J'étais  si  contente  que  j  al  consenti  a  aller  à  pied 
jusqu'au  Grand  Hôtel. 

—  C'est  égal,  ma  chère,  dit  la  comtesse,  j'ai  de 
l'autre  chambre  observé  la  figure  du  maître,  et  quand 
vous  avez  chanté  Mignon  il  a  été  très  étonné,  n'est-ce 
pas,  madame  ?  Il  a  chantonné  lui-même,  et  de  la 
part  d'un  homme  comme  lui  !  Et  pour  une  petite  Ita- 
lienne qu'il  était  là  à  juger  avec  toute  la  sévérité  pos- 
sible!... 

Nous  avons  dîné  ensemble;  j'étais  contente,  et  je  me 
suis  montrée  comme  je  suis  avec  toutes  mes  origina- 
lités, mes  fantaisies  toutes  mes  ambitions,  toutes  mes 
espérances 


220 


JOURNAL 


Après  dîner,  nous  sommes  restés  longtemps  sur  le 
perron  à  jouir  de  la  fraîcheur  de  l'air  et  de  la  vue  des 
innombrables  voyageurs  qui  passent  et  repassent  par 
la  cour. 

Je  dois  étudier  avec  Wartel.  Et  Rome  ? 
On  y  songera... 

Il  est  tard,  je  dirai  cela  demain. 

Dimanche  16  juillet.  —  Quand  je  pense  au  bonheuf 
de  Mlle  K...,  princesse  de  S...,  tous  les  mauvais  ins- 
tincts se  réveillent  en  moi,  c'est-à-dire  l'envie! 

Cette  fille,  si  misérable  à  Nice,  si  commune  avec  ses 
joues  rouges  et  son  gros  nez  moldave! 

Elle  est  belle,  mais  c'est  une  beauté  que  je  voudrais 
avoir  pour  femme  suivante,  habillée  d'un  costume 
bizarre,  une  femme  pour  me  chausser  et  pour  me  ra- 
fraîchir avec  un  grand  éventail.  Et  la  voilà  reine,  et 
reine  dans  un  moment  de  trouble,  c'est-à-dire  dans  un 
moment  inappréciable  pour  les  ambitieuses.  Certes,  sa 
place  est  marquée  dans  l'histoire. 

Et  moi!  II 

Mardi  18  juillet.  —  C'est  aujourd'hui  que  j'ai  vu  des 
choses  bien  extraordinaires.  Nous  sommes  allées  chez 
le  célèbre  somnambule  Alexis. 

Il  ne  donne  presque  plus  d'autres  consultations  que 
des  consultations  pour  la  santé 

Gn  nous  a  fait  entrer  dans  une  chambre  demi-éclai- 
rée,  et  comme  Mme  de  M...  avait  dit:  «  Nous  ne  sommes 
pas  pour  la  santé»,  le  médecin  sortit,  nous  laissant 
seules  avec  l'homme  endormi. 

Un  homme,  cela  m'a  rendue  incrédule  et  surtout 
l'absence  de  tout  charlatanisme  extérieur. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


221 


—  Il  ne  s'agit  pas  de  santé,  a  dit  Mme  de  M....  en 
mettant  ma  main  dans  celle  d'Alexis. 

—  Ahl  dit-il  avec  les  yeux  à  moitié  fermés  et  vitreux 
comme  ceux  d'un  mort.  En  attendant  autre  chose,  votre 
petite  amie  est  bien  malade. 

—  Oh!  fis-je  effrayée,  et  j'allais  lui  dire  de  ne  pas 
parler  de  ma  maladie,  craignant  d'entendre  des  hor- 
reurs. Mais,  avant  que  j'eusse  le  temps,  il  me  détailla 
mon  mal,  qui  est  une  laryngite,  quelque  chose  de  chro- 
nique; —  une  laryngite,  mais  j'ai  des  poumons  très 
forts,  c'est  ce  qui  m'a  sauvée. 

—  L'organe  était  superbe,  dit  Alexis  avec  compas- 
sion; à  présent  il  est  usé;  il  faut  vous  soigner. 

Il  fallait  écrire,  je  ne  me  rappelle  pas  toutes  ces  his- 
toires de  bronches,  de  larynx;  pour  cela  j'y  retour- 
nerai demain. 

—  Je  viens,  monsieur,  lui  dis-je,  vous  consulter  sur 
cette  personne. 

Et  je  lui  remis  une  enveloppe  cachetée  avec  la  pho- 
tographie du  cardinal. 

Mais  avant  de  dire  ici  toutes  ces  choses  extraordi- 
naires, convenons  ensemble  que  je  n'avais  rien  dans 
mon  aspect  qui  pût  dénoncer  que  je  m'occupe  d'un 
cardinal.  Je  n'en  avais  dit  mot  à  personne.  Et  d'ail- 
leurs, quelle  probabilité  qu'une  jeune  Russe,  élégante, 
aille  chez  un  somnambule  pour  parler  du  pape,  du 
cardinal,  du  diable  ? 

Alexis  se  tenait  le  front,  et  cherchait  ;  moi,  je  m'im- 
patientais. 

—  Je  le  vois,  dit-il  enfin. 

—  Où  est-il? 

—  Dans  une  grande  ville,  en  Italie  ;  il  ezt  dans  un 
palais;  entouré  de  beaucoup  de  monde;  c'est  un 
homme  jeune...  Non!  c'est  sa  figure  expressive  qui  me 

m.  b.  19. 


222 


JOURNAL 


trompe.  Il  a  des  cheveux  gris...  il  est  en  uniforme...  il 

a  passé  soixante  ans. 

Moi  qui  arrachais  les  mots  de  sa  bouche  avec  une 
avidité  croissante,  je  fus  refroidie. 

—  Quel  uniforme?  demandai-je,  c'est  singulier...  il 
n'est  pas  militaire. 

—  Non,  pour  sûr! 

—  Non,  mais  alors,  quel  est  cet  uniforme? 

—  Etranger;  pas  de  notre  pays...  c'est... 

—  C'est?... 

—  C'est  un  habit  d'ecclésiastique...  Attendez...  Il 
occupe  un  rang  très  élevé,  il  domine  les  autres,  c'est 
un  évêque...  non!  c'est  un  cardinal. 

Je  fis  un  soubresaut  et  lançai  mes  mules  à  l'autre 
bout  de  la  chambre.  Mme  de  M,.,  se  tordait  de 
rire  envoyant  mon  excitation. 

—  Un  cardinal?  répétai-je. 

—  Oui. 

—  Quelle  est  sa  pensée? 

—  Il  pense  à  une  très  grave  affaire,  il  est  fort  occupé  ! 
La  lenteur  d'Alexis  et  la  difficulté  qu'il  semblait  avoir 

à  prononcer  les  paroles  me  rendaient  nerveuse. 

—  Allez,  voyez  bien  avec  qui  il  est?  que  dit-il? 

—  Il  est  avec  deux  jeunes  gens...  militaires,  deux 
jeunes  gens  qu'il  voit  souvent,  qui  sont  du  palais. 

J'ai  toujours  vu  dans  les  audiences  du  samedi 
deux  militaires  assez  jeunes  qui  se  trouvaient  parmi 
la  suite  du  pape. 

—  Il  leur  parle,  continua  Alexis,  il  leur  parle  une 
langue  étrangère...  italien! 

—  Italien? 

—  Ah  !  mais  il  est  très  instruit,  ce  cardinal,  il  saii 

presque  toutes  les  langues  d'Europe... 

—  Le  voyez-vous  en  ce  moment? 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


223 


—  Oui,  oui.  Ceux  qui  sont  autour  de  lui  sont  aussi 
des  ecclésiastiques.  Un  d'eux,  très  grand,  maigre,  à  lu- 
nettes, s'approche  et  lui  parle  bas;  il  regarde  de  très 
près...  il  est  obligé  d'approcher  l'objet  tout  près  de  ses 
yeux  pour  voir... 

Ah!  bigre,  c'est  le  portrait  de  celui  dont  j'oublie 
toujours  le  nom,  mais  il  est  très  connu  à  Rome,  c'est 
lui  qui  a  parlé  de  moi  au  dîner  de  la  villa  Mattei. 

—  De  quoi  est  occupé  ce  cardinal?  demandai-je,  que 
vient-il  de  faire,  qui  a-t-il  vu  dernièrement? 

—  Hier!...  hier  il  y  a  eu  une  grande  réunion  chez 
lui...  des  gens  d'Église...  tous!  oui,  on  a  agité  un  sujet 
grave,  très  grave,  hier  lundi.  Il  est  très  inquiet,  car  il 
est  question  de... 

—  De  quoi? 

—  On  a  parlé,  on  travaille,  on  veut.., 

—  Quoi?  Voyez! 

—  On  veut  le  faire...  Papel 

—  Oh!  oh! 

Le  ton  avec  lequel  c'a  été  dit,  l'étonnement  du  som- 
nambule et  les  paroles  par  elles-mêmes  me  donnèrent 
comme  une  commotion  électrique;  je  n'avais  plus  rien 
aux  pieds.  J'ôtai  mon  chapeau,  dérangeant  mes 
boucles,  détachant  les  épingles  et  les  lançant  au  milieu 
de  la  chambre. 

—  Pape  !  m'écriai-je.  * 

—  Oui,  Pape,  répéta  Alexis,  mais  il  y  a  de  grandes 
difficultés...  Il  n'est  pas  celui  qui  a  le  plus  de  chances. 

—  Mais  il  sera  Pape  ? 

w  Je  ne  lis  pas  dans  l'avenir. 

—  Mais  si,  monsieur,  essayez,  vous  pouvez...  Allons! 

—  Non,  non,  je  ne  vois  pas  l'avenir  !  je  ne  le  vois 
pas  ! 

—  Mais  qui  est  ce  cardinal,  comment  est  son  nom? 


224 


JOURNAL 


ne  le  pouvez-vous  pas  voir  par  ce  qui  l'entoure,  par  ce 
qu'on  lui  dit?... 

—  A...  attendez.  Ah  !  dit-il,  c'est  que  son  image  que 
je  tiens  ici  est  bien  dépourvue  de  la  vitalité,  et  vous 
vous  agitez  tant,  que  vous  me  fatiguez  horriblement; 
vos  nerfs  donnent  des  secousses  aux  miens  ;  soyez  plus 
calme. 

—  Oui,  mais  vous  dites  des  choses  qui  me  font  sau- 
ter. Voyons,  le  nom  de  ce  cardinal? 

Et  il  se  mit  à  se  presser  la  tête,  à  flairer  l'enveloppe 
(qui  est  grise  et  double,  très  épaisse). 

—  A...! 

Je  n'avais  plus  rien  à  ôter  ;  je  me  suis  renversée  dans 
mon  fauteuil. 

—  Pense-t-il  à  moi  ? 

—  Peu...  et  mal.  Il  est  contre  vous.  Il  y  a  je  ne  sais 
quel  mécontentement...  des  motifs  politiques... 

—  Des  motifs  politiques  ? 

—  Oui. 

—  Mais  il  sera  pape  f 

—  Je  ne  le  sais  pas.  Le  parti  français  va  être  détruit, 
c'est  à-dire  que  lepapabile  français  a  si  peu  de  chance, 
oh!  mais  il  n'en  a  presque  pas...  que  son  parti  va 
se  réunir  au  parti  Antonelli  ou  à  l'autre  Italien. 

—  Auquel  des  deux?  Lequel  triomphera? 

—  Je  ne  pourrai  le  dire  que  quand  ils  seront  en 
train,  mais  beaucoup  de  monde  est  contre  A....,  c'est 
l'autre... 

—  Et  ils  seront  bientôt  en  train? 

—  On  ne  peut  pas  le  savoir.  Il  y  a  le  pape,  on  ne 
peut  pas  tuer  le  pape  !  il  faut  que  le  pape  vive.., 

—  Et  Antonelli  vivra  longtemps? 
Alexis  secoua  la  tête. 

—  Il  est  donc  bien  malade  ? 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF.  ^25 

—  Oh  !  oui. 

—  Qu'a-t-il? 

—  Il  a  mal  aux  jambes,  il  a  la  goutte,  et  hier...  non, 
avant-hier  il  a  eu  un  terrible  accès.  Il  a  la  décomposi- 
tion du  sang,  je  ne  peux  pas  dire  cela  à  une  dame... 

—  Et  c'est  inutile. 

—  Ne  vous  agitez  pas,  dit-il.  Vous  me  fatiguez.  Pei> 
*ez  doucement,'  je  ne  peux  pas  vous  suivre... 

Sa  main  tremblait  et  faisait  tout  trembler  en  moi 
je  la  lâchai  et  devins  calme. 

—  Prenez  cela,  lui  dis-je,  lui  donnant  la  lettre  de 
Pietro  cachetée  dans  une  enveloppe  exactement  sem- 
blable à  l'autre. 

11  la  prit,  et,  comme  l'autre,  la  pressa  contre  son 
cœur  et  son  front. 

—  Tiens,  fit-il,  celui-là  est  plus  jeune,  il  est  très 
jeune.  Cette  lettre  est  écrite  depuis  quelque  temps  déjà  ; 
elle  a  été  écrite  à  Rome  et,  depuis,  cette  personne  s'est 
déplacée...  Elle  est  toujours  en  Italie...  mais  ce  n'est 
pas  à  Rome...  Il  y  a  la  mer...  Cet  homme  est  à  la  cam- 
pagne... en  pleine  campagne.  Oh  !  certainement  il 
s'est  déplacé  depuis  hier,  depuis  vingt-quatre  heures 
seulement,  pas  davantage...  Mais  cet  homme  est 
quelque  chose  au  Pape,  je  le  vois  derrière  le  Pape... 
Il  est  lié  à  A....,  il  a  un  lien  de  parenté  proche 
avec  lui  ... 

—  Mais  quel  est  son  caractère,  quelles  sont  ses  incli- 
nations, ses  pensées? 

—  C'est  un  caractère  étrange...  renfermé,  sombre, 
ambitieux...  Il  pense  à  vous  constamment...  mais  il 
pense  surtout  à  arriver  à  son  but...  11  est  ambitieux. 

—  Il  m'aime  ? 

—  Beaucoup;  mais  c'est  une  nature  étrange,  mal- 
heureuse. Il  est  ambitieux. 


226 


JOURNAL 


—  Mais  alors  il  ne  m'aime  pas? 

—  Si  !  il  vous  aime,  mais,  chez  lui,  l'amour  et  l'am- 
bition marchent  ensemble.  77  a  besoin  de  vous. 

—  Décrivez-le-moi  davantage  au  moral. 

—  Il  est  le  contraire  de  vous,  dit  Alexis  en  souriant, 
bien  que  tout  aussi  nerveux. 

—  Voit-il  le  Cardinal  ? 

—  Non,  ils  sont  mal  ensemble;  le  Cardinal  est  contre 
lui  depuis  longtemps  déjà  par  des  motifs  politiques. 

Je  me  souviens  toujours  de  ce  que  me  disait  Pietro; 
«  Mon  oncle  ne  serait  pas  fâché  contre  le  Caccia-Club 
et  le  volontariat;  qu'est-ce  que  ça  lui  fait,  à,  lui  ?  Mais 
c'est  à  cause  de  la  poulitique.  » 

—  Mais  il  est  son  proche  parent,  continua  Alexis. 
Le  Cardinal  est  mécontent  de  lui. 

—  Dernièrement,  ne  se  sont-iJs  pas  vus? 

—  Attendez  !  Vous  pensez  à  trop  de  choses,  ce  sont 
des  questions  difficiles,  je  confonds  ce  billet  avec 
l'autre  !  Ils  étaient  dans  la  même  enveloppe! 

C'est  que  c'est  vrai  :  hier,  ils  étaient  dans  la  même 
enveloppe. 

—  Voyez,  monsieur,  tâchez  de  voir. 

—  Je  vois  !  Ils  se  sont  vus  il  y  a  deux  jours,  mais  ils 
n'étaient  pas  seuls...  je  le  vois  avec  une  dame. 

—  Jeune  ? 

— ■  Agée,  sa  mère. 

—  De  quoi  ont-ils  parlé  ? 

—  De  rien  clairement;  on  était  embarrassé.  On  a 
dit  quelques  mots  vagues,  presque  rien  sur  ce  mariage. 

—  Quel  mariage  ? 

—  Avec  vous.  . 

—  Qui  en  a  parlé  ? 

—  Eux.  Antonelii  ne  parle  pas,  il  laisse  dire,  lui... 
Il  est  contre  ce  mariage,  surtout  dès  le  commencement. 


DE  MARIE  BASTIKIRTSEFF. 


227 


A  présent  il  le  regarde  mieux,  et  supporte  un  peu  mieux 
cette  idée. 

—  Mais  quelles  sont  les  idées  du  jeune  ? 

—  Des  idées  arrêtées;  il  veut  vous  épouser...  mais 
Antonelli  ne  le  veut  pas.  Depuis  fort  peu  de  temps  il 
vous  est  toutefois  moins  hostile. 

Mme  de  M...  me  gênait  beaucoup,  mais  j'ai  con- 
tinué bravement,  bien  que  toute  mon  humeur 
joyeuse  fût  tombée  aussi  bas  que  possible. 

—  Si  cet  homme  ne  pense  qu'à  son  but,  il  ne  pense 
donc  pas  à  moi  ? 

—  Oh  !  si,  je  vous  l'ai  dit,  chez  lui  vous  faites  avec 
son  ambition  une  seule  et  même  chose. 

—  Alors  il  m'aime  ? 

—  Oh  !  beaucoup. 

—  Depuis  quand  ? 

—  Vous  êtes  trop  agitée,  vous  me  fatiguez  et  vous 
me  faites  des  questions  trop  difficiles...  je  ne  vois  pas. 

—  Mais  si...  tâchez  ! 

—  Je  ne  vois  pas...  Depuis  longtemps  ?  non,  je  ne 
vois  pas  cela. 

—  Qu'est-ce  qu'il  est  à  A....? 

—  Un  proche  parent  .. 

—  Et  A....  a-t-il  des  desseins  sur  ce  jeune 
homme  ? 

—  Oh!  oui,  mais  ils  sont  divisés  par  la  politique; 
cependant  cela  va  mieux  à  présent. 

—  Vous  dites  qu'A....  est  contre  moi? 

—  Beaucoup.  Il  ne  veut  pas  ce  mariage  à  cause  de 
la  religion...  Mais  il  commence  à  s'adoucir...  Oh  !  très 
peu...  Tout  cela  dépend  de  la  politique...  Je  vous 
dis  qu'A....  et  ce  jeune  homme  étaient  tout  à  fait 
divisés  il  y  a  quelque  temps,  A....  était  carrément 
contre  lui. 


228 


JOURNAL 


* 
«  * 

Eh  bien,  que  dites-vous  de  cela,  vous  qui  traitez  ces 
choses-là  de  charlatanisme  ?  Si  c'est  du  charlatanisme, 
il  produit  des  effets  merveilleux.  J'ai  transcrit  exac- 
tement; j'ai  peut-être  omis  quelque  chose,  mais  je  n'ai 
rien  ajouté.  Voyons,  n'est-ce  pas  surprenant  ?  n'est-ce 
pas  étrange  ? 

Ma  tante  fit  l'incrédule,  car  elle  était  furieuse  contre 
le  Cardinal;  elle  commença  une  série  de  phrases  contre 
Alexis,  sans  but  ni  raison,  qui  m'agaçaient  terriblement, 
car  je  savais  bien  qu'elle  n'en  pensait  pas  un  mot. 

Autant  j'étais  haute  hier,  autant  je  suis  basse  aujour- 
d'hui. 

Samedi  22  juillet  —  I  ,  ne  me  voyant  pas  arriver 

en  Russie,  télégraphie  à  maman,  qui  m'écrit  que  lui  et 

L        sont  mes  vrais  fidèles.  Oui,  c'est  vrai.  Je  ne 

pense  plus  à  Pietro,  il  est  indigne,  et,  grâce  à  Dieu, 
je  ne  l'aime  pas. 

Jusqu'à  avant-hier,  tous  les  soirs  je  demandais  à 
Dieu  de  me  le  conserver  et  de  me  faire  triompher.  Je 
n'en  parle  plus  à  Dieu.  Mais  Dieu  sait  que  je  veux  m'en 
venger,  tout  en  n'osant  pas  le  demander.  La  vengeance 
n'est  pas  un  sentiment  chrétien,  mais  noble;  laissons 
aux  vilains  l'oubli  des  injures.  D'ailleurs  on  ne  les 
oublie  que  quand  on  ne  oeut  pas  faire  autrement. 

Dimanche  23  juillet.  —  R&ne...  Paris...  La  scène, 
le  chant...  la  peinture  ! 

Non,  non.  La  Russie  avant  tout  1  C'est  le  fondement 
de  tout.  Hé  I  puisque  je  pose  en  sage,  agissons  conve- 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


229 


nablement.  Ne  nous  laissons  pas  égarer  par  les  feux 
follets  de  l'imagination. 

La  Russie  avant  tout  !  que  Dieu  m'aide  seulement. 

J'ai  écrit  à  maman.  Me  voilà  hors  de  l'amour,  et 
jusqu'aux  oreilles  dans  les  affaires.  Oh  !  que  Dieu 
m'aide  seulement,  et  tout  ira  bien. 

Que  la  Yierge  Marie  prie  pour  moi  I 

Jeudi  27  juillet.  — Enfin,  hier  à  sept  heures  du  matin 
nous  avons  quitté  Paris. 

Pendant  le  voyage,  je  me  suis  amusée  h  donner  une 
leçon  d'histoire  à  Chocolat,  et  ce  brigand,  grâce  à  moi, 
a  une  idée  des  anciens  Grecs,  de  Rome  gouvernée 
par  des  rois/ puis  en  République  et  enfin  en  Empire-, 
comme  la  France;  et  de  l'histoire  de  France  à  partir 
du  roi  auquel  on  a  coupé  le  cou. 

Je  lui  ai  expliqué  les  différents  partis  qui  existent  à 
présent,  et  Chocolat  est  au  courant  de  tout;  il  sait 
même  ce  que  c'est  qu'un  député.  Je  racontais  et  je  le 
questionnais  ensuite. 

Et  quand  j'eus  fini,  je  lui  demandai  à  quel  parti  il 
appartenait.  Ce  brigand  me  répondit  : 

—  Je  suis  bonapartiste  1 

Voici  comment  il  résume  ce  que  je  lui  ai  appris  :  —  Le 
dernier  roi  était  Louis  XVI,  qui  était  très  bon,  mais  les 
républicains,  qui  sont  des  gens  qui  ne  cherchent  qu'à 
avoir  de  l'argent  et  des  honneurs,  lui  ont  coupé  le  cou, 
et  à  sa  femme  Marie-Antoinette  aussi,  et  ils  ont  fait 
une  république.  Alors  la  France  était  très  misérable,  et 
il  est  né  en  Corse  un  homme  qui  était  Napoléon  Bona- 
parte et  qui  avait  tant  d'esprit  et  de  courage  qu'on  l'a 
fait  colonel,  puis  général.  Alors  il  a  conquis  tout  le 
monde,  et  les  Français  l'aimaient  beaucoup.  Mais, 
étant  allé  en  Russie,  il  a  oublié  de  prendre  des  pelisses 

H.  E.  20 


230 


JOURNAL 


pour  ses  soldats,  et  ils  étaient  très  malheureux  à  cause 
du  froid,  et  les  Russes  ont  brûlé  Moscou.  Alors  Napo- 
léon, qui  était  déjà  empereur,  est  revenu  en  France; 
Mais,  comme  il  était  malheureux,  les  Français,  qui 
n'aiment  que  ceux  qui  ont  de  la  chance,  ne  l'ont  plus 
aimé,  et  tous  les  autres  rois,  pour  se  venger,  lui  ont 
ordonné  d'abdiquer.  Alors  il  est  allé àl'île  d'Elbe,  puis  il 
est  revenu  pour  cent  joursàParis,etenfin  on  luiacouru 
après.  Alors  il  a  vu  un  vaisseau  anglais  et  il  a  prié  qu'on 
le  sauve,  et,  quand  il  a  monté  dessus,  on  l'a  fait  prison- 
nier et  on  Va  conduit  à  l'île  de  Sainte-Hélène,  où  il  est 
mort. 

Je  vous  assure  que  Chocolat  a  dit  bien  du  vrai. 

* 

Enfin,  ce  matin,  nous  sommes  entrées  à  Berlin. 

Et  cette  ville  m'a  fait  une  impression  singulièrement 
agréable;  les  maisons  sont  fort  belles. 

Je  ne  sais  pas  écrire  un  mot  aujourd'hui.  C'est  éner- 
vant. 

«  Deux  sentiments  sont  communs  aux  natures  al- 
tières  ou  affectueuses,  celui  de  l'extrême  susceptibilité 
de  l'opinion,  et  de  l'extrême  amertume  quand  cette 
opinion  est  injuste.  » 

Vendredi  28  juillet.  —  Berlin  me  rappelle  Florence  : 
Attendez  I  II  me  rappelle  Florence  parce  que  j'y  suis 
avec  ma  tante,  comme  à  Florence,  et  j'y  mène  la  même 
vie. 

Avant  tout,  nous  avons  visité  le  musée.  Je  ne  m'at- 
tendais à  rien  de  pareil  en  Prusse,  soit  par  ignorance, 
soit  par  prévention. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


231 


Comme  toujours,  ce  furent  les  statues  qui  me  retin^ 
rent  le  plus  longtemps,  et  il  me  semble  que  j'ai  un 
sens  de  plus  que  les  autres  hommes,  une  faculté  spé- 
cialement destinée  à  la  compréhension  des  statues. 

11  y  a  dans  la  grande  salle  une  statue  que  j'ai  prise 
pour  une  Atalante,  à  cause  d'une  paire  de  sandales  qui 
semble  là  indiquer  le  sens  principal;  mais  l'inscription 
porte  le  nom  de  Psyché.  C'est  égal,  Psyché  ou  Atalante, 
c'est  une  remarquable  figure  comme  beauté  et  na- 
turel. 

Après  les.plâtres  grecs,  nous  avons  passé  plus  loin. 
J'avais  déjà  les  yeux  et  l'intelligence  fatigués,  et  je  ne 
reconnus  la  partie  égyptienne  qu'à  ces  lignes  pressées 
et  fuyantes  qui  rappellent  les  cercles  produits  dans  l'eau 
par  la  chute  d'un  objet. 

Rien  de  plus  terrible  que  d'être  avec  quelqu'un  qui 
s'ennuie  de  ce  qui  nous  amuse.  Ma  tante  se  pressait, 
s'ennuyait,  grognait.  H  est  vrai  que  nous  avions  marché 
deux  heures. 

Ce  qui  est  très  intéressant,  c'est  le  musée  historique 
des  miniatures,  des  statues,  et  puis  les  anciennes  gra- 
vures et  les  portraits  miniatures.  J'adore  cela.  J'adore 
ces  portraits  et,  en  les  regardant,  ma  fantaisie  fait  des 
voyages  incroyables,  se  transporte  à  toutes  les  époques, 
invente  des  caractères,  des  aventures,  des  drames... 
Mais  assez. 

Puis  les  tableaux. 

Nous  sommes  arrivés  au  moment  marqué  pour  la 
perfection  delà  peinture,  l'idéal  de  l'art. 

On  a  commencé  par  des  lignes  dures,  des  couleurs 
trop  vives  et  pas  liées  entre  elles,  et  l'on  est  arrivé  à 
une  mollesse  qui  frise  la  confusion.  Il  n'y  a  pas  encore 
eu;  quoi  qu'on  dise  et  écrive,  il  n'y  a  pas  encore  eu  de 
copie  fidèle  de  la  nature. 


232 


JOURNAL 


Il  îaut  fermer  les  yeux  sur  tout  ce  qui  a  été  fait 
entre  le  genre  primitif  et  le  genre  moderne  (1),  et  ne 
considérer  que  ces  deux. 

La  dureté,  les  couleurs  aveuglantes,  les  lignes  rude- 
ment tracées,  voilà  pour  le  premier. 

Le  moelleux,  les  couleurs  si  liées  entre  elles  qu'elles 
perdent  beaucoup  de  relief,  peu  de  lignes,  voilà  pour 
le  second. 

A  présent,  il  faudrait,  pour  ainsi  dire,  prendre  avec 
le  bout  du  pinceau  les  couleurs  trop  vives  des  tableaux 
anciens  et  les  transporter  sur  les  fadeurs  modernes. 
Alors  on  aurait  la  perfection. 

Il  y  a  encore  le  genre  tout  à  fait  nouveau  qui  consiste 
à  peindre  par  taches.  C'est  une  grave  erreur,  bien 
qu'avec  son  aide  on  obtienne  quelque  effet. 

Dans  les  nouveaux  tableaux,  les  objets  positifs,  tels 
que  les  meubles  et  les  maisons  ou  églises,  ne  sont  pas 
compris.  On  dédaigne  la  précision  des  décors  et  on 
produit  une  espèce  de  dépravation  des  lignes,  on  es- 
tompe trop  (on  peut  estomper  sans  faire  l'usage  de 
l'estompe)  ;  ce  qui  fait  que  les  figures  contrastent  peu 
et  semblent  aussi  mortes  que  les  objets  qui  les  entou- 
rent, car  ces  objets  n'ont  pas  assez  de  précision  et 
*  semblent  ne  pas  être  complètement  assis  et  immo- 
biles. 

Alors,  ma  fille,  puisque  tu  comprends  si  bien  ce 
qu'il  faut  pour  faire  de  la  perfection?  Soyez  tran- 
quille, je  travaillerai  et,  ce  qui  est  mieux,  je  réus- 
sirai 1 

Je  suis  rentrée  extrêmement  fatiguée,  après  avoir 

(1)  Par  moderne,  j'entends  ici  Raphaël,  Titien  et  les  autres 
grands  maîtres 


DE  MARIE  BÀSHK1RTSEFF. 


233 


acheté  trente-deux  volumes  anglais,  en  partie  traduits 
des  premiers  écrivains  allemands. 

—  Déjà  ici  une  bibliothèque!  s'est  écriée  ma  tante 
épouvantée. 

Plus  je  lis,  plus  j'ai  envie  délire,  et  plus  j'apprends, 
plus  j'ai  de  choses  à  savoir.  Je  ne  dis  pas  cela  pour 
imiter  certain  sage  de  l'antiquité.  Je  sens  ce  que  je 
dis. 

Me  voilà  en  Faust.  Un  antique  bureau  allemand 
devant  lequel  je  suis  assise>  des  livres,  des  cahiers,  des 
rouleaux  de  papier... 

Où  est  le  diable?  Où  est  Marguerite?  Hélas!  le  diable 
est  toujours  avec  moi  :  ma  folle  vanité,  voilà  le  diable. 
0  ambition  non  justifiée!  Inutile  élan  vers  un  butin- 
connu  ! 

Je  déteste  en  tout  le  juste  milieu.  Il  me  faut  ou  une 
vie...  bruyante!  ou  le  calme  absolu. 

Je  ne  sais  à  quoi  cela  tient,  mais  je  n'aime  pas  du 

tout  A  ;  non  seulement  je  ne  l'aime  pas,  mais  je  n'y 

pense  plus,  et  tout  cela  me  semble  un  rêve. 

Mais  Rome  m'attire,  je  sens  que  là  seulement  je 
pourrai  étudier.  R,ome,  le  bruit  et  le  silence,  la  dissi- 
pation et  la  rêverie, la  lumière  et  l'ombre... [Attendez... 
la  lumière  et  l'ombre...  c'est  clair  :  où  il  y  a  la  lumière, 
il  y  a  Pombre,  et  vice  versa...  Non!  mais  je  me  moque 
de  moi,  c'est  positif!  Il  y  a  de  quoi ,  tant  que  je  vou- 
drai! Je  veux  aller  à  Rome,  le  seul  endroit  du  monde 
qui  convienne  à  mes  dispositions,  le  seul  que  j'aime 
pour  lui-même. 

Le  musée  de  Berlin  est  beau  et  riche,  mais  le  doit-il 
à  l'Allemagne?  Non;  à  la  Grèce,  à  l'Egypte,  à  Rome! 

Après  la  contemplation  de  toute  cette  antiquité,  je 
suis  montée  en  voiture  avec  le  plus  profond  dégoût 
pour  nos  arts,  notre  architecture,  nos  modes. 

M.  B.  20. 


234 


JOURNAL 


Si  on  prenait  la  peine  d'analyser  ses  sentiments 
en  sortant  de  pareils  endroits,  on  trouverait  qu'on 
pense  comme  moi.  Pourquoi  vouloir  s'identifier  aux 
autres? 

Tout  en  n'aimant  pas  la  sécheresse  et  le  matérialisme 
des  Allemands,  il  faut  leur  reconnaître  bien  des  qua- 
lités; ils  sont  très  polis,  très  obligeants. 

Et  ce  qui  me  plaît  surtout,  c'est  ce  respect  qu'ils  ont 
pour  les  princes  et  leur  histoire.  Cela  tient  à  ce  qu'ils 
sont  vierges  de  l'infection  qu'on  nomme  république. 

Rien  ne  vaut  une  république  idéale  ;  mais  la  répu- 
blique est  comme  l'hermine  :  la  moindre  tache  la  tue. 
Et  trouvez-moi  une  république  sans  taches  I 

« 

Non,  cette  vie-là  est  impossible,  c'est  un  affreux 
pays.  De  belles  maisons,  des  rues  larges,  mais...  mais 
rien  pour  l'esprit  ou  l'imagination.  La  plus  petite  ville 
d'Italie  vaut  Berlin. 

Ma  tante  me  demande  combien  de  pagesj'ai  écrites. 
Cent  pages,  je  crois,  dit-elle. 

En  effet,  j'ai  l'air  d'écrire;  mais  non,  je  pense,  je 
rêve,  je  lis,  puis  j'écris  deux  mots,  et  comme  cela  toute 
la  journée. 

C'est  singulier  comme  je  comprends  les  bienfaits  da 
la  république  depuis  que  je  suis  bonapartiste. 

Non,  vrai,  la  république  est  le  seul  gouvernement 
heureux;  seulement,  en  France,  il  est  impossible. 
D'ailleurs  la  république  française  est  bâtie  dans  la 
boue  et  le  sang.  Voyons,  ne  pensons  pas  à  la  républi- 
que. C'est  que  j'y  pense  depuis  tantôt  une  semaine; 
car  enfin,  voyons,  la  France  est -elle  plus  malheureuse 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


235 


depuis  qu'elle  est  en  république?  Non,  au  contraire. 
Eh  bien,  alors? 
Et  les  abus?  Il  y  en  a  partout. 

Ce  qu'il  faut,  c'est  une  bonne  constitution  libérale,  et 
un  homme  à  la  tête  qui  gouvernera  peu  et  qui  sera 
comme  une  belle  enseigne,  qui  n'augmente  pas  la  va- 
leur du  magasin,  mais  qui  inspire  la  confiance  et  est 
agréabl'e  à  l'œil.  Or,  un  président  ne  peut  être  cela. 

Mais  assez  pour  ce  soir;  une  autre  fois,  quand  j'en 
saurai  davantage,  j'en  dirai  plus  aussi. 

Dimanche  30 juillet. —  Rien  de  plus  triste  que  Berlin. 
La  ville  porte  un  cachet  de  simplicité,  de  simplicité 
laide,  disgracieuse.  Tous  ces  innombrables  monuments 
qui  encombrent  les  ponts,  les.  rues  et  les  jardins  sont 
mal  placés  et  ont  l'air  bêle.  Berlin  a  l'air  d'un  tableau 
à  horloge,  où  à  certains  moments  les  militaires  sortent 
de  la  caserne,  les  bateliers  rament,  les  dames  en  cha- 
peaux-capotes passent,  tenant  par  la  main  de  vilains 
enfants. 

A  la  veille  d'entrer  en  Russie,  de  rester  sans  ma 
tante,  sans  maman,  je  faiblis  et  j'ai  peur.  La  peine  que 
je  cause  à  ma  tante  me  chagrine. 

Le  procès,  l'incertitude,  tout  cela...  et  puis,  et  puis, 
je  ne  sais  pas,  mais  je  crains  que  je  ne  change  rien  I 

L'idée  de  recommencer  après  mon  retour  la  même 
vie  qu'avant,  celte  fois  sans  espoir  de  changement, 
sans  avoir  cette  «  Russie  »  qui  me  consolait  de  tout  et 
me  donnait  quelque  force...  Mon  Dieu,  ayez  pitié  de 
moi,  voyez  l'état  de  mon  âme  et  soyez  bon. 

Dans  deux  heures  nous  quittons  Berlin,  demain  je 
serai  en  Russie.  Eh  bien,  non,  je  ne  faiblis  pas,  je  suis 
forte...  Seulement,  si  j'allais  en  vain  ?  Voilà  qui  est  mal. 
On  ne  doit  pas  désespérer  d'avance. 


236  JOURNAL 

Ah  I  si  quelqu'un  pouvait  savoir  ce  que  je  sens  ! 


Lundi  Si  juillet.  —  Hier,  ma  tante,  moi,  Chocolat 
et  Amalia,  sommes  arrivés  à  la  gare,  à  dix  heures. 
J'e'tais  passablement  accablée,  mais  la  vue  d'un  coupé 
grand  et  confortable  comme  une  petite  chambre  me 
ranima  beaucoup,  d'autant  plus  que  le  wagon  était 
éclairé  par  le  gaz,  et  que  nous  étions  sûres  d'être 
seules.  Le  compartiment  n'ayant  que  trois  places,  les 
dom  astiques  se  placèrent  à  côté.  J'aurais  bien  voulu,  à 
la  veille  d'une  séparation,  causer  avec  ma  tante,  mais 
je  ne  suis  pas  expansive,  quand  je  sens  quelque  ten- 
dresse sérieuse,  et  ma  tante  se  taisait,  craignant  de 
me  déplaire  ou  de  m'impatienter  en  me  parlant.  De 
sorte  que,  bon  gré  mal  gré,  je  restai  absorbée  par 
«  Un  Mariage  dans  le  Monde  »  d'Octave  Feuillet.  Salu- 
taire ouvrage,  par  ma  foi  !  qui  m'a  donné  la  plus  pro- 
fonde horreur  pour  l'adultère  et  pour  toutes  ses  sa- 
letés... 

Sur  ces  sages  réflexions,  je  me  suis  endormie  pour 
ne  me  réveiller  qu'à  trois  heures  de  la  frontière,  à 
Eydtkuhnen,  où  nous  sommes  arrivées  vers  quatre 
heures. 

La  campagne  est  plate,  les  arbres  touff  is  et  verts, 
mais  les  feuilles,  tout  en  étant  fraîches  et  vigoureuses, 
donnent  une  certaine  idée  de  tristesse  après  la  ver- 
dure grasse  et  riche  du  Midi. 

On  nous  conduisit  à  une  auberge  qui  se  nomme  Hôtel 
de  Russie,  et  nous  nous  installâmes  dans  deux  petites 
chambres  aux  plafonds  blanchis  à  la  chaux,  aux  plan* . 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


237 


chers'en  boisnu  et  aux  meubles  debois  également  clairs 
et  simplement  faits. 

Grâce  à  mon  nécessaire,  je  me  suis  improvisé  de 
suite  un  bain  et  une  toilette,  et,  après  avoir  mangé  des 
œufs  et  bu  du  lait,  servis  par  une  Allemande  grasse  et 
fraîche,  me  voilà  à  écrire. 
Je  ne  me  trouve  pas  sans  charme,  dans  cette  pauvre 
etite  chambre,  en  peignoir  blanc,  avec  mes  beaux 
ras  nus  et  mes  cheveux  d'or. 

Je  viens  de  regarder  par  la  fenêtre.  L'infini  fatigue 
la  vue.  Cette  complète  absence  de  collines,  ce  plat,  si 
plat,  me  fait  l'effet  du  sommet  d'une  montagne  qui  do- 
mine le  monde  entier. 

Chocolat  est  un  vaniteux. 

—  Tu  es  mon  courrier,  lui  dis-je,  tu  dois  parler 
plusieurs  langues? 

Le  petit  me  répondit  qu'il  parlait  le  français,  l'italien 
le  niçois  et  un  peu  le  russe,  et  qu'il  parlerait  allemand, 
si  je  voulais  bien  le  lui  apprendre. 

11  vint  tout  en  larmes,  escorté  des  éclats  de  rire 
d'Amalia,  se  plaindre  parce  que  l'hôtelier  lui  avait 
indiqué  un  lit  dans  une  chambre  déjà  occupée  par  un 
juif.  Je  fis  une  mine  sérieuse*,  faisant  semblant  de 
trouver  tout  naturel  qu'il  couchât  avec  un  juif;  mais  le 
pauvre  Chocolat  pleura  tant,  que  je  me  mis  à  rire  et, 
pour  le  consoler,  lui  fis  lire  quelques  pages  d'une  his- 
toire universelle  achetée  à  son  intention. 

Ce~  négrillon  m'amuse,  c'est  un  joujou  vivant;  je  lui 
donne  des  leçons,  je  le  dresse  au  service,  je  lui  fais  dire 
ses  boutades,  en  un  mot  c'est  mon  chien  et  ma 
poupes. 


238 


JOURNAL 


Décidément  la  vie  d'Eydtkûhnen  me  charme;  je 

m'adonne  à  l'instruction  du  jeune  Chocolat,  qui  fait 
d'excellents  progrès,  en  morale  et  en  philosophie. 

Ce  soir,  je  lui  fis  réciter  son  histoire  sainte,  puis, 
lorsqu'il  fut  arrivé  au  moment  où  Jésus  va  être  trahi 
par  Judas,  il  me  raconta  d'une  façon  très  touchante 
comment  ledit  Judas  vendit  le  Seigneur  pour  trente 
pièces  d'argent  et  l'indiqua  aux  gardes  en  l'embras- 
sant. 

—  Chocolat,  mon  ami,  dis-je,  me  vendrais-tu  à  des 
ennemis  pour  trente  francs  ? 

—  Non,  dit  Chocolat  en  baissant  la  tête. 

—  Et  pour  soixante? 

—  Non  plus. 

—  Et  pour  cent  vingt  ? 

—  Non  plus. 

—  Alors  pour  mille  francs?  demandai-je  encore. 

—  Non,  non,  répondait  Chocolat  en  tourmentant  le 
bord  de  la  table  avec  ses  doigts  de  singe,  les  yeux 
baissés  et  les  pieds  agités. 

—  Voyons,  Chocolat,  si -on  t'en  donnait  dix  mille? 
persistai-je  affectueusement. 

—  Non  plus. 

—  Brave  garçon  !  Mais  si  on  t'offrait  cent  mille 
francs?  demandai-je  encore  pour  l'acquit  de  ma  con- 
science. 

—  Non,  dit  Chocolat,  et  sa  voix  se  changea  en  mur- 
mure, il  m'en  faudrait  plus... 

—  Qu'est-ce  que  tu  dis? 

—  Qu'il  m'en  faudrait  plus. 

—  Alors,  excellent  cœur,  dis  combien,  dis  donc, 
fidèle  garnement  !  Voyons,  deux  millions,  trois,  quatre? 

—  Cinq  ou  six. 

—  Mais,  malheureux,  m'écriâi-je,  n'est-ce  pas  la 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


239 


même  chose,  vendre  pour  trente  francs  ou  pour  six 
millions  î 

—  Ah  !  non,  car  quand  on  a  tant  d'argent  que  ça... 
les  autres  ne  peuvent  rien  me  faire. 

Et,  au  mépris  de  toute  moralité,  je  tombai  sur  le 
canapé  en  éclatant  de  rire, pendant  que  Chocolat,  satis- 
fait de  son  effet,  se  retirait  dans  l'autre  chambre. 

Mais  savez-vous  qui  m'a  fait  le  dîner?  C'est  Amalia. 

Elle  m'a  rôti  deux  petits  poulets,  sans  ça  je  mou- 
rais de  faim,  et  quant  à  la  soif...  on  nous  a  servi  un 
Château-Larose  imbuvable. 

Non/ vrai,  c'est  drôle!  Eydtkùhnen,  nous  verrons  bien 
ce  que  sera  la  Russie. 

Mardi  i*r  août.  —  J'ai  envie  d'écrire  un  roman  de 
chevalerie.  Car  celui  que  j'ai  commencé  est  jeté  au 
fond  de  la  boîte  blanche. 

Je  suis  avec  ma  tante  dans  la  bienheureuse  auberge 
d'Eydtkûhnen  à  attendre  mon  très  honoré  oncle. 

Vers  huit  heures  et  demie,  lasse  d'être  enfermée,  je 
suis  allée  moi-même  voir  l'arrivée  du  train,  et  comme 
on  me  dit  que  j'avais  quelques  minutes  d'avance,  je 
suis  allée  me  promener,  accompagnée  d'Amalia. 

Eydtkùhnen  possède  une.  charmante  allée,  bien 
pavée  et  ombragée,  toute  garnie  à  droite  de  gentilles 
petites  maisons  fort  propres;  il  y  a  même  deux  espèces 
de  cafés  et  une  sorte  de  restaurant.  Le  sifflet  de  la 
locomotive  me  surprit  au  milieu  de  cette  promenade  et, 
malgré  mes  petits  pieds  et  mes  grands  talons,  je  me 
misa  courir  à  travers  potagers,  amas  de  pierres,  rails, 
pour  arriver  à  temps  —  et  en  vain. 

Que  pense  mon  bel  oncle? 

Mercredi  2  août.  —  En  attendant  d'autres  douleurs, 


240 


JOURNAL 


voilà  que  mes  cheveux  tombent,  Qui  ne  l'a  jamais 
éprouvée,  ne  peut  pas  comprendre  quelle  douleur  c'est, 
de  voir  tomber  ses  cheveux. 

L'oncle  Étienne  télégraphie  deKonotop;  aujourd'hui 
seulement  il  se  met  en  route.  Encore  vingt-quatre 
heures  d'Eydtkûhnen,  S.  V.  P.  !  Un  ciel  gris,  un  vent 
froid,  quelques  juifs  dans  la  rue.  de  temns  en  temps  le 
bruit  d'une  charrette  et  des  inquiétudes  de  tous  genres 
à  foison. 

Ce  soir  ma  tante  voulut  me  faire  parler  de  Rome... 
Depuis  longtemps  déjà  je  n'avais  pas  pleuré,  —  non  pas 
d'amour,  —  non,  mais  c'est  d'humiliation  au  souvenir 
de  notre  vie  à  Nice,  que  j'ai  pleuré  ce  soir  ! 

Jeudi  3  août  ;  vendredi  4  août  (23  juillet,  style  russe). 
—  Hier  à  trois  heures  je  suis  allée  voir  l'arrivée  du 
train,  et  par  bonheur  mon  oncle  était  là. 

Mais  il  ne  pouvait  rester  qu'un  quart  d'heure,  car  à 
la  frontière  russe,  à  Wirballen,  il  avait  avec  peine 
obtenu  de  venir  ici  sans  passe-port  ;  il  avait  donné  sa 
parole  d'honneur  à  un  officier  de  la  douane  de  revenir 
par  le  train  suivant. 

Chocolat  courut  chercher  ma  tante,  il  n'y  avait  que 
quelques  minutes.  Quand  elle  arriva,  on  n'eut  que  le 
temps  de  dire  deux  mots.  Ma  tante,  dans  son  inquiétude 
pour  moi,  en  rentrant  à  l'auberge,  s'imagina  qu'elle 
avait  remarqué  chez  l'oncle  un  air  étrange  et,  par 
toute  sorte  de  demi-paroles,  me  découragea  tellement 
que  je  commençai  à  être  aussi  inquiète.  Enfin  à  minuit 
je  suis  montée  en  voiture  ;  ma  tante  pleurait,  je  tenais 
mes  yeux  hauts  et  immobiles  pour  qu'ils  ne  débordas- 
sent pas.  Le  conducteur  donna  le  signal  et  pour  la 
première  fois  de  ma  vie  je  me  suis  trouvée  seule  ! 

Je  me  mis  à  pleurer  tout  haut,  mais  si  vous  croyez 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


241 


que  je  n'en  tire  pas  profit  !...  J'étudiais  d'après  nature 
comment  on  pleure. 

—  Assez,  ma  fille  1  dis-je  en  me  levant.  ~  11  était 
temps,  j'étais  en  Russie.  En  descendant  je  fus  reçue 
dans  les  bras  de  mon  oncle,  de  deux  gendarmes  et  de 
deux  douaniers.  On  me  conduisit  comme  une  princesse, 
on  ne  visita  pas  même  mes  bagages.  Lagareestgrande, 
les  fonctionnaires  sont  élégants  et  excessivement  polis. 
Je  me  croyais  dans  un  pays  idéal,  tant  tout  est  bien. 
Un  simple  gendarme  ici  est  mieux  qu'un  officier  en 
France. 

Et  ici,  plaçons  une  remarque  à  la  justification  de 
notre  pauvre  Empereur,  qu'on  accuse  d'avoir  des  yeux 
étranges.  Tous  ceux  qui  portent  des  casques  (et  il  n'y 
en  a  pas  mal  à  Wirballen)  ont  des  yeux  comme  l'Em- 
pereur. Je  ne  sais  si  cela  tient  au  casque  qui  tombe  sur 
les  yeux,  ou  à  l'imitation.  Quant  à  l'imitation,  c'est 
connu  en  France,  tous  les  soldats  ressemblaient  à 
Napoléon. 

On  me  donna  un  compartiment  à  part  et,  après  avoir 
causé  d'affaires  et  d'autres  choses  avec  l'oncle,  je 
m'endormis  en  rageant  de  ma  dépêche  à  A... 

Aux  buffets  des  stations,  on  mange  très  proprement, 
de  sorte  que  je  descendais  souvent. 

Mes  compatriotes  n'éveillent  en  moi  aucune  émo- 
tion particulière,  aucune  espèce  d'extase  comme  j'en 
éprouve  en  revoyant  des  pays  que  j'ai  déjà  vus,  mais 
j'éprouve  beaucoup  de  sympathie  pour  eux  et  il  m'en 
revient  un  grand  sentiment  de  bien-être. 

Et  puis,  tout  est  si  bien  accommodé,  on  est  si  poli,  il 
y  a  dans  la  contenance  de  chaque  Russe  tant  de  cor- 
dialité, tant  de  bonté,  tant  de  franchise,  qu'on  en  a  le 
cœur  content. 

L'oncle  est  venu  me  réveiller  ce  matin  à  dix  heures, 

21 


JOURNAL 


Les  locomotives  sont  chauffées  avec  du  bois,  ce  qui 
nous  épargne  l'horrible  saleté  du  charbon.  Je  me 
réveillai  toute  propre  et  passai  la  journée  à  causer,  à 
dormir  et  à  regarder  par  la  fenêtre  notre  belle  Russie 
si  plate,  mais  cette  campagne  rappelle  celle  de  Rome. 

A  neuf  heures  et  demie  il  faisait  encore  clair.  Nous 
avions  passé  Gatchina,  l'ancienne  résidence  de  Paul  Ier, 
si  persécuté  pendant  la  vie  de  sa  superbe  mère, 
et  enfin  nous  voilà  à  Tzarskoë-Selo  et  dans  vingt-cinq 
minutes  à  Pétersbourg. 

Je  suis  descendue  à  l'hôtel  Demouth,  accompagnée 
d'un  oncle,  d'une  femme  de  chambre,  d'un  nègre 
suivie  d'un  nombreux  bagage  et  avec  50  roubles  dans 
la  poche.  Qu'en  dites-vous? 

Pendant  que  je  soupais  dans  mon  salon  assez  grand, 
sans  tapis  et  sans  peinture  au  plafond,  l'oncle  entra. 

—  Sais-tu  qui  est  ici,  qui  est  chez  moi  ?  demanda- 
t-il. 

—  Non,  qui? 

—  Devinez,  princesse. 

—  Je  ne  sais  pas  ! 

—  Paul  Issayevitch  ;  peut-on  le  faire  entrer? 

—  Oui,  qu'il  entre. 

Issayevitch  est  à  Pétersbourg  avec  le  général  gou- 
verneur de  Wilna,  M.  Albedinsky,  celui  qui  a  épousé 
l'ancienne  favorite  de  l'Empereur. 

Il  a  reçu  ma  dépêche  d'Eydtkuhnen  au  moment  de 
partir.  Ne  pouvant  manquer  au  service,  il  avait  chargé 
son  ami  le  comte  Mouravieff  de  venir  à  ma  rencontre. 
Mais  ce  comte  a  été  dérangé  en  vain,  attendu  que  nous 
avons  passé  Wilna  cette  nuit  à  trois  heures,  et  je  dor- 
mais comme  une  bienheureuse. 

Qui  niera  ma  bonté,  après  que  j'aurai  dit  que  j'ai  été 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


243 


gaie  et  soir,  parce  que  je  sentais  qu'Issayevitch  était 
content  de  me  voir?  Est-ce  de  l'égoïsme  ? 

Je  me  réjouissais  uniquement  du  plaisir  que  je  pro* 
curais  à  un  autre.  Enfin  voilà  un  cavalier  pour  me 
servir  à  Pétersbourg;  je  suis  à  Pétersbourg! 

Mais  je.  n'y  ai  encore  vu  que  des  drochki.  Le  drochki 
est  une  voiture  à  une  place,  à  huit  ressorts  (comme  les 
grandes  voitures  de  Binder),  et  à  un  cheval;  j'ai  aperçu 
la  cathédrale  de  Gasan  avec  sa  colonnade  dans  le 
genre  de  Saint-Pierre  de  Rome,  et  beaucoup  de  «  mai- 
sons à  boire  ». 

De  tous  côtés  j'entends  les  louanges  de  la  princesse 
Marguerite  —  si  simple,  si  bonne  !  —  dit-on.  Simple, 
personne  n'apprécie  la  simplicité  dans  une  femme  qui 
n'est  pas  princesse;  soyez  simple,  et  bonne,  et  aimable, 
et  ne  soyez  pas  reine,  et  les  inférieurs  se  permettront 
des  libertés,  tandis  que  vos  égaux  diront  :  Bonne  petite 
personne!  et  vous  préféreront  en  tout  des  femmes  qui 
ne  sont  ni  simples  ni  bonnes. 

Ah  !  si  j'étais  reine!  C'est  moi  qu'on  adorerait,  c'est 
moi  qui  serais  populaire! 

La  princesse  italienne,  son  mari  et  sa  suite  n'ont  pas 
encore  quitté  la  Russie,  ils  visitent  Kieff  en  ce  moment, 

«  La  mère  de  toutes  les  villes  russes,  »  comme  a  dit 
le  grand  prince  saint  Woldemar,  après  être  devenu 
chrétien  et  avoir  baptisé  la  moitié  de  la  Russie  dans 
le  Dnieper. 

Kieff  est  la  ville  la  plus  riche  du  monde  en  églises, 
couvents,  moines  et  reliques;  et  quant  aux  pierres  pré- 
cieuses que  possèdent  ces  couvents,  c'est  fabuleux  ;  il  y 
a  des  caves  qui  en  sont  pleines  comme  dans  les  contes 
des  Mille  et  une  Nuits.  J'ai  vu  Kieff,  il  y  a  huit  ans  de 
cela,  et  je  me  souviens  encore  de  ses  corridors  souter- 
rains, remplis  de  reliques,  qui  font  le  tour  de  la  ville* 


244 


JOURNAL 


qui  passent  sous  toutes  les  rues  et  lient  les  couvents 
entre  eux,  donnant  ainsi  des  kilomètres  de  corridors 
garnis  à  droite  à  gauche  de  tombeaux  de  saints.  Mon 
Dieu,  pardonnez  une  mauvaise  pensée...  mais  il  n'est 
pas  possible  qu'il  y  en  ait  eu  autant  que  cela. 

Dimanche  6  août.  —  Au  lieu  de  visiter  les  églises, 
j'ai  dormi,  et  Nina  m'emmena  déjeuner  chez  elle.  Son 
perroquet  parlait,  ses  filles  criaient,  je  chantais;  on  se 
croirait  à  Nice.  Le  coupé  à  deux  places  donna  asile 
aux  trois  Grâces  qui  allèrent,  par  une  pluie  battante, 
voir  la  cathédrale  d'Issakië,  célèbre  par  ses  colonnes  de 
malachite  et  de  lapis  lazuli.  €es  colonnes  sont  d'une 
richesse  extrême,  mais  de  mauvais  goût,  car  le  vert  du 
malachite  et  le  bleu  du  lapis  lazuli  se  détruisent  mu- 
tuellement. Les  mosaïques  et  les  peintures  sont  idéales, 
de  vraies  figures  des  Saints,  de  la  Vierge,  des  Anges. 
Toute  l'église  est  en  marbre  ;  les  quatre  façades  avec 
des  colonnes  en  granit  sont  belles,  mais  elles  ne  sont 
pas  en  harmonie  avec  le  dôme  doré  byzantin.  Et  en 
général  on  reçoit  une  sorte  d'impression  pénible  de 
l'ensemble  extérieur,  car  le  dôme  est  trop  important  et 
écrase  les  quatre  petits  dômes  surmontant  les  façades 
qui  sans  cela  seraient  si  belles. 

La  profusion  d'or  et  d'ornements  à  l'intérieur  pro- 
duit le  plus  heureux  effet,  le  bigarré  est  harmonieux 
et  du  meilleur  goût,  sauf  les  deux  colonnes  de  lapis 
lazuli  qui  seraient  superbes  ailleurs. 

On  célébrait  un  mariage  degens  dupeuple.  Les  mariés 
étaient  laids  et  nous  n'avons  pas  regardé  longtemps. 
J'aime  le  peuple  russe,  bon,  brave,  loyal,  naïf.  Ces 
hommes  et  ces  femmes  s'arrêtent  devant  chaque  église 
et  chaque  chapelle,  devant  chaque  niche  à  image,  et 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


245 


se  signent  au-milieu  de  la  rue,  comme  s'ils  étaient  chez 
eux. 

Après  la  cathédrale  d'Issakië  nous  allâmes  à  celle  de 
Kasan.  Encore  un  mariage,  et  une  mariée  charmante. 
Cette  cathédrale  est  bâtie  à  l'imitation  de  Saint-Pierre 
de  Rome,  mais  la  colonnade  a  l'air  de  trop,  elle  sem- 
ble ne  pas  se  rattacher  au  bâtiment,  et  elle  n'est  pat 
assez  prolongée,  de  sorte  que  le  demi-cercle  n'est  pas 
formé,  et  tout  cela  donne  une  tournure  désavantageuse 
et  non  achevée  au  monument. 

Plus  loin,  sur  le  Newsky.  la  statue  de  Catherine  la 
Grande. 

Et  devant  le  Sénat,  près  du  palais  d'hiver,  qui  est,  soit 
diten  passant,  une  immense  caserne,  la  statue  équestre 
de  Pierre  le  Grand,  d'une  main  montrant  le  Sénat,  de 
l'autre  la  Néva.  Le  peuple  interprète  singulièrement 
cette  double  indication.  Le  tzar,  dit-on,  montre  le 
Sénat  d'une  main  et  la  rivière  de  l'autre,  pour  dire 
qu'il  vaut  mieux  se  noyer  dans  la  Néva  que  plaider  au 
Sénat. 

La  statue  de  Nicolas  est  remarquable  en  ce  qu'elle 
n'est  pas  soutenue  par  les  deux  jambes  et  la  queue  du 
cheval,  trois  appuis,  mais  seulement  par  les  jambes; 
cette  merveille  m'a  fait  faire  une  lugubre  réflexion  : 

—  Les  communards  auront  moins  à  faire,  l'appui  de 
la  queue  manquant. 

J'ai  dîné  seule  avec  mes  Grâces,  Etienne  et  Paul  pour 
spectateurs  ;  ils  se  disent  -  très  sérieusement  ma  cour  ; 
ils  m'agacent  horriblement.  Je  voudrais  ne  voir  que 
Giro  et  Marie 

Il  pleut  et  je  suis  enrhumée.  J'écris  à  maman  :  «  Pé- 
tersbourg  est  une  saleté  !  Les  pavés  sont  atroces  pour 
une  capitale,  on  est  impitoyablement  secoué;  le  palais 
d'hiver  est  une  caserne,  le  grand  théâtre  aussi  ;  les 

M.  B.  2i. 


246 


JOURNAL 


cathédrales  riches,  mais  biscornues  et  mal*  comprises.  * 
Et  ajoutez  à  cela  le  climat,  vous  aurez  le  charme 
complet. 


*  * 


J'ai  essayé  de  me  monter  la  tête  en  regardant  le 
portrait  de  Pietro  A...,  mais  il  ne  me  semble  pas  assez 
beau  pour  que  j'oublie  qu'il  est  un  vilain  homme,  une 
créature  qu'on  ne  peut  que  mépriser. 

Je  ne  suis  plus  en  colère  contre  lui,  car  je  le  méprise 
complètement,  non  pour  une  insulte  personnelle,  mais 
pour  sa  manière  de  vivre,  pour  sa  faiblesse...  Attendez, 
je  vais  vous  définir  le  sentiment  que  je  viens  de  nom- 
mer, La  faiblesse  qui  nous  pousse  au  bien,  aux  senti- 
ments tendres,  au  pardon  des  injures,  peut  s'appeler 
de  ce  nom.  Mais  la  faiblesse  qui  pousse  au  mal  et  à  la 
vilenie  se  nomme  lâcheté. 

J'ai  cru  que  je  sentirais  davantage  l'absence  des 
miens;  je  suis  pourtant  pas  contente,  mais  cela  tient 
plutôt  à  la  présence  de  gens  désagréables  et  com- 
muns (mon  pauvre  oncle,  malgré  sa  beauté)  qu'à 
l'absence  de  ceux  que  j'aime. 

Lundi  7  août  4876  (26  juillet).  —  «  Nous  n'avons 
d'original  que  le  moyen  âge,  »  ai-je  dit  dans  le  der- 
nier livre  de  mon  Journal. 

Nous,  qui?  Les  chrétiens.  Est-ce  qu'en  réalité  je 
monde  a  été  régénéré,  ou  bien,  sous  d'autres  couleurs, 
les  mêmes  mœurs  ont-elles  coulé  comme  elles  coulent 
depuis  le  commencement  du  monde,  tendant  toujours 
à  l'amélioration  ? 

Les  vies  des  nations  semblent  des  fleuves  qui 
coulent  lentement  tantôt  sur  des  rochers,  tantôt  sur  le 


DE  MARIE  BASBKIRTSEFF. 


247 


sable,  tantôt  entre  deux  montagnes,  tantôt  sous  terre, 
tantôt  à  travers  un  océan  auquel  ils  se  mêlent  en  la 
traversant,  mais  d'où  ils  ressortent  les  mêmes  en  chan- 
geant de  nom  et  même  de  direction,  mais  ce  n'est  que 
pour  poursuivre  toujours  la  mêmey  celle  qui  est  fixée 
et  inconnue. 
Par  qui  ? 

Dieu  ?  Ou  la  nature  ?  Si  Dieu  est  la  nature,  nous  ne 
sommes  que  des  imbéciles,  car  la  nature  n'a  rien  à 
faire  avec  les  hommes  et  leurs  intérêts. 

Dans  les  classes  de  philosophie,  on  prouve  fort  bien 
l'existence  d'un  Être  suprême,  en  désignant  le  méca- 
nisme de  l'univers;  mais  prouve-t-on  l'existence  d'un 
Dieu  tel  que  nous  nous  l'imaginons  ? 

La  nature  s'occupe  à  faire  mouvoir  les  astres,  à  soi- 
gner physiquement  notre  terre.  Mais  notre  esprit,  mais 
notre  âme?  Il  faut  admettre  un  Dieu  autre  que  la 
vague  idée  d'une  personnification  du  mécanisme  uni- 
versel. 

Il  faut,  pourquoi  ?... 

A  cet  endroit,  j'ai  été  interrompue  et  je  ne  suis  plus 
au  fait  à  présent. 

J'ai  été  à  la  poste  prendre  mes  photographies  et  une 
dépêche  de  mon  père  :  il  télégraphie  à  Berlin  que  mon* 
arrivée  serait  pour  lui  «  un  vrai  bonheur  ». 

Ayant  trouvé  Giro  au  lit,  je  restai  quelque  temps  chez 
elle;  un  mot  nous  fit  parler  de  Rome,  et  je  lui  racontai 
mes  aventures  dans  cette  ville  avec  feu  et  gestes.  Je  ne 
m'interrompais  que  pour  rire,  et  Giro  et  Marie  se  rou- 
laient dans  leur  lit. 

Un  trio  incomparable,  je  ne  ris  ainsi  qu'avec  mes 
Grâces. 

Et  par  une  réaction  subite,  sinon  naturelle,  j^.  tombai 
dans  la  mélancolie  au  retour. 


248 


JOURNAL 


Je  rentrai  à  minuit,  avec  l'oncle  et  Nina. 

Pétersbourg  gagne,  la  nuit;  je  ne  connais  rien  de 
plus  superbe  que  la  Néva  garnie  de  lanternes  contras- 
tant avec  la  lune  et  le  ciel  bleu  foncé/presque  gris.  Les 
défauts  des  maisons,  des  pavés,  des  ponts  sont  fondus, 
la  nuit,  par  les  ombres  complaisantes.  La  largeur  des 
quais  apparaît  dans  toute  sa  majesté.  Le  pic  de  l'Ami- 
rauté se  perd  dans  le  ciel,  et  dans  un  brouillard  d'azur 
bordé  de  lumière,  on  voit  la  coupole  et  la  forme  gra- 
cieuse de  la  cathédrale  d'Issakië,  qui  semble  elle-même 
une  ombre  flottante  descendue  du  ciel. 

Je  voudrais  être  ici  en  hiver. 

Mercredi  9  août  [28  juillet)  1 876.  —  Je  suis  sans 
le  sou.  Agréable -situation.  Etienne  est  un  excellent 
homme,  mais  il  froisse  toujours  mes  sentiments 
délicats.  Ce  matin  je  me  suis  mise  en  colère,  mais  une 
demi-heure  après,  je  riais  comme  si  rien  n'était,  chez 
les  Sapogenikoff. 

Le  docteur  Tchernicheff  était  là  et  j'avais  envie  de 
lui  demander  un  remède  contre  mon  enrouement,  mais 
je  n'avais  pas  d'argent  et  ce  monsieur  ne  fait  rien  pour 
rien.  Position  très  délicate,  je  vous  assure.  Mais  je  ne 
pleure  pas  d'avance,  le  désagrément  est  bien  assez 
ennuyeux  lorsqu'il  arrive,  sans  qu'on  le  pleure  d'a- 
vance. 

A  quatre  heures,  Nina  et  les  trois  Grâces  partaient  en 
carrosse  pour  la  gare  de  Peterhoff.  Les  trois  habillées 
de  blanc  sous  de  longs  cache-poussière. 

Le  train  allait  partir,  nous  montâmes  sans  billet, 
mais  munies  de  l'escorte  de  quatre  officiers  de  la 
garde  qui  se  laissèrent  sans  doute  tenter  par  ma  plume 
blanche  et  par  les  talons  rouges  de  mes  Grâces.  Donc, 
nous  voici,  moi  et  Giro,  comme  de  nobles  chevaux 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFP. 


249 


militaires  au  son  de  la  musique,  l'oreille  au  guet,  l'œil 
brillant  et  l'humeur  joyeuse... 

*  * 

Rentrée,  j'ai  trouvé  un  souper,  mon  oncle  Etienne  éi 
de  l'argent  que  m'envoie  l'oncle  Alexandre.  Je  mangeai 
le  souper,  renvoyai  l'oncle  et  cachai  l'argent. 

Et  alors,  chose  étrange,  je  sentis  un  grand  vide,  une 
espèce  de  tristesse  ;  je  me  regardai  dans  la  glace,  j'a- 
vais les  yeux  comme  le  dernier  soir  à  Rome .  Le  sou- 
venir me  revint  dans  le  cœur  et  dans  la  tête. 

L'autre  soir,  il  me  priait  de  rester  encore  un  jour,  je 
fermai  les  yeux  et  me  crus  alors  là-bas. 

—  Je  resterai,  murmurai-je  comme  s'il  était  là,  je 
resterai  pour  mon  amour,  pour  mon  fiancé,  pour  mon 
bien-aimé!  Je  t'aime,  je  veux  t' aimer,  tu  ne  le  mérites 
pas,  peu  m'importe,  il  me  plaît  de  t'aimer.... 

Et  faisant  tout  à  coup  quelques  pas  dans  la  chambre, 
je  me  mis  à  pleurer  devant  le  miroir;  les  larmes  en 
petite  quantité  m'embellissent  assez. 

M'étant  excitée  par  caprice,  je  me  calmai  par  fatigue 
et  me  mis  à  écrire  en  riant  doucement  de  moi-même. 

Souvent  ainsi  je  m'invente  un  héros,  un  roman,  un 
drame,  et  je  ris  et  je  pleure  de  mon  invention  comme  si 
c'était  la  réalité. 

Je  suis  enchantée  de  Pétersbourg,  mais  on  n'y  dort 
pas;  il  fait  déjà  jour,  les  nuits  sont  si  courtes. 

Jeudi  i  0  août  (29  juillet  )  i  87  6.  —  Ce  soir  est  un  soir 
mémorable.  Je  cesse  définitivement  de  considérer  le 
duc  de  H...  comme  mon  ombre  chérie.  J'ai  vu  chez 
Bergamasco  un  portrait  du  grand-duc  Vladimir.  Je  ne 


250 


JOURNAL 


pus  m'arracher  da  te  portrait;  beauté  plus  parfaite  et 
plus  agréable  ne  se  peut  rêver.  Giro  s'enthousiasmait 
avec  moi  et  nous  avons  fini  par  embrasser  Je  portrait 
sur  les  lèvres.  A-t-on  remarqué  le  plaisir  que  donnç  un 
baiser  de  portrait? 

Nous  avons  fait  comme  toutes  les  demoiselles  de 
l'Institut  feraient,  c'est  la  mode  d'adorer  l'Empereur  et 
les  grands-ducs;  d'ailleurs  ils  sont  tous  si  parfaitement 
beaux  qu'il  n'y  a  en  cela  rien  d'étonnant,  mais  j'ai 
emporté  de  ce  baiser  de  carton  une  mélancolie  étrange 
et  de  quoi  rêver  pendant  une  heure.  J'ai  adoré  le  Duc 
quand  j'aurais  pu  adorer  un  prince  impérial  de  Russie  ; 
c'est  bête,  mais  ces  choses-là  ne  se  commandent  pas,  et 
puis  je  considérais  dans  le  commencement  H...  comme 
mon  égal,  comme  un  homme  pour  moi.  Je  l'ai  oublié. 
Qui  va  être  mon  idole?  Personne.  Je  chercherai  la 
gloire  et  un  homme. 

Le  trop-plein  de  mon  cœur  débordera  comme  il  a 
débordé  au  hasard,  sur  le  chemin,  dans  la  poussière, 
mais  sans  vider  ce  cœur  constamment  rempli  par  des 
sources  généreuses  qui  ne  tariront  jamais  dans  ses  pro- 
fondeurs. 

Où  avez-vous  lu  cela,  mademoiselle?  Dans  mon 
esprit,  fichus  lecteurs. 

Me  voilà  donc  libre,  je  n'adore  personne,  mais  je 
cherche  celui  que  j'adorerai.  Il  faut  que  cela  soit 
bientôt;  la  vie  sans  amour  est  une  bouteille  sans  vin. 
Mais  encore  faut-il  que  le  vin  soit  bon. 

La  lanterne  de  mon  imagination  est  allumée,  serais- 
je  plus  heureuse  que  le  sale  fou  qu'on  nommait  Dio- 
gène? 

Samedi  i 2  août  (31  juillet).  —  Tout  était  prêt, 
Issayevitch  m'avait  dit  adieu,  les  SapogenikofT  étaient 


DE  MARIE  BASTIKIRTSEFF. 


251 


avec  moi  à  la  gare,  lorsque...  ô  ennui!  l'argent  vint 
à  manquer,  nous  avions  mal  calcule'.  J'ai  été  obligée 
d'attendre  chez  Nina  jusqu'à  sept  heures  du  soir,  pour 
que  l'oncle  puisse  m'avoir  de  l'argent  en  ville. 

A  sept  heures  je  suis  partie  passablement  humiliée 
de  l'aventure,  mais  agréablement  émue  au  moment  du 
départ  par  l'apparition  d'une  douzaine  d'officiers  de  la 
garde  suivis  de  six  soldats  en  blanc  avec  des  drapeaux. 
Cette  brillante  jeunesse  venait  de  reconduire  deux  of- 
ficiers qui,  avec  l'autorisation  du  gouvernement,  par- 
tent pour  la  Serbie .  La  Serbie  cause  une  vraie  désertion  ; 
puisque  l'Empereur  ne  veut  pas  déclarer  la  guerre,  toute 
la  Russie  souscrit  et  se  soulève  de  cœur  pour  les  Ser- 
bes. On  ne  fait  qu'en  parler,  on  exalte  les  morts  vrai- 
ment héroïques  d'un  colonel  et  de  plusieurs  officiers 
russes.  On  ne  peut  que  se  sentir  ému  de  pitié  pour  nos 
frères  qu'on  laisse  tranquillement  égorger  et  couper 
par  morceaux  par  ces  affreux  sauvages  de  Turquie, 
par  cette  nation  sans  génie,  sans  civilisation,  sans  mo- 
rale<  sans  gloire. 

Et  dire  que  je  ne  peux  même  pas  souscrire  ! 

Une  heure  avant  d'arriver,  j'ai  mis  mon  livre  de  côté 
pour  bien  voir  Moscou,  notre  vraie  capitale,  la  ville 
vraiment  russe;  Pétersbourg  est  une  copie  allemande; 
comme  il  est  copié  par  des  Russes,  il  vaut  mieux 
que  l'Allemagne  cependant.  Mais  ici  tout  est  russe, 
l'architecture,  les  wagons,  les  maisons,  le  paysan,  qui, 
sur  le  rebord  de  la  route,  regarde  passer  le  train,  le 
petit  pont  en  bois  jeté  à  travers  une  espèce  de  rivière, 
la  boue  sur  le  chemin,  tout  est  russe,  tout  est  cordial, 
simple,  religieux,  loyal. 

Les  églises,  avec  leurs  coupoles  en  forme  et  de  la  cou« 
leur  d'une  figue  renversée  et  verte,  produisent  une 
agréable  impression  à  l'approche  de  la  ville.  Le  faquin 


252 


JOURNAL 


qui  vint  prendre  nos  paquets  ôta  sa  casquette  et  nous 
salua  comme  des  amis,  avec  un  large  sourire  plein  de 
respect. 

On  est  loin  de  reffronterie  française  et  de  la  gravité 
allemande  si  bête  et  si  lourde. 

Je  ne  cessais  de  regarder  par  la  fenêtre  du  carrosse 
qu'on  nous  avança  pour  aller  à  l'hôtel. 

Il  fait  frais,  mais  non  de  cette  fraîcheur  humide  et 
malsaine  de  Pétersbourg.  La  ville,  la  plus  grande  de 
l'Europe  comme  étendue  de  terrain,  est  ancienne  ;  les 
rues  sont  pavées  de  grosses  pierres  irrégulières,  elles 
sont  elles-mêmes  irrégulières  :  on  monte,  on  descend, 
on  tourne  à  chaque  instant  au  milieu  de  maisons  de 
peu  d'étages,  souvent  à  un  étage  seulement,  mais 
hautes  avec  de  larges  fenêtres.  Le  luxe  de  l'étendue 
est  une  chose  si  commune  ici  qu'on  n'y  fait  pas  atten- 
tion, et  on  ne  sait  pas  ce  que  c'est  que  l'amoncellement 
d'étages  l'un  sur  l'autre. 

Le  «  Bazar-Slave  »  est  un  hôtel  comme  le  Grand 
Hôtel  de  Paris,  on  y  trouve  même  le  grand  restaurant 
rond  qu'on  voit  du  premier,  comme  du  balcon  d'une 
salle  de  spectacle.  Mais,  quoique  peut-être  pas  aussi 
luxueux  que  le  Grand  Hôtel,  le  Bazar-Slave  est  infini- 
ment plus  propre  et  infiniment  moins  cher,  et  surtout 
en  comparaison  de  l'hôtel  Demouth. 

Les  portiers  des  maisons  sont  habillés  d'une  veste 
noire,  de  pantalons  dans  des  bottes  qui  leur  viennert 
jusqu'aux  genoux,  et  d'une  toque  en  astrakan. 

En  général  on  aperçoit  beaucoup  de  costumes  natio- 
naux, tout  le  peuple  porte  son  costume  et  on  ne  voit 
pas  les  odieuses  jaquettes  allemandes,  et  les  enseignes 
allemandes  sont  plus  rares  ;  mais  il  y  en  a,  je  le  dis 
avec  regret,  il  y  en  a. 

Je  me  suis  attendrie  en  choisissant  un  fiacre,  les 


DE  MARIE  BASHKÏRTSEFF. 


253 


cochers  vous  supplient  de  monter  avec  tant  d'empres- 
sement qu'on  craint  en  donnant  la  préférence  à  l'un,  de 
blesser  mortellement  l'autre.  Enfin  nous  montâmes 
dans  une  manière  de  phaéton  excessivement  étroit  et 
alors  commença  une  course  à  obstacles.  Les  pierres  du 
pavé,  les  rails  de  tramways,  les  passants,  les  voitures, 
nous  allions  au  milieu  de  tout  cela  vite  comme  le  vent, 
secoués  à  chaque  instant  et  souvent  presque  lancés 
hors  de  la  voiture.  L'oncle  poussait  des  gémissements 
d'inquiétude  et  je  riais  de  lui,  de  moi,  de  notre  course 
sauvage,  du  vent  qui  me  soulevait  les  cheveux  et 
rôtissait  les  joues,  je  riais  de  tout,  et  à  chaque  église,  à 
chaque  chapelle,  à  chaque  niche  àimages  je  me  signais 
dévotement  à  l'imitation  des  bonnes  gens  de  la  rue.  Ce 
qui  m'a  désagréablement  surprise,  ce  sont  des  femmes 
pieds  nus. 

J'allai  dans  le  passage  de  Solodornikoff  acheter  une 
ruche  blanche;  je  me  promenais  là  la  tête  en  l'air,  les 
mains  pendantes  et  la  bouche  souriante  comme  chez 
moi.  Je  veux  partir  demain,  je  ne  puis  rien  acheter,  je 
n'ai  que  juste  de  quoi  arriver  chez  l'oncle  Etienne. 

*** 


cVarc  de  triomphe  de  Catherine  II  est  peint  en  rouge 
avec  des  colonnes  vertes  et  des  ornements  jaunes. 
Malgré  l'extravagance  des  couleurs,  vous  ne  sauriez 
croire  combien  c'est  joli  ;  d'ailleurs  c'est  en  harmonie 
avec  les  toits  des  maisons  et  des  églises,  qui  sont  pres- 
que tous  en  feuilles  de  fer  vertes  ou  rouge  foncé. 
Cette  naïveté  des  ornements  extérieurs  vous  remplit  de 
bien-être  en  vous  faisant  sentir  la  bonne  simplicité  du 
peuple  russe.  Et  les  nihilistes  le  sapent  déjàl  Méphis- 


254 


JOURNAL 


tophélès  pervertit  Marguerite.  La  propagande  fait  son 
œuvre  infâme,  et  le  jour  où  ce  bon  peuple,  excité, 
trompé,  se  soulèvera...  ce  sera  terrible,  car,  si  en 
temps  de  paix  et  de  calme,  il  est  doux  et  simple 
comme  un  mouton,  en  se  révoltant,  il  serait  féroce  jus- 
qu'à la  rage,  cruel  jusqu'au  délire. 

Mais  l'amour  pour  l'Empereur  est  encore  grand, 
Dieu  merci,  et  le  respect  de  la  religion  aussi.  Il  y  a 
quelque  chose  de  touchant  dans  la  dévotion  et  la 
îoyauté  du  peuple. 

Sur  la  place  du  Grand-Théâtre  se  promènent  des 
troupeaux  entiers  de  pigeons  gris;  ils  ne  s'effrayent 
nullement  des  voitures,  et  les  roues  passent  à  deux 
doigts  d'un  pigeon  sans  qu'il  s'en  inquiète.  Vous  savez, 
les  Russes  ne  mangent  pas  ces  oiseaux,  parce  que 
c'est  sous  la  forme  d'un  pigeon  qu'est  figuré  le  Saint- 
Esprit. 

Je  ne  veux  rien  visiter  cette  fois,  Moscou  veut  une 
semaine  de  temps.  En  retournant,  avec  de  l'argent,  je 
verrai  toutes  les  curios\J,és  historiques.  Je  n'ai  fait 
qu'apercevoir  le  Kremlin,  car,  au  moment  où  on  me 
le  montrait,, mon  attention  était  absorbée  par  un  fiacre, 
dont  l'extérieur  était  peint  en  imitation  de  malachite. 

Parmi  les  noms  exposés  dans  le  vestibule  de  l'hôtel, 
l'ai  lu  celui  de  la  princesse  Souwaroff.  J'envoyai  de 
suite  Chocolat  demander  si  elle  voulait  me  recevoir,  et 
Chocolat  vint  me  dire  que  Madame  la  princesse  était 
sortie  jusqu'à  sept  heures. 

L'oncle  Etienne  dort,  et  j'écris  au  salon, 

Sur  le  revers  de  la  note  du  déjeuner,  on  imprime 
un  appel  désespéré  au  peuple  et  au  clergé  russes,  de  la 
part  du  Comité  slave  de  Moscou.  Cette  proclamation 
déchirante  m'a  été  remise  ce  matin  à  mon  arrivée.  Je 
la  garde. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


255 


Cet  appel  m'a  soulevé  l'âme.  Pourquoi  ne  va-t-on 
pas  demander  à  l'Empereur  la  guerre  ?  Si  toute  la 
nation,  se  soulevant,  venait  tomber  aux  genoux  de 
l'Empereur  en  le  priant  d'aller  au  secours  de  ses  frères 
livrés  à  la  fureur  des  sauvages,  qui  oserait  dire 
non? 

Mais  les  nihilistes,  voilà  le  malheur.  Une  fois  les 
troupes  éloignées,  ils  soulèveraient  tout  ce  qu'il  y  a  de 
forçats  et  de  vauriens  et  feraient  une  petite  Commune 
pour  commencer. 

Voyez-vous,  être  là,  dans  le  cœur  de  son  pays  si  beau 
et  qui  donne  tant  d'espérance,  et  se  sentir  menacé  de 
toutes  ces  horreurs  !...  Je  voudrais  le  prendre  dans  mes 
bras  et  l'emporter  au  loin,  comme  un  enfant  auquel 
on  ferme  les  yeux  et  bouche  les  oreilles  pour  qu'il 
n'entende  pas  les  blasphèmes  et  ne  voie  pas  lef 
gaietés* 

# 

Dieu  1  comment  ai-je  pu  l'embrasser  sur  la  figure  î 
moi,  la  première?  Folle,  exécrable  créature  1  Ah  I 
voilà  qui  me  fait  pleurer  et  frissonner  de  rage  I 
Turpis,  execrabilis  ! 

Il  a  cru  que  c'était  tout  simple  pour  moi,  que  ce 
n'était  pas  la  première  fois,  que  c'était  une  habitude 
prise  !  Vatican  et  Kremlin  !  j'étouffe  de  rage  et  de 
honte  ! 

Une  tasse  de  consommé,  un  calatch  chaud  et  du 
caviar  frais,  voilà  un  commencement  de  dîner  incom- 


25f> 


JOURNAL 


parable.  Le  calaich  est  une  espèce  de  pain,  mais  il 
faut  aller  à  Moscou  pour  en  avoir  une  idée,  et  le 
calatch  de  Moscou  est  presque  aussi  célèbre  que  le 
Kremlin,  Pour  une  portion  d'assétrine,  on  m'a  donné 
deux  immenses  tranches  qu'à  l'étranger  on  diviserait 
en  quatre  (il  est  bien  entendu  que  je  n'ai  pas  tout 
mangé).  En  outre  j'ai  eu  une  côtelette  de  veau  de 
cinquante  centimètres  carrés,  entourée  de  petits  pois 
et  de  pommes  de  terre  ;  un  poulet  entier.  Et  une  sou- 
coupe remplie  de  caviar  représentait  «  une  demi- 
portion  ». 

Etienne  se  mit  à  rire  et  dit  au  domestique  qu'en 
Italie,  il  y  en  aurait  pour  quatre.  Le  domestique, 
grand  et  maigre  comme  Gianetto  Doria,  et  immobile 
comme  un  Anglais,  répondit  sans  bouger  et  sans 
changer  de  physionomie  que  c'était  là  la  raison  de 
la  petite  taille  et  de  la  maigreur  des  Italiens,  mais  les 
Russes,  ajouta-t-il,  aiment  à  bien  manger,  c'est  pour 
cela  qu'ils  sont  forts.  Sur  cela,  l'immobile  brute 
daigna  sourire  et  sortit  comme  une  poupée  de  bois. 

La  quantité  n'est  pas  le  seul  mérite  du  manger  d'ici, 
car  il  est  de  la  plus  exquise  qualité  ;  quand  on  mange 
bien,  on  est  de  bonne  humeur;  quand  on  est  de  bonne 
humeur,  on  regarde  le  bonheur  avec  plus  de  joie  et  le 
malheur  avec  plus  de  philosophie,  et  on  se  sent  agréa- 
blement disposé  envers  son  prochain.  La  gourman- 
dise exagérée  est  une  monstruosité  dans  une  femme, 
mais  un  peu  de  gourmandise  est  nécessaire  comme 
l'esprit,  comme  la  toilette,  sans  compter  que  la  nour- 
riture fine  et  simple  entretient  la  santé  et  par  consé- 
quent la  jeunesse,  la  fraîcheur  de  la  peau  et  la  rondeur 
des  formes.  Témoin  mon  corps.  Marie  SapogenikofTa 
bien  raison  de  dire  que,  pour  un  pareil  corps,  il  faudrait 
une  Dgure  beaucoup  phr>  jolie,  et  remarquez  que  je 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


257 


suis  loin  de  la  laideur.  En  pensant  à  moi  quand 
j'aurai  vingt  ans,  je  fais  claquer  ma  langue...  A  treize 
ans  j'étais  trop  grasse  et  on  me  donnait  seize  ans. 
Aujourd'hui  je  suis  mince,  entièrement  formée  d'ail- 
leurs, remarquablement  cambrée,  peut-être  trop;  je 
me  compare  à  toutes  les  statues  et  je  ne  trouve  rien 
d'aussi  cambré  et  d'aussi  large  des  hanches  que 
moi.  Est-ce  un  défaut  ?  Mais  les  épaules  demandent 
une  ligne  de  plus  en  rondeur.  —  Je  disais  donc,  oui, 
que  je  demandais  un  thé,  on  me  servit  un  samovar, 
vingt-quatre  morceaux  de  sucre  et  de  la  crème  pour 
cinq  tasses  de  thé.  L'un  et  l'autre  exquis.  J'ai  tou- 
jours aimé  le  thé,  même  mauvais.  J'ai  bu  cinq  tasses 
(petites)  avec  de  la  crème  et  trois  sans  crème,  en  vraie 
Russe. 

Les  vrais  Russes  et  leurs  deux  capitales  sont  pou? 
moi  entièrement  nouveaux. 

Avant  d'aller  à  l'étranger  je  ne  connaissais  de  la 
Russie  que  la  petite  Russie  et  la  Crimée. 

Les  rares  paysans  russes  qui  venaient  à  la  campa- 
gne comme  marchands  ambulants  nous  semblaient 
presque  des  étrangers  et  on  se  moquait  de  leurs  cos- 
tumes et  de  leur  langue. 

*** 

J'ai  beau  dire  tout  ce  que  je  veux,  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  mes  lèvres  ont  noirci  depuis  le  baiser 
profanant. 

Gens  sages,  femmes  cyniques,  je  vous  pardonne  votre 
sourire  de  mépris  pour  ma  candeur  affectée I...  Mais, 
en  vérité,  je  crois  que  je  m'abaisse  jusqu'à  admettre  de 
l'incrédulité?  Faut-il  encore  que  je  jure?...  Ah!  non,  il 


258 


JOURNAL 


me  semble  que  je  fais  assez  en  disant  mes  moindres 
pensées,  surtout  n'y  étant  pas  obligée.  Je  ne  m'en  fais 
pas  de  mérite,  car  mon  Journal  c'est  ma  vie,  et,  au  milieu 
de  tous  ces  plaisirs,  je  pense  :  Gomme  j'aurai  long  à 
raconter  ce  soir!  Gomme  si  c'était  une  obligation! 

Lundi  14  août  (2  août).  —  Hier  à  une  heurè, 
nous  avons  quitté  Moscou,  pleine  de  mouvement  et  pa- 
voisée  de  drapeaux  à  l'occasion  de  l'arrivée  des  rois  de 
Grèce  et  de  Danemark. 

Pendant  tout  le  voyage  Tonde  Etienne  m'agaçait 
positivement. 

Imaginez  la  lecture  d'une  étude  sur  Gléopâtre  et 
Marc  Antoine,  interrompue  à  chaque  instant  par  des 
phrases  comme  celles-ci  :  —  Veux-tu  manger?  —  Tu  as 
peut-être  froid?  —  Voici  du  poulet  rôti  et  des  concom- 
bres. —  Peut-être  une  poire?  —  Faut-il  fermer  la  fenê- 
tre? —  Que  vas-tu  manger  en  arrivant?  —  J'ai  télégra- 
phié pour  qu'on  te  prépare  un  bain,  notre  roine,  j'en 
ai  fait  venir  un  en  marbre,  et  toute  la  maison  a  été 
arrangée  pour  recevoir  Sa  Majesté. 

Incontestablement  bon.,  mais  irrécusablement  en- 
nuyeux. 


Des  messieurs  fort  bien  font  la  cour  à,  Amalia 
comme  à  une  dame.  Chocolat  m'élonne  par  son  esprit 
émancipé  et  par  sa  nature  de  chat,  ingrate  et  rusée. 

A  la  station  Grousskoë  nous  sommes  reçus  par  deux 
voitures,  six  domestiques-paysans  et  mon  fichu  frère. 
Grand  de  taille  et  de  grosseur,  mais  beau  comme 
une  statue  romaine,  avec  des  pieds  comparativement 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  259 

petits.  Une  heure  et  demie  de  voiture  jusqu'à  Chpa- 
towka,  pendant  laquelle  j'entrevois  une  quantité  de 
rivalités  et  de  pointes  d'épingles  entre  mon  père  et  les 
Babanine;  je  tiens  la  tête  haute,  je  tiens  en  échec  mon 
frère  qui  est  d'ailleurs  tout  enchanté  de  me  voir. 

Je  ne  veux  me  mettre  d'aucun  parti.  J'ai  besoin  de 
mon  père. 

—  Gritzko  (nom  petit  Russien  et  villageois  de  Gré- 
goire) est  resté  deux  semaines  à  t'attendre,  me  dit 
Paul,  —  on  croyait  que  tu  ne  viendrais  plus. 

—  Et  il  est  parti  ? 

—  Non,  je  l'ai  laissé  à  Poltava  ;  il  désire  beaucoup  te 
voir.  «  Tu  comprends,  me  dit-il,  je  l'ai  connue  petite 
comme  ça.  » 

—  Alors  il  se  croit  un  homme  et  il  me  croit  une 
petite  fille  ? 

—  Oui. 

—  C'est  comme  moi.  Comment  est-il  ? 

—  11  parle  français  toujours,  il  va  dans  le  grand 
monde  à  Pétersbourg  ;  on  ledit  avare;  il  n'est  que  rai- 
sonnable et  comme  il  faut.  Nous  voulions,  lui  et  moi, 
te  recevoir  avec  un  orchestre  à  Poltava;  mais  papa 
a  dit  que  cela  n'était  dû  qu'à  des  reines. 

Je  remarque  que  mon  père  craint  de  paraître  fan- 
faron et  vaniteux.  Je  le  rassurerai  bien  vite,  j'adore 
toutes  ces  bêtises  qu'il  idolâtre. 

Dix-huit  verstes  de  champs  labourés,  et  enfin  le  vil- 
lage formé  de  huttes  basses  et  pauvres.  Tous  les 
paysans  se  découvrent  d'avance  en  apercevant  la  voi- 
ture. Ces  bonnes  figures  patientes  et  respectueuses 
m'attendrissent,  je  leur  souris  et,  tout  étonnés,  ils  ré- 
pondent par  des  sourires  à  mes  petits  saluts  amicaux. 

La  maison  est  d'un  seul  étage,  petite,  avec  un  grand 
jardin  assez  sauvage.  Les  paysannes  sont  remarquable- 


S60 


JOURNAL 


ment  bien  faites,  belles  et  piquantes  dans  leurs  costu- 
mes qui  dessinent  toutes  les  formes  et  laissent  voir  des 
jambes  nues  jusqu'aux  genoux. 

Marie,  ma  tante,  nous  reçoit  sur  le  perron.  Je  me 
baigne  et  nous  dînons.  Plusieurs  escarmouches  avec 
Paul.  Il  tâche  de  me  piquer,  sans  le  vouloir  peut-être, 
n'obéissant  qu'à  l'impulsion  donnée  par  son  père.  Je 
le  remets  superbement  à  sa  place,  et  c'est  lui  qui  est 
humilié  là  où  il  désirait  m'humilier.  Je  lis  au  fond  de 
lui.  Incrédulité  quant  à  mes  succès,  pointes  d'épingles 
relativement  à  notre  position  dans  le  monde.  On  ne 
m'appelle  que  «  reine  »  ;  mon  père  veut  me  détrôner, 
je  le  ferai  plier  ;  je  le  connais,  car,  lui,  c'est  moi  dans 
beaucoup  de  choses. 

Mardi  i  5  août  (3  août).  —  La  maison  est  gaie  et 
claire  comme  une  lanterne.  Les  fleurs  embaument,  le 
perroquet  parle,  les  canaris  chantent,  les  domestiques 
courent.  Vers  onze  heures  un  bruit  de  clochettes  nous 
annonça  un  voisin.  C'était  M.  Hamaley.  Ne  dirait-on 
pas  un  Anglais?  Eh  bien,  pas  du  tout,  une  ancienne  et 
noble  famille  de  la  petite  Russie.  Sa  femme  est  une  des 
Prodgers  d'ici. 

Mon  bagage  n'étant  pas  arrivé  (nous  sommes  des  - 
cendus une  station  plus  tôt  qu'il  ne  fallait),  je  me  suis 
montrée  en  robe  de  chambre  blanche  ;  quelle  immense 
différence  moi  à  présent  et  moi  il  y  a  un  an  !  Il  y  a  un  an 
j'osais  à  peine  parler,  «je  ne  savais  que  dire.  »  Comme 
Marguerite,  à  présent  je  suis  grande.  Ce  monsieur  a 
déjeuné  avec  nous;  que  veut-on  que  je  dise  deluiet  de 
ceux  que  je  verrai?  Excellentes  gens,  mais  sentant  la 
province  d'une  lieue. 

Vers  le  dîner  qui  suit  de  très  près  le  déjeuner,  une  autre 
visite,  le  frère  du  susdit  :  — jeune  homme;  a  beaucoup 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


261 


voyagé, malgré  cela  trèsserviable. — L'arrivée  soudaine 
de  mes  huit  malles  nous  procura  deux  romancef 
chante'es  par  moi,  et  du  piano.  Enfin  je  m'occupai  de 
ma  broderie  en  entrant  jusqu'aux  oreilles  dans  unf 
conversation  sur  la  politique  en  France,  montrant  des 
connaissances  au-dessus  de  mon...  sexe. 

Ce  second  Hamaley  si  barbu  resta  jusqu'à  dix  heures. 

J'ai  fatigué  jusqu'à  onze  heures  ma  pauvre  voix  à 
peine  remise  du  rude  climat  de  Saint-Pétersbourg. 

Dans  la  bienheureuse  Ghpatowka,  on  ne  fait  que 
manger;  on  mange,  puis  on  se  promène  pendant  une 
demi-heure,  puis  on  mange  encore  et  comme  cela  toute 
la  journée. 

Je  marchais  doucement  appuyée  au  bras  de  Paul, 
avec  mes  pensées  errant  au  diable,  lorsqu'en  passant 
gous  des  branches  qui  descendaient  très  bas  au-dessus 
de  nos  têtes  et  formaient  un  plafond  de  feuilles  entre- 
lacées, je  me  figurai  ce  que  dirait  A...  si  j'étais  à  son 
bras,  en  passant  par  cette  allée.  Il  me  dirait,  en  se 
penchant  légèrement  vers  moi;  il  me  dirait  de  cette 
voix  langoureuse  et  pénétrante  dont  il  ne  parlait  qu'à 
moi...  il  me  dirait  :  «  Comme  on  est  bien  ici  et  comme 
je  vous  aime  !  » 

Rien  ne  peut  donner  une  idée  de  la  tendresse  de  sa 
voix  quand  il  me  parlait,  quand  iJ  disait  des  choses  qui 
étaient  pour  moi  —  seule.  Ces  manières  de  chat-tigre, 
ces  yeux  qui  vous  brûlaient  et  cette  voix  enchanteresse, 
voilée  et  vibrante  qui  murmurait  des  paroles  amou- 
reuses et  qui  semblait  se  plaindre  ou  supplier...  avec 
tant  d'humilité,  tant  de  tendresse,  tant  de  passion!... 
Il  ne  s'en  servait  que  pour  moi  seule. 

Mais  c'était  une  tendresse  vide,  celle  de  tout  le 
monde,  et  s'il  semblait  pénétré,  c'est  que  c'était  sa 
manière  d'être    car  souvent  il  y  a  des  gens  qui 


262 


JOURNAL 


paraissent  toujours  pressés,  d'autres  étonnés,  d'autres 
chagrins,  sans  qu'il  le  soient  en  réalité. 

Ah!  que  je  voudrais  savoir  la  vérité  dans  tout  celai 
Je  voudrais  revenir  à  Rome,  mariée;  autrement  ce 
serait  une  humiliation.  Mais  je  ne  veux  pas  me  marier, 
je  veux  encore  être  libre  et  surtout  étudier:  j'ai  trouvé 
ma  voie. 

Et  franchement  se  marier  pour  piquer  A...  serait 
bête. 

Ce  n'est  pas  cela,  mais  je  veux  vivre  comme  tout  le 
monde  I 

Je  suis  mécontente  de  moi  ce  soir  et  je  ne  sais  pour- 
quoi en  particulier. 

Mercredi  16  août  (4  août).  —  Une  foule  de 
voisins  et  voisines,  la  crème  de  ces  nobles  lieux.  Une 
dame  qui  a  été  à  Rome,  aime  l'antiquité  et  possède 
une  fille  qui  ne  parle  pas.  D'une  manière  subite  ainsi 
qu'inattendue,  il  nous  arriva  trois  anges  :  le  juge  d'ins- 
truction, le  notaire  et  le  secrétaire.  Mon  oncle,  qui  est 
juge  de  paix  depuis  sept  ans,  a  toujours  affaire  avec 
ces  fonctionnaires. 

Dans  deux  ans,  il  sera  conseiller  d'Etat,  et  grille 
d'être  décoré. 

Je  me  suis  mise  en  soie  bleue,  souliers  bonbonnière. 

Les  beaux  messieurs  ne  m'ont  pas  irritée  comme 
les  gens  poussiéreux  à  Nice,  ils  m'ont  seulement  fait 
rire  de  grand  cœur  ;  ils  n'ont  pas  osé  s'approcher,  nous 
nous  sommes  admirés  à  distance. 

Dimanche  20  août  [8  août).  —  Je  pars  accom- 
pagnée de  mon  frère  Paul  qui  me  sert  très  bien.  A 
Kharkoff  nous  avons  attendu  deux  heures.  Mon  oncle 
Alexandre  se  trouvait  là.  Il  a  été,  malgré  mes  dépêches, 


DE  MARIE  BASGKIRTSEFF. 


263 


presque  abasourdi  de  me  voir.  Il  me  parle  de  la  grande 
anxiété  de  mon  père,  qui  était  terriblement  inquiet, 
pensant  que  je  ne  viendrais  pas  chez  lui.  Il  ne  faisait 
que  demander  les  dépêches  que  j'envoyais  à  mon  oncle, 
pour  savoir  où  j'en  étais  de  mon  voyage. 

En  un  mot,  le  plus  grand  empressement  de  me  voir, 
sinon  par  amour,  du  moins  par  amour-propre. 

L'oncle  Alexandre  lança  quelques  pierres  dans  son 
jardin,  mais  ma  politique  est  de  rester  neutre.  Il  me 
fît  avoir  un  coupé  en  me  présentant  le  colonel  des 
gendarmes  Menzenkanoff,  qui  me  céda  le  sien. 

Je  me  sens  bien  dans  mon  pays  ;  tout  cela  me  con- 
naît, moi,  ou  les  miens;  rien  d'équivoque  dans  la 
position  et  on  marche  et  on  respire  librement.  Mais  je 
ne  voudrais  pas  vivre  ici,  oh  1  non,  non  ! 

Ce  matin  à  six  heures  nous  arrivons  à  Poltava.  Per- 
sonne à  la  gare. 

Arrivés  à  l'hôtel,  j'écris  la  lettre  suivante  ;  la  brus- 
querie réussit  souvent  : 

«  J'arrive  à  Poltava,  et  je  ne  trouve  même  pas  une 
voiture. 

«  Venez  tout  de  suite,  je  vous  attends  à  midi.  En 
vérité,  on  ne  me  fait  pas  une  réception  conve- 
nable. 

«  Marie  Basukirtseff.  » 


La  lettre  était  à  peine  partie  que  mon  père  se  préci- 
pitait dans  la  chambre  et  je  me  jetai  dans  ses  bras 
avec  une  noble  lenteur.  Il  fut  visiblement  satisfait  de 
ma  figure,  car  son  premier  soin  fut  d'examiner  mon 
physique  avec  une  sorte  de  hâte. 

—  Gomme  tu  es  grande  !  Je  ne  m'y  attendais  pas,  et 
jolie;  oui,  oui,  bien,  fort  bien,  en  effet. 


2g4  JOURNAL 

—  C'est  comme  cela  qu'on  me  reçoit,  pas  même  une 
voiture  !  Avez-vous  eu  ma  lettre  ? 

—  Non,  mais  je  viens  de  recevoir  le  télégramme  et 
et  je  suis  accouru.  J'espérais  arriver  pour  le  train,  je 
suis  tout  en  poussière.  Pour  venir  plus  vite,  je  suis 
monté  dans  la  troïka  du  petit  E... 

—  Et  je  vous  ai  écrit  une  jolie  lettre. 

—  Comme  la  dernière  dépêche? 

—  Presque. 

—  Fort  bien...  oui,  fort  bien. 

—  Je  suis  comme  ça,  moi,  on  me  sert. 

—  Comme  moi;  mais,  vois-tu,  je  suis  capricieux 
comme  un  diable. 

—  Et  moi  comme  deux. 

—  Tu  es  habituée  à  ce  qu'on  te  coure  après,  comme 
des  toutous. 

—  Et  il  faut  qu'on  me  coure  après,  sans  cela,  rien! 

—  Ah  !  non,  ça  ne  peut  pas  aller  avec  moi  de  la 
sorte. 

—  C'est  à  prendre  ou  à  laisser. 

—  Mais  pourquoi  me  traiter  en  «  mon  père  ».  Je  suis 
un  bon  vivant,  un  jeune  homme,  voilà  ! 

—  Parfait,  et  tant  mieux. 

—  Je  ne  suis  pas  seul,  je  suis  avec  le  prince  Michel 
E....  et  Paul  G....,  ton  cousin. 

—  Faites-les  entrer. 

E....  est  un  parfait  petit  gommeux  exécrablement 
amusant,  ridicule,  saluant  bas,  englouti  dans  un  pan- 
talon trois  fois  la  largeur  naturelle,  et  dans  un  col 
jusqu'aux  oreilles. 

L'autre  se  nomme  Pacha  (1);  son  nom  de  famille  est 
trop  difficile.  C'es.t  un  fort  et  robuste  garçon,  châtain 


(4)  Diminutif  de  Paui. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


265 


clair,  bien  rasé,  à  l'air  russe,  carré,  franc,  sérieux, 
sympathique,  mais  taciturne  ou  bien  préoccupé,  je  ne 
sais  encore. 

On  m'attendait  avec  une  curiosité  immense.  Mon 
père  est  ra\).  Ma  taille  l'enchante;  l'homme  vain  est 
fier  de  me  montrer. 

Nous  étions  prêts,  mais  il  fallait  attendre  les  domes- 
tiques et  le  bagage  pour  que  le  cortège  fût  plus  impo- 
sant. Un  carrosse  à  quatre  chevaux,  une  calèche  et  un 
droski  à  capote,  attelé  d'une  troïka  insensée  au  petit 
prince. 

Mon  genitor  me  regardait  avec  satisfaction  et  se 
tenait  à  quatre  pour  paraître  calme  et  même  indiffé- 
rent. 

D'ailleurs  il  est  dans  son  caractère  de  ne  rien  mon- 
trer de  ses  sentiments. 

A  moitié  chemin,  je  montai  dans  le  droski  pour  aller 
comme  lèvent.  Au  bout  de  vingt-cinq  minutes  nous 
avions  fait  dix  verstes.  11  restait  encore  deux  verstes 
jusqu'à  Gavronzi,  et  j'allai  de  nouveau  avec  mon  père 
pour  lui  donner  la  satisfaction  îfune  entrée  imposante. 

La  princesse  E  ..  (belle-mèi *.e  de  Michel  et  sœur  de 
mon  père)  nous  rencontra  sur  le  perron. 

—  Hein!  fit  mon  père,  comme  elle  est  grande...  et 
intéressante,  n'est-ce  pas  vrai?  hein? 

Il  faut  croire  qu'il  a  été  content  de  moi  pour  hasarder 
une  pareille  expansion  devant  une  de  ses  sœurs  (mais 
celle-là  est  excellente). 

Un  intendant  et  d'autres  vinrent  me  féliciter  de  mon 
ieureuse  arrivée. 

La  propriété  est  pittoresquement  située  :  des  collines, 
ane  rivière,  des  arbres,  une  belle  maison  et  plusieurs 
petites.  Tous  les  bâtiments  tenus  parfaitement,  le  jardin 
soigné  ;  d'ailleurs  la  maison  a  été  refaite  et  remeullée 

M.  B.  23 


266 


JOURNAL 


presque  entièrement  cet  hiver.  On  mène  un  grand  train, 
tout  en  affectant  la  simplicité  et  l'air  de  dire  :  «  C'est 
tous  les  jours  ainsi.  » 

Naturellement  du  Champagne  à  déjeuner.  Une  affec- 
tation d'aristocratie  et  de  simplicité  qui  frisent  la  rai- 
deur. 

Des  portraits  d'ancêtres,  des  preuves  d'ancienneté 
qui  ne  me  sont  que  très  agréables. 

De  beaux  bronzes,  des  porcelaines  de  Sèvres,  de 
Saxe,  des  objets  d'art.  En  vérité,  je  ne  m'attendais  pas 
à  tant  que  cela  ici. 

Mon  père  se  pose  en  malheureux  abandonné  par  sa 
femme,  lui  qui  ne  demandait  qu'à  être  le  modèle  des 
maris. 

Un  grand  portrait  de  maman  peint  en  son  absence, 
des  marques  de  regret  au  souvenir  du  bonheur  perdu 
et  des  élans  de  haine  contre  mes  grands-parents  qui 
ont  brisé  ce  bonheur.  Enormément  de  soin  à  me  faire 
sentir  que  mon  arrivée  ne  change  rien  dans  les  habi- 
tudes. 

Une  partie  de  cartes  pendant  laquelle  j'ai  travaillé  à 
mon  canevas,  et  de  temps  à  autre  dit  quelque  chose 
qu'on  écoutait  avec  curiosité. 

Papa  se  leva  de  la  table  de  jeu  et  s'assit  près  de 
moi,  abandonnant  les  cartes  à  Pacha.  Je  parlai  tout  en 
brodant  et  il  m'écouta  avec  beaucoup  d'attention. 

Puis  il  proposa  une  promenade  par  la  campagne. 
J'ai  marché  d'abord  à  son  bras,  puis  au  bras  de  mon 
frère  et  du  petit  prince.  On  entra  chez  ma  nourrice, 
qui  fît  semblant  d'essuyer  une  larme.  Elle  ne  m'a 
nourrie  que  pendant  trois  mois;  ma  vraie  nourrice  est 
à  Tchernakovka. 

On  me  conduisit  loin. 

—  C'est  pour  te  donner  de  l'appétit,  disait  mon  père. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


267 


Je  me  plaignais  de  la  fatigue,  et  parlais  de  mes  crain- 
tes de  Therbe  à  cause  des  serpents  et  d'autres  «  ani- 
maux féroces  x>. 

Le  père  est  réservé,  la  fille  aussi.  S'il  n'y  avait  pas 
sa  sœur  la  princesse,  Michel  et  l'autre,  ce  serait  mille 
fois  plus  convenable. 

Il  me  fit  asseoir  près  de  lui  pour  voir  les  tours  d'a- 
dresse et  de  gymnastique  de  Michel  qui  a  appris  le 
«  métier  »  dans  un  cirque,  qu'il  a  suivi  jusqu'au  Cau- 
case, à  cause  d'une  petite  écuyère. 

A  peine  chez  moi,  je  me  suis  souvenue  d'une  phrase 
démon  père,  dite  au  hasard  ou  exprès,  et,  la  grossissant 
dans  mon  imagination,  je  m'assis  dans  un  coin  et  pleu- 
rai longtemps,  sans  bouger  et  sans  cligner  des  yeux, 
mais  les  tenant  attachés  à  une  fleur  sur  le  papier  du 
mur;  — abîmée,  inquiète,  et  tantôt  désespérée  jusqu'à 
en  être  indifférente. 

Voici  de  quoi  il  s'agit.  On  parla  d'A...  et  on  m'en 
demanda  toutes  sortes  de  choses.  Contre  mon  habitude, 
je  répondis  avec  réserve  et  ne  m'étendis  pas  sur  le 
sujet  de  mes  conquêtes,  laissant  deviner  ou  supposer, 
et  alors  mon  père  dit  ceci  avec  une  grande  indiffé- 
rence : 

—  J'ai  entendu   dire  qu'A        s'est  marié  il  y  a 

trois  mois. 

Et  une  fois  chez  moi  je  ne  raisonnai  pas,  je  me  souvins 
de  cette  phrase,  je  me  couchai  par  terre  et  je  restai  là 
abrutie  et  misérable. 

Je  regardai  sa  lettre  :  «  J'ai  besoin  de  la  consolation 
d'une  parole  de  vous  »,  m'a  bouleversé  le  cœur  et  je 
me  suis  presque  mise  à  m'accuser,  moi! 

Et  puis...  0  quelle  horreur  de  croire  aimer  et  de  ne 
pouvoir  pas!  Car  je  ne  peux  pas  aimer  un  homme 
comme  lui:  un  être  presque  ignorant,  un  être  faible, 


268 


JOURNAL 


dépendant.  Je  n'ai  même  pas  d'amour,  je  n'ai  que  de 
l'ennui. 

On  m'a  donné  une  chambre  à  coucher  verte  et  un 
galon  bleu.  Est-ce  assez  étrange,  quand  on  pense  à  me* 
pérégrinations  depuis  cet  hiver  1  Et  depuis  que  je  sui> 
en  Russie,  combien  de  fois  ai-je  changé  de  guide,  db 
logement,  de  pays! 

Je  change  de  logements,  de  parents,  de  connais- 
sances, sans  le  moindre  étonnement  ou  ce  sentiment 
étrange  que  j'éprouvais  avant.  Tous  ces  êtres  indiffé- 
rents ou  protecteurs,  tous  ces  instruments  de  luxe  ou 
d'utilité,  se  confondent  et  me  laissent  calme  et  froide 

Comment  faire  pour  amener  mon  père  à  Rome? 

Bigre,  bigre,  bigre  ! 

Mardi  22- 1 0  août.  —  Il  y  a  loin  de  la  vie  d'ici 
à  la  franche  hospitalité  de  mon  oncle  Etienne  et  de 
ma  tante  Marie,  qui  m'ont  cédé  leur  chambre  et  qui 
me  servaient  comme  des  nègres. 

Mais  aussi  c'est  bien  différent.  Là,  j'étais  en  pays 
ami,  chez  moi;  ici  je  viens,  bravant  les  relations  éta- 
blies et  foulant  sous  mes  petits  pieds  des  centaines  de 
querelles  et  des  millions  de  désagréments. 

Mon  père  est  un  homme  sec,  froissé  et  aplati  dès 
son  enfance  par  le  terrible  général,  son  père.  A  peine 
libre  et  riche,  il  s'est  lancé  et  à  moitié  ruiné. 

Tout  bouffi  d'amour-propre  et  d'orgueil  puéril,  il 
préfère  paraître  un  monstre  plutôt  que  montrer  ce 
qu'il  sent,  surtout  lorsqu'il  est  ému  par  quelque  chose, 
et  en  cela  il  est  comme  moi. 

Un  aveugle  verrait  combien  il  est  enchanté  de 
m' avoir  et  il  le  montre  même  un  peu  quand  nous  som- 
mes seuls. 


DE  MARIE  BASllKIRTSEFF. 


26» 


A  deux  heures  nous  sommes  partis  pour  PoKava. 

Ce  malin  déjà  nous  avons  eu  une  escarmouche  à 
l'occasion  des  Babanine,  et  en  voiture  mon  père  s'est 
permis  de  les  insulter  au  nom  de  son  bonheur  perdu, 
accusant  en  tout  grand'maman.  Le  sang  m'est  monté 
au  visage  et  je  lui  dis  durement  de  laisser  les  morts 
dans  leur  tombeau. 

—  Laisser  les  morts!  s'écria-t-il,  mais  c'est-à-dire 
que  si  je  pouvais  prendre  les  cendres  de  cette  femme 
et  les  

—  Taisez-vous,  mon  père!  Vous  êtes  un  impertinent 
et  un  mal  élevé  ! 

—  Chocolat  peut  être  un  impertinent,  mais  pas  moi! 

—  Vous,  cher  père,  et  tous  ceux  aui  manquent  de 
délicatesse  et  d'éducation!  Je  ne  veux  pas  qu'on  parle 
ainsi.  Si  j'ai  la  délicatesse  de  me  taire,  il  est  ridicule 
que  les  autres  se  plaignent.  Vous  n'avez  rien  à  faire 
avec  les  Babanine,  mêlez-vous  des  affaires  de  votre 
femme  et  de  vos  enfants;  quant  aux  autres,  n'en  parlez 
pas  comme  je  ne  parle  pas,  moi,  de  vos  parents  à 
vous.  Appréciez  mon  savoir-vivre  et  faites-en  autant. 

Tout  en  parlant  ainsi,  j'éprouvais  la  plus  grande 
admiration  pour  moi. 

—  Gomment  pouvez- vous  me  dire  de  pareilles 
choses? 

—  Je  le  dis,  je  le  répète,  je  regretie  d'être  ici. 

Je  lui  tournai  le  dos,  car  j'étouffais  de  larmes  et  de 
rage  de  pleurer. 

Et  lorsque  mon  père  commença  à  rire,  embarrassé 
et  confus,  essayant  de  m'embrasser  et  de  m'attirer 
dans  ses  bras  : 

—  Allons,  Marie,  faisons  la  paix,  nous  ne  parlerons 
jamais  de  cela,  je  ne  t'en  parlerai  jamais,  je  te  donne 
ma  parole  d'honneir! 

M.  B. 


270  JOURNAL 

Je  repris  ma  pose  naturelle,  mais  sans  domer 
aucune  marque  de  pardon  ou  de  bienveillance,  ce  qui 
fit  que  papa  redoubla  d'amabilité. 

Mon  enfant,  mon  ange  (je  me  parle  à  moi-même),  tu 
es  un  ange,  un  ange  positivement!  Tu  savais  toujours 
comment  te  conduire,  mais  tu  n'étais  pas  en  état;  à 
présent  seulement  tu  commences  à  appliquer  tes  théo- 
ries cà  la  réalité  ! 

A  Poltava,  mon  père  est  roi,  mais  quel  affreux 
royaume  ! 

Mon  père  est  archi-fier  de  ses  deux  chevaux  Isabelle; 
lorsqu'on  nous  les  avança  avec  la  calèche  de  ville,  je 
daignai  à  peine  dire  :  «  Très  joli!  » 

Nous  fîmes  le  tour  des  rues...  désertes  comme  à 
Pompéi. 

Comment  ces  gens-là  peuvent-ils  vivre  ainsi?...  Je 
ne  suis  pas  ici  pour  étudier  les  mœurs  de  la  ville,  ainsi 
passons. 

—  Ah  I  fit  mon  père,  si  lu  étais  venue  un  peu  plus 
tôt,  il  y  avait  du  monde,  on  aurait  pu  arranger  un  bal 
ou  n'importe  quoi.  A  présent,  il  n'y  a  plus  un  chien  ;  la 
foire  est  finie, 

Nous  avons  été  dans  un  magasin  commander  une 
toile  à  peinture.  Ce  magasin  est  le  rendez-vous  de  la 
gomme  de  Poltava,  mais  nousn'y  avons  trouvé  personne. 

Au  jardin  de  ville,  la  même  chose. 

Mon  père,  je  ne  sais  pourquoi,  ne  veut  me  présenter 
personne  ;  peut-être  est-ce  la  crainte  d'une  trop  forte 
critique? 

Au  milieu  du  dîner  arriva  M... 

Il  y  a  six  ans  de  cela,  nous  étions  à  Odessa,  maman 
voyait  souvent  Mme  M..., et  son  fils  Gritz  venait  tous  les 
jours  chez  nous  jouer  avec  Paul  et  moi  et  me  faisait  la 
cour,  m'apportait  des  bonbor  s,  des  fleurs,  des  fruits. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  21i 

On  riait  de  nous  et  Gritz  disait  qu'il  n'épouserait 
jamais  une  autre  femme  que  moi  ;  à  quoi  un  monsieur 
ne  manquait  jamais  de  répondre  : 

—  Oh!  oh!  quel  garçon  !  il  veut  un  ministre  pour 
femme . 

Les  M...  nous  reconduisirent  jusqu'au  bateau  à  va- 
peur qui  devait  nous  conduire  à  Vienne.  J'étais  ex- 
cessivement coquette,  quoique  toute  petite,  j'avais 
oublié  mon  peigne  et  Gritz  me  donna  le  sien,  et  au  mo- 
ment des  adieux  nous  nous  sommes  embrassés  avec 
la  permission  des  parents. 

«  Jours  fortunés  de  notre  enfance 
Ou  nous  disions,  maman,  papa! 
Jours  de  bonheur  et  d'innocence, 
Ah!  que  vous  êtes  loin  déjà.  » 

—  Vous  savez,  adorable  cousine,  Gritz  est  un  peu 
bête  et  un  peu  sourd,  dit  Michel  E...,  pendant  que 
M  ..  montait  les  marches  de  la  galerie  du  restau- 
rant. 

—  Je  le  connais  bien,  cher  gommeux,  il  n'est  pas 
plus  bête  que  vous  et  moi,  et  il  est  un  peu  sourd  à  cause 
d'une  maladie  et  surtout  parce  qu'il  met  de  la  ouate 
dans  ses  oreilles  de  peur  de  se  refroidir. 

Plusieurs  personnes  déjà  s'étaient  approchées  et  ont 
serré  la  main  à  mon  père,  grillant  d'être  présentées  à 
la  fille  qui  arrive  de  l'étranger,  mais  mon  père  n'en  fît 
rien,  me  faisant  des  grimaces  de  dédain.  Je  craignais 
déjà  qu'il  n'en  fût  de  même  avec  Gritz. 

—  Marie,  permettez-moi  de  vous  présenter  Grigori 
Lvovitch  M...,  dit-il. 

—  Nous  nous  connaissons  depuis  longtemps,  dis-je 
en  tendant  gracieusement  la  main  à  mon  ami  d'en- 
fance. 


272 


JOURNAL 


Il  n'a  pas  du  tout  changé  :  le  même  leint  éclatant,  1« 
même  regard  terne,  la  même  bouche  petite  et  légère- 
ment dédaigneuse,  une  moustache  microscopique.  Par- 
faitement mis  et  d'excellentes  manières. 

Nous  nous  regardions  avec  curiosité,  Michel  faisait 
des  grimaces  sarcastiques.  Papa  clignait  des  yeux 
comme  toujours. 

Je  n'avais  pas  faim  du  tout.  Il  était  temps  d'aller  au 
théâtre,  qui  se  trouve  dans  le  jardin,  comme  le  restau- 
rant. 

Je  proposai  de  nous  promener  un  peu  et  d'y  aller 
ensuite.  Le  modèle  des  pères  se  précipita  entre  moi  et 
Gritz,  et  lorsqu'il  fut  temps  d'aller  au  théâtre  il  accourut 
et  me  présenta  vivement  son  bras.  —  Un  vrai  père, 
parole  d'honneur,  comme  dans  les  livres,. 

• 
©  • 

Une  immense  avant-scène  des  premières,  tendue 
de  drap  rouge,  —  en  face  du  préfet. 

Un  bouquet  du  prince  qui  passe  la  journée  à  me  faire 
des  déclarations  pour  recevoir  des:  —  Allez-vous-en, 
mon  cher  1  —  ou  bien,  —  Vous  êtes  la  fleur  des  gom- 
meux,  mon  cousin! 

Peu  de  monde  et  une  pièce  insignifiante.  Mais  notre 
loge  renfermait  à  elle  seule  beaucoup  d'intérêt. 

Pacha  est  un  homme  curieux...  Franc  et  droit  jus- 
qu'à l'enfantillage,  il  prend  tout  au  sérieux  et  dit  telle- 
ment ce  qu'il  pense,  avec  tant  de  simplicité,  qu'il  me 
semble  parfois  qu'il  cache  sous  cette  bonhomie  un  im- 
mense esprit  de  sarcasme.  Il  reste  quelquefois  dix  mi- 
nutes sans  rien  dire  et  quand  on  lui  parle,  se  secoue 
comme  après  un  rêve.  Lorsqu'à  un  compliment  de  lui 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


273 


on  sourit  et  on  lui  dit  :  —  Que  vous  êtes  aimable!  —  il 
s'offense  et  s'en  va  dans  un  coin  en  murmurant  :  — 
Je  ne  suis  pas  du  tout  aimable;  si  je  le  dis,  c'est 
que  je  le  pense. 

Je  me  suis  mise  sur  le  devant  pour  gratifier  la  vanité 
de  mon  père. 

—  Voilà,  disait-il,  voilà I...  me  voilà  dans  le  rôle 
d'un  père  à  présent!  C'est  drôle.  Mais  je  suis  un  jeune 
homme  encore,  moi  I 

—  Ahl  ahl  papa,  voilà  votre  faible.  Soit.  Vous  serez 
mon  frère  aîné  et  je  vous  nommerai  Constantin.  Cela 
va-t-il? 

—  Parfaitement. 

M...  et  moi,  désirions  beaucoup  causer  à  nous 
deux,  mais  Paul,  E...  ou  papa  empêchaient  comme 
exprès.  Enfin  je  me  mis  dans  le  coin  qui  est  comme 
une  petite  loge  à  part  donnant  sur  la  scène  et  permet- 
tant de  voir  les  préparations  des  acteurs.  Michel  me 
suivit  naturellement,  mais  je  l'envoyai  me  chercher  de 
l'eau  et  Gritz  s'assit  auprès  de  moi. 

—  Je  vous  attendais  avec  impatience,  dit-il,  tout  en 
m'examinant  curieusement.  Vous  n'êtes  pas  du  tout 
changée. 

—  Oh  1  cela  me  chagrine,  j'étais  laide  quand  j'avais 
dix  ans. 

—  Non,  non,  mais  vous  êtes  toujours  la  même. 

—  Hum!... 

—  Je  vois  bien  ce  que  signifiait  ce  verre  d'eau! 
miaula  le  prince  en  m'en  tendant  un,  — je  le  vois 
bien! 

—  Prenez  garde  à  celui  que  vous  apportez  et  que 
vous  renverserez  sur  ma  robe  si  vous  vous  penchez 
tant! 


274 


JOURNAL 


—  Vous  n'êtes  pas  bonne,  vous  êtes  ma  cousine  et 
vous  lui  parlez  toujours. 

—  Il  est  mon  ami  d'enfance,  et  vous,  vous  êtes  un 
charmant  gommeux  d'un  jour. 

Il  se  trouva  que  nous  nous  souvenions  des  moindres 
choses. 

—  Nous  étions  enfants  tous  les  deux,  mais  comme 
on  se  souvient  de  tout  cela  quand  on  a  e'té  enfant... 
ensemble,  n'est-ce  pas? 

—  Oui. 

M...  est  un  vieillard  comme  esprit;  il  est  si  étrange 
d'entendre  ce  garçon  frais  et  rose  parler  des  choses 
sérieuses,  domestiques,  utiles  !  Il  me  demanda  si  j'a- 
vais une  bonne  femme  de  chambre,  puis  : 

—  (l'est  bien  que  vous  ayez  tant  étudié,  pour  quand 
vous  aurez  des  enfants... 

—  Voilà  une  idée. 

—  Et  quoi,  n'ai-je  pas  raison? 

—  Oui,  vous  avez  raison. 

—  Voici  votre  oncle  Alexandre,  me  dit  mon  père. 

—  Où  ça? 

—  Là,  en  face. 

En  effet,  il  était  là  avec  sa  femme. 

L'oncle  Alexandre  vint  chez  nous,  et  mon  père  m'en- 
voya chez  la  tante  Nadine  dans  le  prochain  entr'acte. 
Cette  chère  petite  femme  est  contente,  moi  aussi. 

Dans  un  entr'acte  j'allai  au  jardin  avec  Paul,  et  mon 
père  courut  après  moi  et  me  prit  le  bras. 

—  Tu  vois,  me  dit  mon  père,  comme  je  suis  aimable 
envers  tes  parents  :  ça  prouve  que  je  sais  vivre. 

—  Très  bien,  papa;  qui  veut  être  bien  avec  moi  doit 
faire  mes  volontés  et  me  servir. 

—  Ah!  non. 

—  Ah  I  si;  c'est  à  prendre  ou  à  laisser;  mais  avouez 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


271V 


que  vous  êtes  heureux  d'avoir  une  fille  comme  moi, 
jolie,  bien  faite,  élégante,  spirituelle,  instruite. .„ 
Avouez  ! 

—  J'avoue,  c'est  vrai. 

—  Ah!  ah!  Et  sans  compter  que  tu  es  jeune.  Et  que 
tout  le  monde  va  s'étonner  de  te  trouver  de  grands 
enfants? 

—  Oui,  je  suis  très  jeune  encore... 

—  Papa,  nous  allons  souper  au  jardin. 

—  Ce  n'est  pas  comme  il  faut. 

—  Allons  donc,  papa,  avec  son  père,  le  maréchal  de 
noblesse  que  tous  les  chiens  connaissent  et  qui  est  le 
chef  de  la  jeunesse,  de  la  jeunesse  dorée  de  Pultava! 

—  Mais  les  chevaux  attendent. 

—  C'est  de  cela  que  je  voulais  vous  parler;  renvoyez 
ceux-là  et  nous  rentrerons  en  fiacre. 

—  Toi  en  fiacre,  jamais  !  Et  souper  n'est  pas  conve- 
nable. 

—  Papa,  lorsque  moi  je  descends  de  ma  dignité  et 
trouve  une  chose  convenable,  il  est  ridicule  que  d'au- 
tres pensent  autrement. 

—  Tu  sais,  nous  souperons,  mais  c'est  uniquement 
pour  te  faire  plaisir;  je  suis  las  de  ces  amusements. 

Nous  avons  soupe  dans  un  salon  à  part  (exigé  par 
papa  par  respect  pour  moi). 

Bashkirtseff  père  et  fils,  l'oncle  Alexandre  et  Na- 
dine, Pacha,  E...,  M...  et  moi.  Celui-ci  ne  faisait  que 
me  mettre  mon  manteau  sur  les  épaules,  en  réassu- 
rant que  je  prendrais  froid. 

On  a  bu  du  Champagne;  E...  demandait  bouteilles 
après  bouteilles  pour  me  donner  la  dernière  goutte. 

On  proposa  plusieurs  toasts,  et  mon  ami  d'enfance, 
prenant  sa  coupe,  se  pencha  vers  moi  et  me  dit  douce- 
ment :  «  A  la  santé  de  madame  votre  mère.  »  —  Et 


276 


JOURNAL 


comme  il  me  regardait  dans  les  yeux  d'un  air  intime, 
je  répondis  aussi  à  voix  basse  et  avec  un  regard  de 
franc  remerciement  et  un  sourire  amical. 
Quelques  minutes  après,  je  dis  tout  haut  : 

—  A  la  santé  de  maman! 

Et  on  a  bu  de  nouveau.  M...  guettait  mes  moin- 
dres gestes  et  cherchait  visiblement  à  se  conformer 
à  mes  opinions,  à  mes  goûts,  à  mes  plaisanteries 
même.  Et  je  me  plaisais  à  en  changer  pour  l'embar- 
rasser. Il  m 'écoutait  toujours  et  finit  par  s'écrier  : 

—  Ah!  mais  elle  est  charmante!  — avec  tant  de 
naïveté,  de  naturel  et  de  plaisir  que  cela  me  fit  plai- 
sir à  moi-même. 

Nadine  rentra  en  calèche  avec  papa,  et  moi,  j'allai 
chez  elle  et  nous  avons  bavardé  h  Taise. 

—  Chère  Moussia,  disait  mon  oncle  Alexandre,  tu 
m'as  enchanté;  ta  conduite  digne  avec  tes  parents  et 
surtout  avec  ton  père  m'a  ravi.  Je  craignais  déjà  pour 
toi,  mais  si  tu  continues,  tout  ira  bien,  je  te  l'as- 
sure ! 

—  Oui,  dit  Paul,  si  tu  restes  seulement  un  mois,  tu 
domineras  notre  père  et  ce  sera  un  vrai  bonheur  pour 
nous  tous. 

Mon  père  a  pris  une  chambre  à  côté  de  la  mienne, 
à  droite,  et  dans  mon  antichambre  il  fit  coucher  son 
domestique. 

—  J'espère  qu'elle  est  bien  gardée,  dit-il  à  mon 
oncle.  Vous  savez  je  suis  un  bon  vivant,  un  homme 
gai,  mais  du  moment  que  sa  mère  me  la  confie,  je  jus- 
tifierai cette  confiance  et  je  remplirai  mon  devoir 
d'une  manière  sacrée. 

Hier  j'ai  pris  vingt-cinq  roubles  à  mon  père  pour 
avoir  le  plaisir  de  les  ui  rendre  aujourd'hui. 
Nous  sommes  partis  dans  le  même  ordre  qu'hier. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


277 


Nous  étions  à  peine  dans  les  champs,  quand  mon 
père  me  demanda  tout  à  coup  : 

—  Eh  bien,  allons-nous  nous  battre  encore  au- 
jourd'hui? 

—  Tant  que  vous  voudrez  I 

Il  me  prit  brusquement  dans  ses  bras,  m'enveloppa 
de  son  manteau  et  m'appuya  la  tête  sur  son  épaule. 

Et  je  fermai  les  yeux,  c'est  ma  manière  d'être 
tendre. 

Nous  restâmes  ainsi  pendant  quelques  minutes. 

—  A  présent,  dit-il,  remets-toi  droite. 

—  Un  manteau  alors,  car  j'aurai  froid. 

Il  m'enveloppa  dans  un  manteau  et  je  me  mis  à 
parler  de  l'étranger,  de  Rome  et  des  plaisirs  de  la 
société,  ayant  bien  soin  de  lui  faire  entendre  que  nous 
y  étions  excessivement  bien,  parlant  de  Mgr  de  Fal- 
loux,  du  baron  Yisconti,  du  pape.  Je  m'étendis  sur  la 
société  de  Poltava. 

—  Passer  sa  vie  à  perdre  aux  cartes,  se  ruiner  au 
fond  de  la  province,  en  Champagne  dans  des  cabarets. 
S'abrutir,  se  couvrir  de  moisissures  I...  Quoi  qu'on 
fasse,  il  faut  toujours  être  en  bonne  compagnie. 

—  Ah  çà,  mais  tu  as  l'air  de  dire  que  je  suis  dans 
une  mauvaise  société?  dit-il  en  riant. 

—  Moi!  jamais;  seulement  je  parle  en  général;  de 
personne  en  particulier. 

J'en  dis  tant  et  tant  qu'il  me  demanda  combien  coû- 
tait un  grand  appartement  pour  donner  des  fêtes  à 
Nice. 

—  Tu  sais,  dit-il,  que  si  je  venais  là-bas  et  m'ins- 
tallais pendant  un  hiver,  la  position  serait  tout  autre... 

—  La  position  de  qui  ? 

—  Des  oiseaux  du  ciel,  dit-il  en  riant  comme  piqué. 

—  Ma  position?  Oui,  c'est  vrai.  Mais  Nice  est  une 

M.  B. 


278  JOURNAL 

ville  désagréable...  Pourquoi  ne  viendriez-vous  pas  cet 
hiver  à  Rome? 

—  Moi?  hum!...  Oui...  hum!... 

C'est  égal,  le  premier  mot  est  lancé,  il  est  tombé  en 
bonne  terre.  Ce  que  je  crains,  ce  sont  les  influences. 
Il  faut  habituer  cet  homme  à  moi,  me  rendre  agréable, 
nécessaire  et  faire  en  sorte  que  matante  T. ..trouve 
un  mur  entre  son  frère  et  sa  méchanceté. 

Il  est  content  de  me  trouver  capable  de  parler  de 
tout,  et  comme  on  allait  dîner  j'ai  terminé  une  phrase 
sur  la  chimie  avec  un  certain  Kapitanenko,  officier  de 
la  garde  en  retraite,  abruti  par  la  province  et  les  mo- 
queries universelles.  C'est  un  habitué  de  la  maison. 

Mon  père  dit  en  se  levant  : 

—  C'est  vrai,  Pacha,  elle  est  très  savante. 

—  Vous  voulez  rire,  papa? 

—  Pas  du  tout,  pas  du  tout,  mais  c'est  bien,  oui. 
Ah  !  fort  bien,  hum,  fort  bien  1 

Mercredi  23  août  (11  août).  —  J'ai  écrit  à 
maman  presque  autant  que  dans  mon  journal.  Cela 
lui  fera  plus  de  bien  que  toutes  les  médecines  du 
monde.  J'ai  l'air  d'être  enchantée:  je  ne  le  suis  pas 
encore;  j'ai  raconté  tout  exactement,  mais  je  ne  suis 
pas  encore  sûre  de  mon  fait  quant  à  la  fin  de  l'his- 
toire. Enfin  on  verra.  Dieu  est  très  bon. 

Pacha  est  mon  vrai  cousin,  le  fils  de  la  sœur  de 
mon  père.  Cet  homme  m'intrigue.  Ce  matin  nous 
avons  causé,  on  parla  de  mon  père,  et  je  dis  aue  les 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


279 


fils  critiquaient  toujours  les  actions  des  pères,  et,  une 
fois  à  leur  place,  faisaient  comme  eux,  pour  être  à 
leur  tour  critiqués  par  leurs  enfants. 

—  C'est  parfaitement  vrai,  cela,  dit-il,  mais  mes 
fils  ne  me  critiqueront  pas,  car  je  ne  me  marierai 
jamais. 

Et  au  bout  d'un  instant  je  repris  :  —  Il  n'y  a  pas 
encore  eu  de  jeunes  gens  qui  n'aient  dit  la  même  chose. 

—  Oui,  mais  moi  ce  n'est  pas  la  même  chose. 

—  Et  pourquoi? 

—  Parce  que  j'ai  vingt-deux  ans  et  je  n'ai  encore 
jamais  été  amoureux,  et  aucune  femme  n'a  attiré  mes 
yeux. 

—  C'est  tout  naturel;  jusqu'à  cet  âge  on  ne  doit 
pas  être  amoureux. 

—  Comment,  et  tous  ces  garçons  qui  aiment  depuis 
quatorze  ans? 

—  Tous  ces  amours-là  n'ont  aucun  rapport  avec 
l'amour. 

—  Peut-être,  mais  je  ne  suis  pas  comme  tout  le 
monde,  je  suis  emporté,  je  suis  orgueilleux,  c'est  à- 
dire  je  parle  de  mon  amour-propre,  et  puis... 

—  Mais  tout  cela,  ce  sont  des  qualités  que  vous  me 
citez... 

—  Des  bonnes  ? 

—  Mais  oui. 

Puis  je  ne  sais  à  propos  de  quoi  il  me  dit  que  ei  sa 
mère  mourait,  il  deviendrait  fou. 

—  Oui....  pour  un  an,  et  puis... 

—  Oh!  non  je  deviendrais  fou,  je  le  sais. 

—  Pour  un  an,  car  tout  s'efface  à  force  de  voir 
des  figures  nouvelles. 

—  Alors  vous  niez  les  sentiments  éternels  et  la  vertu? 

—  Positivement. 


280 


JOURNAL 


—  C'est  étrange,  Moussia,  me  dit-il,  comme  on  se  lie 
vite  quand  on  n'est  pas  guindé.  Avant-hier  je  disais 
Maria  Constantinovna,  hier  Mademoiselle  Moussia  et 
aujourd'hui... 

—  Moussia  tout  simplement,  et  je  vous  l'ai  ordonné. 

—  Il  me  semble  que  nous  avons  toujours  été  en- 
semble, tant  vos  manières  sont  simples  et  engageantes. 

—  N'est-ce  pas? 

Je  m'amusais  à  parler  aux  paysans  que  nous  ren- 
contrions sur  la  route  et  dans  la  forêt,  et  figurez-vous, 
(figurez-vous,  expression  de  portier)  je  parle  petit  rus- 
sien  très  pascablement. 

Le  Vorsklo,  rivière  qui  passe  dans  le  village  de  mon 
père,  est  si  peu  profond  en  été  qu'on  le  traverse  à  pied, 
mais  au  printemps  c'est  un  fleuve.  Il  me  prit  la  fan- 
taisie de  faire  barboter  mon  cheval  dans  l'eau  et,  re- 
levant mon  amazone,  j'entrai  tout  à  fait  dans  la  rivière. 
C'est  agréable  à  éprouver  et  ravissant  à  voir.  Le  cheval 
en  avait  jusqu'aux  genoux. 

J'étais  échauffée  par  le  soleil  et  la  course,  et  j'ai 
essayé  ma  voix  qui  est  en  train  de  revenir  peu  à  peu 
J'ai  chanté  le  Lacrymosa  de  la  messe  funèbre,  comme 
à  Rome. 

Mon  père  nous  attendait  sous  la  colonnade  et  nous 
examinait  avec  satisfaction. 

—  Eh  bien,  vous  ai -je  trompé  et  suis-je  mal  en 
amazone?  Demandez  à  Pacha  comment  je  monte. 
Suis-je  bien? 

—  C'est  vrai,  oui,  hum  !...  très  bien,  vraiment. 
Et  il  m'examinait  avec  satisfaction. 


DE  MARIE  BASIÏKIRTSEFF. 


281 


Je  suis  loin  de  regretter  d'avoir  apporté  trente  robes, 
mon  père  doit  être  pris  par  la  vanité. 

En  ce  moment  arriva  M...  avec  une  malle  et  un 
domestique.  Quand  il  m'eut  saluée,  je  répondis  aux 
compliments  d'usage  et  m'en  allai  changer  de  cos- 
tume, en  disant  :  «  Je  reviens.  » 

Je  revins  vêtue  d'une  robe  de  gaze  orientale  avec  deux 
mètres  de  queue,  un  corsage  de  soie  ouvert  devant  à 
la  Louis  XV  et  attaché  par  un  grand  nœud  blanc.  La 
jupe  est  naturellement  tout  unie  et  la  traîne 
carrée. 

M...  me  parla  toilette,  admirant  la  mienne. 

On  le  dit  bête  et  il  parle  de  tout,  de  la  musique,  des 
arts,  des  sciences.  Il  est  vrai  que  c'est  moi  qui  parle  et 
il  ne  fait  que  dire  :  «  Vous  avez  parfaitement  raison, 
c'est  juste.  » 

Je  me  taisais  quant  à  mes  études,  craignant  de  l'effa- 
roucher. Mais  j'ai  été  provoquée  à  table;  j'ai  cité  un 
vers  latin  et  me  suis  étendue  sur  la  littérature  clas- 
sique et  les  imitations  modernes,  avec  le  docteur. 

Et  on  s  écria  que  j'étais  étonnante  et  qu'il  n'y  avait 
rien  au  monde  dont  je  ne  pusse  parler,  aucun  sujet  de 
conversation  où  je  ne  fusse  à  mon  aise. 

Papa  faisait  des  efforts  héroïques  pour  renfermer  les 
rayons  de  son  orgueil.  Ensuite  un  poulet  aux  truffes 
provoqua  un  discours  culinaire  dans  lequel  je  montrai 
une  science  gastronomique  qui  fit  ouvrir  les  yeux  et  la 
bouche  encore  plus  à  M... 

Et  alors  passant  à  la  sophistication ,je  me  mis  à  expli- 
quer toute  l'utilité  de  la  bonne  cuisine,  soutenant 
qu'elle  faisait  les  hommes  vertueux. 

Je  montai  au  premier.  Les  salons  sont  très  grands, 
surtout  la  salle  de  bal  ;  on  y  a  placé  le  piano  hier  seu- 
lement. 


M.  B. 


24. 


282 


JOURNAL 


Je  jouai.  Le  pauvre  Kapitanenk)  faisait  des  gestes 
désespérés  pour  empêcher  Paul  de  bavarder. 

—  Mon  Dieu!  s'écriait  le  bonhomme,  j'oublie  en 
écoutant  que  je  suis  depuis  six  ans  rouillé  et  moisi  en 
province  1  je  revis  ! 

Jenejouepas  bien  aujourd'hui;  je  barbouille  souvent; 
cependant  il  y  a  des  choses  que  je  ne  joue  pas  mal.  Mais 
c'est  égal,  je  savais  bien  que  le  pauvre  Kapitanenko 
était  sincère  et  le  plaisir  que  je  lui  procurai  me  fit 
plaisir. 

Kapitanenko  à  ma  gauche,  EristofF  et  Paul  derrière, 
et  Gritz,  me  regardant  et  m'écoutant  avec  une  conte- 
tenance  enchantée;  je  ne  voyais  pas  les  autres. 

Quand  j'eus  fini  «  le  Ruisseau  »,  ils  me  baisèrent  tous 
la  main. 

Papa,  couché  sur  un  canapé,  clignait  des  yeux.  La 
princesse  travaillait  sans  rien  dire.  Mais  c'est  une 
bonne  femme. 

Je  respire  librement,  je  suis  chez  mon  père  qui  est 
un  des  premiers  du  gouvernement,  et  je  ne  crains  ni 
manque  de  respect,  ni  légèreté. 

A  dix  heures  papa  donna  le  signal  du  départ,  en 
confiant  à  Paul  les  jeunes  gens  qui  logent  tous  dans 
la  maison  rouge  avec  lui. 

Et  j'ai  dit  à  mon  père  :  — Voilà  comment  nous  ferons 
quand  je  partirai  pour  l'étranger.  Vous  viendrez  avec 
moi. 

—  J'y  songerai,  oui,  peut-être. 

J'étais  satisfaite;  il  se  fit  un  silence,  puis  on  parla 
d'autre  chose  et,  quand  il  sortit,  j'allai  chez  la  prin- 
cesse pour  rester  un  quart  d'heure  avec  elle. 

J'ai  dit  à  mon  père  d'inviter  l'oncle  Alexandre  ici,  et 
il  lui  a  écrit  une  lettre  très  aimable. 

Que  dites-vous  de  moi? 


DE  MARIE  BASriKTRTSEFF. 


283 


Je  dis  que  je  suis  un  ange,  pourvu  que  Dieu  continue 
à  être  bon. 

Ne  riez  pas  de  ma  dévotion,  il  n'y  a  qu'à  commencer 
pour  trouver  tout  ridicule  dans  mon  journal.  Si  je  me 
mettais  à  me  critiquer  comme  écrivain,  j'y  passerais 
ma  vie. 

Jeudi  24  août  (12  août), — A  neuf  heures  j'étais 
chez  mon  père.  Je  le  trouvai  en  manches  de  chemise  et 
ne  pouvant  parvenir  à  attacher  sa  cravate.  Je  la  lui 
attachai  en  lui  baisant  le  front. 

Les  messieurs  vinrent  prendre  le  thé,  Pacha  aussi; 
hier  au  soir  il  était  absent  et  le  domestique  vint  dire 
qu'il  était  «  couché  comme  malade  ».  Les  autres  se  sont 
moqués  de  ses  prévenances  d'ours  pour  moi,  et  il 
ressent  si  profondément  la  moindre  des  choses  qu'on 
n'en  tirait  pas  un  mot  ce  matin. 

E...  a  fait  venir  pour  m'amuser  un  jeu  de  quilles, 
un  croquet  et  un  microscope  avec  une  collection  de 
puces. 

Il  s'est  produit  une  sorte  de  scandale  ;  d'ailleurs 
jugez-en.  Paul  a  retiré  de  son  album  la  photographie 
d'une  actrice  très  connue  de  mon  père,  et  papa,  s'aper- 
cevant  de  cela,  retira  son  portrait. 

—  Pourquoi  fais-tu  cela?  demanda  Paul  tout  étonné. 

—  Moi,  parce  que  je  crains  que  tu  ne  jettes  aussi 
mes  portraits. 

Je  ne  fis  aucune  attention  à  cela,  mais  aujourd'hui, 
Paul,  me  prenant  à  part,  me  conduisit  dans  une 
chambre  et  me  montra  son  album  vide  avec  le  portrait 
de  la  femme  seulement. 

—  J'ai  fait  cela  pour  faire  plaisir  à  mon  père,  mais 
j'ai  dû  retirer  de  l'album  tous  les  autres  portraits,  les 
voici  d'ailleurs. 


284 


JOURNAL 


—  Laissez-les-moi  voir. 

Je  choisis  toutes  les  photographies  de  grand-papa, 
de  grand'maman,  de  maman- et  les  miennes  et  les  mis 
dans  ma  poche. 

—  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  s'écria  Paul.' 

—  Gela  veut  dire,  répondis-je  avec  calme,  que  je  re- 
prends nos  portraits,  qui  sont  ici  en  trop  mauvaise 
compagnie. 

Mon  frère  fut  prêt  à  pleurer,  déchira  en  deux  l'album 
et  sortit.  J'avais  ainsi  opéré  au  salon,  on  a  vu,  et  mon 
père  le  saura. 

Nous  avons  fait  une  grande  promenade  au  jardin, 
nous  avons  visité  la  chapelle  et  le  caveau  contenant  les 
cercueils  de  mon  grand-père  et  de  ma  grand'mère 
Bashkirtseff.  M...  éiaitmon  cavalier,  m'aidait  à  monter 
et  à  descendre. 

Michel  me  suivait  en  imitant  du  geste  un  chien  qui 
fait  le  beau  avec  des  yeux  suppliants  et  soumis,  et 
en  faisant  sans  cesse  des  gestes  de  désespoir  vers  Gritz. 

Pacha  marchait  en  avant  et,  quand  il  me  regardait,  il 
le  faisait  avec  des  yeux  tellement  haineux  que  je  dé- 
tournais la  tête. 

Si  maman  savait  qu'au  souper  de  Poltava,  j'ai  eu 
la  dernière  goutte  d'une  bouteille  de  Champagne,  par 
hasard,  et  qu'en  buvant  à  ma  santé,  les  bras  de 
Nadine,  d'Alexandre,  de  moi  et  de  Gritz  se  croisèrent 
comme  pour  un  mariage  !...  Pauvre  maman,  comme 
elle  serait  heureuse  ! 

Certes  Gritz  fond,  mais  moi  je  fais  des  prières  au 
fond  de  mon  âme  pour  qu'il  ne  me  demande  pas  en 
mariage.  Borné,  vaniteux  et  une  maman  du  diable  I 

Nous  nous  rappelons  notre  enfance,  le  jardin  public 
d'Odessa. 

—  Je  vous  faisais  la  cour  alors  l 


DE  MARIE  BAS0K1RTSEFF. 


285 


Je  réponds  par  mes  meilleurs  sourires,  pendant  que 
le  gommeux  fait  des  grimaces  implorantes  et  me  prie 
de  lui  laisser  porler  ma  queue.  Il  l'a  fait  hier  et  reçut 
le  surnom  de  porte-queue. 

Nous  avons  fait  une  partie  de  croquet. 

Agréablement  échauffée,  je  rentrai  dans  le  salon 
chinois  (ainsi  nommé  à  cause  des  vases  et  des  poupées) 
et  m'asseyant,  par  terre,  me  mis  à  ranger  mes  pin- 
ceaux et  mes  couleurs.  Mon  père  est  incrédule  quant 
à  mes  talents.  Je  fis  asseoir  Michel  dans  un  fauteuil, 
Gritz  dans  un  autre,  et  me  plaçant  par  terre,  je  fis  en 
quinze  minutes  la  caricature  de  Michel  sur  une  planche 
que  Gritz  tenait,  me  servant  de  chevalet.  Et  tout  en 
donnant  à  droite  et  à  gauche  des  coups  de  pinceau, 
je  sentais  que  j'étais  dévorée  des  yeux. 

Mon  père  fut  content  et  Michel  me  baisa  la  main. 

Je  montai  et  me  mis  au  piano.  Pacha  m'écoutait  de 
loin.  Bientôt  arrivèrent  les  autres  et  ils  se  placèrent 
comme  hier.  Mais  passant  de  la  musique  à  la  conver- 
sation, Gritz  et  Michel  parlèrent  d'un  hiver  à  Péters- 
bourg. 

—  Et  je  m'imagine  ce  que  vous  y  ferez,  dis-je.  Vou- 
lez-vous que  je  vous  raconte  votre  vie  à  présent,  et 
vous  me  direz  après  sije  me  trompe? 

—  Oui,  oui  ! 

—  D'abord,  vous  meublerez  un  appartement  avec  les 
meubles  les  plus  saugrenus,  vendus  par  de  prétendus 
antiquaires,  et  avec  des  peintures  les  plus  ordinaires 
vendues  pour  des  originaux.  Car  la  passion  des  arts  et 
des  antiquités  est  nécessaire.  Ensuite,  vous  aurez  des 
chevaux  et  un  cocher  qui  se  permettra  des  plaisante- 
ries; vous  le  consulterez  et  il  se  mêlera  même  de 
vos  affaires  de  cœur.  Vous  sortirez  avec  un  monocle 
sur  le'Newsky,  vous  verrez  un  groupe  d'amis,  voua 


286 


JOURNAL 


descendrez  pour  savoir  les  nouvelles  du  jour.  Voua 
rirez  jusqu'aux  larmes  des  saillies  d'un  de  ces  amis 
dont  le  métier  est  de  dire  des  choses  spirituelles.  Vous 
demanderez  à  quand  le  bénéfice  de  Judic  et  si  l'on  a 
été  chez  Mme  Damié.  Vous  vous  moquerez  de  la  prin- 
cesse Lise  et  admirerez  la  jeune  comtesse  Sophie. 
Vous  entrerez  chez  Borreel,  où  il  y  a  sans  doute  un 
François,  un  Baptiste  ou  un  Désiré  qui  vous  connaît  et 
qui  arrivera  avec  des  courbettes  et  vous  racontera  les 
soupers  qui  ont  eu  lieu  et  qui  n'ont  pas  eu  lieu,  le 
dernier  scandale  du  prince  Pierre  et  l'aventure  de 
Constance.  Vous  avalerez  avec  une  affreuse  grimace 
un  verre  de  quelque  chose  de  fort,  en  demandant  si  ce 
qu'on  a  servi  au  dernier  souper  du  prince  a  été  mieux 
préparé  que  ce  qu'on  a  mangé  à  votre  souper  à  vous. 
Et  François  ou  Désiré  vous  répondra  :  «  Monsieur  le 
Prince,  ces  messieurs  y  pensent-ils ?...  »  Il  vous  dira 
qu'il  vous  a  fait  venir  une  dinde  du  Japon  et  des  truffes 
de  la  Chine.  Vous  lui  jetterez  deux  roubles  en  regardant 
autour  de  vous,  et  remonterez  en  voiture  pour  suivre 
des  femmes,  en  vous  penchant  gaillardement  de  droite 
à  gauche  du  cheval  et  échangeant  des  observations 
avec  le  cocher  qui  est  gros  comme  un  éléphant  et  qui 
est  connu  parmi  vos  amis  pour  boire  trois  samovars 
par  jour. 

Vous  arriverez  au  théâtre  en  marchant  sur  les  pieds 
de  ceux  qui  y  sont  avant  vous,  et  échangeant  des  poi- 
gnées de  main  ou  plutôt  tendant  vos  doigts  à  des  amis 
qui  vous  parlent  des  succès  de  la  nouvelle  actrice,  pen- 
dant que  vous  lorgnez  les  femmes  avec  votre  air  le 
plus  impertinent,  croyant  produire  de  l'effet. 

Et  comme  vous  vous  trompez  !  Et  comme  les  femmes 
vous  voient  à  travers! 

Vous  vous  ruinez  à  vous  prosterner   devant  des 


DE  MÀRLE  BASURIRTSEFF. 


287 


étoiles  de  Paris,  qui,  éteintes  là,  viennent  briller  chez 
vous. 

Vous  soupez  et  vous  vous  endormez  sur  le  tapis, 
mais  les  garçons  du  restaurant  ne  vous  laissent  pas 
tranquilles,  on  vous  fourre  des  oreillers  sous  la  tète  et 
on  vous  couvre  de  couvertures,  par-dessus  votre  frac 
trempé  de  vin  et  votre  faux  col  froissé. 

Vous  rentrez  le  matin  chez  vous  pour  vous  coucher 
ou  plutôt  on  vous  rentre.  Et  comme  alors  vous  êtes 
pâles,  laids,  ridés  I  Et  comme  vous  vous  faites  pitié  à 
vous-mêmes  ! . . . 

Puis,  puis...  vers  trente-cinq  ou  quarante  ans,  on. 
s'éprend  définitivement  d'une  danseuse  et  on  l'épouse. 
Elle  vous  bat  et  vous  jouez  le  rôle  le  plus  misérable 
dans  les  coulisses  pendant  qu'elle  danse... 

Ici  je  fus  interrompue,  Gritz  et  Michel  tombent  à 
genoux  et  demandent  ma  mail*  à  baiser,  s'écriant  que 
c'était  fabuleux  et  que  je  parlais  comme  un  livre  ! 

—  Seulement,  dit  GriU,  le  dernier...  Tout  est  vrai, 
excepté  la  danseuse.  Je  ne  me  marierai  qu'avec  une 
femme  du  monde.  Et  je  mis  un  homme  de  famille, 
moi;  j'adorerai  avoir  ma  maison,  ma  femme  et  de» 
gros  bébés  qui  crient,  j'en  raffolerai. 

* 
♦  • 

Nous  av^ns  joué  au  croquet,  papa  nous  surveille.  U 
remarq  t*j  l'assiduité  de  Gritz.  Et  comment  n'être  pas 
assidu?  je  suis  seule  ici. 

U  devait  partir  à  quatre  heures,  mais  à  cinq  heures 
il  me  demandait  s'il  pouvait  rester  à  dîner  et,  après 
dîner,  déclarait  qu'il  aimait  mieux  ne  pas  se  mettre  en 
route  la  nuit. 


288  JOURNAL 

J'ai  parlé  de  meubles,  de  voitures,  ce  livrée,  du 
service  d'une  maison.  Et  je  me  plaisais  à  voir  comme 
mon  père  gobait  mes  paroles,  et  me  faisait  diverses 
questions,  oubliant  sa  fierté  et  sa  réserve. 

Gritz  parla  beaucoup,  comme  un  garçon  sans  esprit, 
mais  homme  du  monde  et  connaissant  tout  le  monde. 

J'avais  toutes  mes  photographies  en  main  et  il  me 
pria  tant  de  lui  en  donner  une.  Je  ne  sais  pas  refuser, 
et  puis,  c'est  un  ancien  ami,  je  lui  en  ai  donné  une. 

Mais  j'ai  refusé  la  petite  carte-médaillon  pour 
aquelle  il  était  prêt  à  donner  «  deux  années  de  sa  vie.  » 

Ah  !  Dio  mio  1 

Vendredi  25  août  (13  août).  —  M. . .  et  Michel  par- 
tirent après  déjeuner. 

Mon  père  proposa  alors  une  promenade  à  Pavlovsk, 
son  autre  bien. 

Il  est  parfait  pour  moi,  mais  aujourd'hui  je  suis  ner- 
veuse et  je  parlais  peu,  le  moindre  exercice  oratoî"s 
me  ferait  fondre  en  larmes. 

MaK,  pensant  à  l'effet  que  ferait  sur  maman  cette 
complète  absence  de  féle  et  de  pompe,  je  dis  à.  mon 
père  que  je  voulais  du  monde  et  des  fêtes,  que  je  trou- 
vais ma  position  étrange  et  même  ridicule. 

—  Eh  bien,  répondit-il,  si  tu  le  veux,  ce  sera  fait  ! 
Veux-tu  que  je  te  mène  chez  la  préfète? 

—  Je  le  veux, 

—  F     >  n,  ce  sera  fait. 

Rassurée  sur  ce  sujet,  je  pus  tranquillement  visiter 
les  travaux  de  la  ferme  et  même  entrer  dans  les 
détails,  ce  qui  ne  m'amusait  guère,  mais  pouvait  me 
servir  a  dire  un  jour  un  mot  de  connaisseur  sur 
ce  ménage,  et  étonner  quelqu'un  en  parlant  des  se- 
mailles d  orge  et  des  qualités  du  blé,  à  côté  d'un  vers 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


289 


de  Shakespeare  ou  d'une  tirade  sur  la  philosophie 
platonicienne. 

Vous  voyez,  je  tire  parti  de  tout. 

Pacha  me  procura  un  chevalet  et,  vers  l'heure  du 
dîner,  je  reçus  deux  grandes  toiles  envoyées  de  Pol- 
tava  par  M... 

—  Gomment  trouves-tu  M...?  demanda  papa. 
Je  dis  comment  je  le  trouvais. 

—  Eh  bien,  dit  Pacha,  il  m'a  déplu  le  premier 
jour  et  après  je  l'ai  aimé. 

—  Et  moi,  vous  ai-je  plu  du  premier  abord?  deman- 
dai-je. 

—  Vous?  Pourquoi? 

—  Voyons,  dites. 

—  Eh  bien,  vous  m'avez  plu.  Je  ne  m'attendais  pas 
à  vous  trouver  telle.  Je  pensais  que  vous  ne  saviez  pas 
parler  russe,  que  vous  étiez  affectée...  et...  et  puis 
voilà  î 

—  Très  bien. 

Je  dis  combien  la  campagne,  les  champs  dépouillés 
déjà  de  leurs  produits  me  faisaient  un  effet  triste. 

—  Oui,  dit  Pacha,  tout  est  jaune.  Gomme  le  temps 
vole  !  Il  semble  que  le  printemps  était  hier. 

—  On  dit  toujours  la  même  chose.  Ahl  nous  som- 
mes heureux  là-bas,  nous  n'avons  pas  ces  changements 
si  marqués. 

—  Mais  aussi  vous  ne  jouisssez  pas  du  printemps  I 
dit  Pacha  avec  enthousiasme. 

—  Gela  est  plus  heureux  pour  nous.  Les  brusques 
changements  nuisent  à  l'égalité  de  l'humeur,  et  la  via 
est  bien  meilleure  lorsqu'on  est  tranquille. 

—  Gomment  dites-vous? 

—  Je  dis  que  le  printemps  en  Russie  est  une  époque 
favorable  aux  tromperies  et  aux  vilenies. 

M  B.  25 


290 


JOURNAl 


—  Comment? 

—  Pendant  l'hiver,  quand  tout  autour  de  nous  est 
froid,  sombre,  muet,  nous  sommes  sombres,  et  froids, 
défiants.  Arrivent  les  jours  chauds,  ensoleillés  et  nous 
voilà  transformés,  car  l'état. du  temps  exerce  une 
énorme  influence  sur  le  caractère,  l'humeur  et  même 
les  convictions  de  l'homme.  Au  printemps  on  se  sent 
plus  heureux  et  par  conséquent  meilleur;  de  là  l'in- 
crédulité au  mal  et  à  la  bassesse  des  hommes,  — 
Comment,  lorsque  tout  est  si  beau  et  lorsque  je  suis  si 
heureux,  si  enthousiasmé  et  disposé  au  bien  jusqu'à 
l'enivrement,  comment  peut-il  y  avoir  place  pour  les 
pensées  mauvaises  dans  le  cœur  des  autres?  Voilà  ce 
qu'on  se  dit.  —  Eh  bien,  chez  nous,  on  n'éprouve  pas 
ces  enivrements,  ou  du  moins  bien  plus  faiblement; 
d'où  je  conclus  qu'on  est  dans  un  état  plus  normal 
et  à  peu  près  le  même  toujours. 

Pacha  s'exalta  au  point  de  me  demander  mon 
portrait  pour  le  porter  dans  un  médaillon  toute  sa 
vie. 

—  Car  je  vous  honore  et  vous  aime  comme  per- 
sonne 1 

La  princesse  ouvrait  de  grands  yeux  et  je  riais  en 

priant  mon  cousin  de  me  baiser  la  main. 
11  s'obstinait,  rougissait  et  finit  par  m'obéir, 
Un  homme  sauvage  et  étrange.  Cette  après-midi  je 

parlais  de  mon  mépris  pour  le  genre  humain. 

—  Ahl  c'est  comme  ça!  s'écria-t-il.  Je  suis  donc  un 
lâche,  un  misérable!... 

Et  rouge  et  tremblant,  il  s'enfuit  à  toutes  jambes  du 
salon. 

Samedi  26  août  (14  août).  C'est  crevant  la  cam- 
pagne I 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


291 


Avec  une  rapidité  étonnante  j'ai  esquissé  deux  por- 
traits, mon  père  et  Paul,  cela  a  duré  trente-cinq  mi- 
nutes. 

Combien  de  femmes  en  ce  monde 
Ne.  pourraient  pas  en  dire  autant  I 

Mon  père,  qui  estimait  mon  talent  comme  une  vaine 
vantardise,  le  reconnut  et  fut  content;  et  moi,  trans- 
portée, car  peindre  c'est  marcher  vers  un  de  mes  buts. 
Chaque  heure  passée  en  dehors  de  cela  ou  de  la  coquet- 
terie (car  la  coquetterie  mène  à  l'amour  et  l'amour  & 
un  mariage  peut-être)  me  tombe  comme  un  poids  sur 
la  tête.  Lire?  non!  Agirl  oui. 

Ce  matin,  mon  père  entra  chez  moi  et,  après  quelques 
phrases  ordinaires,  Paul  étant  sorti  de  la  chambre,  il 
se  fit  un  silence  pendant  lequel  je  sentais  que  mon 
père  avait  quelque  chose  à  dire,  et  comme  je  voulais 
parler  de  la  même  chose,  je  me  suis  tue  exprès,  tant 
pour  ne  pas  commencer  que  pour  avoir  le  plaisir  de 
voir  l'hésitation  et  l'embarras  d'un  autre  que  moi. 

—  lluml...  alors,...  que  dis-tu?  demanda-t-il 
enfin. 

—  Moi,  papa?  Rien. 

—  Hum!...  tu  as  dit...  Hum!...  Que  je  vienne  avec 
toi  à  Rome...  Hum!...  alors  comment? 

—  Mais  tout  simplement. 

—  Mais... 

Il  hésitait  en  tourmentant  mes  brosses  et  mea 
peignes. 

—  Mais  si  je  viens  avec  toi...  Hum!...  et  maman... 
elle  ne  viendra  pas  ?  Et  alors...  vois-tu,  si  elle  ne  vient 
pas...  Hum!...,  comment  faire? 

Ah!  ah!  fichu  père  !  Nous  y  sommes.  C'est  toi  qui 
hésites...  adorable  !  C'est  fort  bien! 


292 


JOURNAL 


—  Maman?  Maman  viendra. 

—  Ah? 

—  Maman,  d'ailleurs,  fera  tout  ce  que  je  voudrai. 

Elle  n'existe  plus,  il  n'y  a  que  moi. 

Alors,  visiblement  soulage',  il  me  fit  plusieurs  ques- 
tions sur  la  manière  dont  maman  passait  son  temps, 
un  tas  de  choses  enfin. 

D'où  vient  que  maman  me  prévenait  contre  le  mé- 
chant esprit  de  papa  et  son  habitude  de  confondre 
les  gens  et  de  les  humilier?  Gela  vient  de  ce  que  c'est 
la  vérité. 

Mais  pourquoi  ne  suis-je  ni  humiliée  ni  confondue, 
tandis  que  maman  l'a  toujours  été? 

Parce  que  mon  père  a  plus  d'esprit  que  maman,  et 
qu'il  n'a  pas  autant  d'esprit  que  moi. 

En  outre,  il  me  respecte  énormément,  car  je  le"  bats 
en  discussion  toujours,  et  ma  conversation  est  pleine 
d'intérêt  pour  un  homme  rouillé  en  Russie,  mais  ayant 
assez  de  connaissances  pour  les  apprécier  chez  un  autre, 

Je  lui  ai  rappelé  mon  désir  de  voir  les  gens  de  Pol- 
tava  et  je  vis  bien  par  ses  réponses  qu'il  ne  voulait 
pas  me  montrer  ceux  parmi  lesquels  il  brille.  Seule- 
ment, lorsque  je  lui  dis  que  je  le  voulais  absolument,  il 
me  répondit  qu'il  serait  fait  selon  mon  désir  et  se  mit 
avec  la  princesse  à  faire  une  liste  des  dames  qu'il  fallait 
aller  voir. 

—  Et  Mme  M...,  la  connaissez-vous?  demandai-je. 

—  Oui,  mais  je  ne  vais  pas  la  voir,  elle  vit  très  re* 
tirée. 

—  Mais  il  faut  que  j'aille  chez  elle  avec  vous, 
elle  m'a  connue  petite,  c'est  une  amie  à  maman,  et 
puis  lorsqu'elle  m'a  connue,  j'étais  une  petite  fille  très 
rude  et  assez  désavantageuse  au  physique,  je  désire 
donc  effacer  cette  vilaine  impression. 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


293 


—  Eh  bien,  nous  irons,..  Seulement,  à  ta  place  je 
n'irais  pas. 

—  Et  pourquoi? 

—  Parce  que...  hum!...  Elle  pourra  croire... 
— >.  Quoi  donc? 

—  Mais  toutes  sortes  de  choses  .. 

—  Mais  dites;  j'aime  qu'on  s'explique  clairement  et 
Jes  demi-mots  m'impatientent. 

—  Elle  croira  que  tu  as  des  vues...  Elle  pensera  que 
tu  voudrais  son  fils  comme  prétendant. 

—  Gritz  M...?  Oh!  non,  papa.  Elle  ne  le  pensera 
pas,  et  d'ailleurs  M...  est  un  charmant  jeune  homme, 
ami  d'enfance,  que  j'aime  beaucoup,  mais  l'épouser  1 
non,  papa,  il  n'est  pas  le  mari  que  je  désire.  Soyez 
tranquille. 

»  • 

Le  cardinal  se  meurt. 

Misérable  homme!...  (je  parle  du  neveu.) 

A  dîner  on  parla  de  la  bravoure  et  je  dis  une  chose 
remarquablement  juste.  C'est  que  celui  qui  a  peur 
et  va  au  danger,  est  plus  brave  que  celui  qui  n'a  pas 
peur  ;  car  plus  on  a  peur,  plus  on  a  de  mérite. 

Dimanche  27  août  (15  août).  —  Pour  la  pre- 
mière fois  de  ma  vie  j'ai  puni  quelqu'un,  c'est-à-dire 
Chocolat. 

Il  a  écrit  à  sa  mère,  lui  demandant  la  permission  de 
rester  en  Russie  à  des  gages  plus  considérables  que 
ceux  que  je  lui  donne.  Cette  ingratitude  m'a  fait  de  la 
peine  pour  lui  et,  l'appelant,  je  dévoilai  sa  vilenie  devant 
tout  le  monde  et  lui  ordonnai  de  se  mettre  à  genoux. 

M.  B.  25. 


294 


JOURNAL 


L'enfant  se  mit  à  pleurer  et  n'obéit  pas.  Alors  je  fus 

obligée  de  le  prendre  par  les  épaules  et  par  les  ge- 
noux, et,  plus  par  honte  que  par  violence,  il  s'agenouilla 
en  ébranlant  une  étagère  toute  chargée  de  Sèvres.  Et 
moi,  debout  au  miliuu  du  salon,  je  lançai  les  foudres 
de  mon  éloquence  et  terminai  en  disant  que  je  le  ren- 
verrais en  France,  en  quatrième  classe,  avec  les  bœufs 
et  les  moutons,  par  l'entremise  du  consul  des  nègres. 

—  Honte,  honte!  Chocolat!  Tu  seras  un  homme 
perdu.  Lève-toi,  fi!  Va-t'en. 

Je  m'étais  excitée  pour  de  vrai  et  lorsque,  cinq  mi- 
nutes après,  ce  singe  vint  me  demander  pardon,  je  lui 
dis  que  s'il  ne  se  repentait  que  poussé  par  M.  Paul,  je 
ne  voulais  pas  de  son  repentir. 

—  Non,  c'est  moi-même. 

—  Alors  tu  te  repens  toi-même? 

Il  pleurait  avec  les  poings  dans  les  yeux. 

—  Dis,  Chocolat,  je  ne  me  fâcherai  pas. 

—  0...ui. 

—  Eh  bien,  va,  je  pardonne,  mais  comprends-tu 

que  tout  cela  est  pour  ton  bien? 

Ah  !  Chocolat  sera  un  grand  homme  ou  un  grand 
misérable. 

Lundi  28  août  (16  août).  —  Mon  père  a  été  à 
Poltava;  il  était  de  service.  Quant  à  moi,  j'essayai  de 
la  philosophie  avec  la  princesse,  mais  cela  a  dégénéré  en 
une  conversation  sur  l'amour,  les  hommes  et  les  rois. 

Michel  amena  l'oncle  Alexandre,  et  Gritz  arriva  plus 
tard. 

Il  y  a  des  jours  où  Ton  est  mal  à  l'aise.  C'est  un  jour 

comme  ça  ! 

M....  a  apporté  un  bouquet  à  la  princesse  et  un 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


295 


instant  après,  à  table,  il  s'est  étendu  avec  Alexandre  sur 
la  production  des  moutons. 

—  J'aime  mieux  quand  vous  parlez  bouquets  que 
quand  vous  parlez  moutons,  Gritz  !  dit  mon  père. 

—  Ah!  papa,  dis-je,  ce  sont  les  moutons  qui  donnent 
les  bouquets. 

Je  n'avais  aucune  arrière-pensée,  mais  chacun  fît 
un  mouvement,  et  je  rougis  jusqu'aux  oreilles. 

Et  puis  le  soir  je  désirai  beaucoup  qu'Alexandre  vît 
que  Gritz  me  fait  la  cour  et  je  n'ai  pas  réussi  1  L'imbé- 
cile ne  quittait  pas  Michel. 

D'ailleurs  il  est  bête  et  tout  le  monde  le  dit  ici.  J'ai 
voulu  le  défendre,  mais  ce  soir,  soit  mauvaise  humeur,- 
soit  conviction,  je  suis  de  l'avis  de  tout  le  monde. 

Quand  ils  furent  partis  pour  la  maison  rouge,  je  me 
mis  au  piano  et  je  versai  sur  les  touches  tout  ce 
que  je  contenais  d'ennui  et  d'irritation.  Et  à  présent  je 
vais  m'endormir  en  rêvant  au  grand-duc  Nicolas,  ça 
m'amusera  peut  être. 

La  lune  est  fade  ici,  je  l'ai  regardée  pendant  qu'on 
tirait  le  canon.  Mon  père  est  parti  pour  KharkofY  pour 
deux  jours.  Le  canon  est  une  de  ses  vanités  ;  il  a  neuf 
pièces  et  ce  soir  on  a  tiré.,  pendant  que  je  regardais 
la  lune. 

Mardi  29  août  (  /  7  août).  —  J'entends  hier  Paul  dire 
à  l'oncle  Alexandre  en  me  désignant  de  l'œil  : 

—  Si  tu  savais,  cher  oncle!  Elle  a  bouleversé  tout  à 
Gavronzi!  Elle  a  refait  papa  à  sa  manière  1  Tout  s'in- 
cline I 

En  vérité,  ai-je  fait  tout  cela?  Tant  mieux I 
Je  suis  endormie  et  ennuyée  depuis  ce  matin.  Je 
n'admets  pas  encore  l'ennui  par  manque  de  distraction 
ou  d'amusement,  et  lorsque  je  m'ennuie  je  cherche 


296 


#OURNAL 


une  cause,  persuadée  que  ce  plus  ou  moins  grand 
malaise  provient  de  quelque  chose,  et  n'est  point  au 
contraire  un  simple  effet  du  manque  d'amusement  ou 
de  la  solitude. 

Mais  ici,  à  Gavronzi,  je  ne  désire  rien,  je  ne  regrette 
rien,  tout  va  selon  mes  désirs  et  pourtant  je  suis 
ennuyée.  Faut-il  donc  croire  simplement  que  je  m'en- 
nuie à  la  campagne?  Nescio...  Mais  au  diable I 

Quand  on  se  mit  aux  cartes,  je  restai  avec  Gritz  et 
Michel  dans  mon  atelier.  Décidément  Gritz  est  changé 
depuis  hier.  Il  y  a  un  certain  embarras  dans  ses  ma- 
nières, que  je  n'explique  pas. 

La  partie  de  demain  est  remise  à  jeudi  et  il  veut 
partir  pour  un  grand  voyage. 

J'étais  préoccupée  et  on  m'en  fît  la  remarque.  D'ail- 
leurs depuis  quelque  temps  déjà  je  plane  entre  deux 
mondes  ;  on  me  parle  et  je  n'entends  pas. 

Les  messieurs  allèrent  se  baigner  dans  la  rivière  qui 
est  belle,  profonde  et  ombragée  d'arbres  à  l'endroit  où 
l'on  se  baigne,  et  je  suis  restée  avec  la  princesse  sur 
le  grand  balcon  qui  forme  une  entrée  couverte  pour 
les  voitures. 

La  princesse  me  raconta  entre  autres  une  histoire 
curieuse.  Hier  Michel  vient  chez  elle  et  lui  dit  : 

«  Maman,  mariez-moi.  —  Avec  qui  ?  —  Avec  Moussia. 
—  Imbécile,  mais  tu  n'as  que  dix-huit  ans.  »  —  Il  in- 
sista si  sérieusement  qu'elle  fut  obligée  de  l'envoyer  au 
diable. 

—  Seulement,  ajouta-t-elle,  chère  Moussia,  ne  le 
lui  racontez  pas,  il  me  mangerait  I 

Ces  messieurs  nous  trouvèrent  encore  au  balcon 
humant  une  chaleur  exaspérante  ;  car  d'air  il  n'en  faut 
pas  parler,  et  le  soir  pas  la  plus  légère  brise.  Mais  la 
vue  est  charmante.  En  face,  la  maison  rouge  et  les 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


297 


pavillons  éparpillés,  à  droite  la  montagne  à  la  moitié 
de  laquelle  se  trouve  l'église  toute  noyée  dans  les 
arbres,  plus  loin  le  caveau  de  famille;  à  gauche,  la 
rivière,  les  champs,  les  arbres,  l'espace.  Et  la  pensée 
que  tout  cela  est  à  nous,  que  nous  sommes  les  maîtres 
souverains  de  tout  cela  et  que  toutes  ces  maisons,  cette 
église,  la  cour,  qui  est  comme  une  petite  ville,  tout, 
tout  nous  appartient,  et  les  domestiques,  presque 
ioixante,  et  tout!... 

J'attendis  avec  impatience  la  fin  du  dîner  pour 
aller  chez  Paul,  lui  demander  l'explication  de  quelques 
mots  dits  au  croquet  et  qui  me  troublaient  désagréa- 
blement. 

—  N'as-tu  pas  remarqué,  me  dit  Paul,  que  Gritz  est 
changé  depuis  hier  ? 

—  Moi  ?  Non,  je  n'ai  rien  remarqué. 

—  Ehbien,moij'airemarquéetc'estàcause  de  Michel. 

—  Gomment  ? 

—  Michel  est  un  bon  garçon,  mais  il  n'a  jamais  ete 
qu'avec  des  femmes  à  souper  et  il  ne  sait  pas  se  con- 
duire ;  de  plus,  il  a  une  mauvaise  langue,  à  preuve, 
l'histoire  de  l'autre  jour.  Il  a  dit  qu'il  voudrait... 
Enfin,  il  est  amoureux  fou  de  toi  et  capable  de  toutes 
les  vilenies  du  monde.  J'en  ai  parlé  à  l'oncle  Alexandre 
et  il  a  dit  que  j'aurais  dû  lui  tirer  les  oreilles. 
La  tante  Nathalie  est  aussi  de  cet  avis...  Attends!  je  te 
dis  que  Gritz  a  été  persuadé  par  sa  mère  ou  par  ses 
connaissances  qu'on  ne  cherchait  qu'à  l'attraper  pour 
le  marier,  à  cause  de  sa  grande  fortune.  Eh  bien,  jus- 
qu'à hier,  il  t'exaltait  jusqu'aux  cieux,  et  hier...  Sans 
doute,  je  sais  que  tu  ne  veux  pas  de  lui,  tu  ne  te  fiches 
pas  mal  (pardon  pour  l'expression)  de  tout  cela,  mais 
ce  n'est  pas  bien.  Et  c'est  toujours  Michel  qui  a  fait  des 
commérages. 


298 


JOURNAL 


—  Oui,  mais  que  faire? 

—  Il  faut,  tu  as  assez  d'esprit  pour  cela  et  même 
pour  davantage,  il  faut  dire...  faire  comprendre;  il 
est  béte,  mais  il  comprendra  cela.  En  un  mot,  il  faut... 
Une  fois  à  dîner,  j'aiderai  et  tu  raconteras  une  histoire 
ou  bien  n'importe  quoi. 

C'était  ma  pensée. 

—  Nous  verrons,  mon  frère f 

Alexandre  a  été  au  théâtre  après  nous  et  a  entendu 
parler  de  l'arrivée  de  «  la  fille  de  Bashkirtseff  qui  est 
une  grande  beauté  ». 

Dans  le  foyer,  il  fut  entraîné  par  Gritz,  qui  parla  de 
moi  avec  enthousiasme. 

Je  ne  pus  m'empêcher  de  faire  tableau  sur  le 
grand  escalier.  Je  m'assis  au  milieu;  les  messieurs 
qui  montaient  avec  moi  s'assirent  plus  bas  sur  les 
gradins  et  le  prince  s'agenouilla.  Avez-vous  vu  la 
gravure-représentant  FEléonore  de  Gœthe?  c'était  ça, 
même  mon  costume.  Seulement  je  ne  regardais  per- 
sonne, je  regardais  les  lampes. 

Si  Paul  n'avait  pas  éteint  l'une  d'elles,  nous  serions 
restés  longtemps  ainsi. 

Bonne  nuit.  Ah!  que  je  m'ennuie! 

Mercredi  30  août  (18  août).  —  Pendant  que  les 
jeunes  gens  étaient  à  la  poursuite  de  la  gouvernant! 
avec  le  feu  d'artifice  qu'ils  lui  lançaient  dans  lesjambes, 
la  princesse,  Alexandre  et  moi  parlions  du  pape  et  de 
Rome. 

Je  faisais  l'inquiète,  disant  que  le  cardinal  était 

décédé. 

J'ai  rêvé  que  Pierre  A....  était  mort.  Je  m'ap- 
prochai de  son  cercueil  et  lui  mis  au  cou  un  chapelet 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


299 


en  topaze  avec  une  croix  en  or.  A  peine  eus-je  fait 
cela,  que  je  m'aperçus  que  l'homme  mort  n'était  pas 
Pietro. 

La  mort  en  réve  se  traduit  par  mariage,  je  crois. 
Vous  devinez  mon  irritation,  et  chez  moi  1  irritation  se 
traduit  par  l'immobilité  et  par  un  silence  complet. 
Mais  gare  à  celui  qui  me  taquine  ou  seulement  me  fait 
parler  1 

On  parla  des  mœurs  de  Poltava.  La  dépravation  y 
est  très  cultivée,  et  on  dit  avoir  rencontré  Mme  M... 
en  robe  de  chambre,  la  nuit,  avec  M.  J...  dans  la  rue, 
comme  une  chose  assez  ordinaire. 

Les  demoiselles  s'y  conduisent  avec  une  légèreté... 
Mais  quand  on  entama  le  chapitre  des  baisers,  je  me 
mis  à  arpenter  la  chambre. 

Un  jeune  homme  était  amoureux  d'une  jeune  fille, 
dont  il  était  aimé,  et  au  bout  de  quelque  temps  il  en 
épousa  une  autre,  et  quand  on  lui  demandait  la  raison 
de  ce  changement,  il  répondait  : 

—  Elle  m'a  embrassé,  elle  en  a  donc  aussi  embrassé 
d'autres  ou  elle  en  embrassera. 

—  C'est  juste,  dit  Alexandre.  —  Et  tous  les  hommes 
raisonnent  ainsi. 

Raisonnement  injuste  au  suprême  degré,  mais  qui  fît 
que  je  suis  chez  moi,  déshabillée  et  enragée  de  dépit. 

11  me  semblait  qu'on  parlait  pour  moi.  Alors  voici  la 
cause  1... 

Mais  au  nom  du  ciel,  donnez-moi  un  moyen  d'oublier  1 
Oh!  mon  Dieu!  ai-je  donc  commis  un  crime,  que  vous 
me  tourmentez  tant? 

Vous  faites  bien,  Seigneur,  et  ma  conscience  en  ne 
me  laissant  pas  un  moment  de  répit  me  guérira. 

Ce  que  ni  Téducatioa,  ni  les  livrest  ni  les  conseils 


300 


JOURNAL 


n'auraient  pu  m'apprendre,  l'expérience  me  Ta  appris, 
J'en  remercie  Dieu,  et  je  conseille  aux  demoiselles 
d'être  un  peu  plus  canailles  au  fond  de  l'âme,  de  se 
garder  bien  d'éprouver  un  sentiment  quelconque.  On 
les  compromet  d'abord  et  on  les  tourne  en  ridicule  en- 
suite. 

Plus  le  sentiment  est  beau,  plus  il  est  facile  de  le 
ridiculiser  ;  plus  il  est  grand,  plus  il  est  drôle.  Et  il  n'y 
a  rien  au  monde  de  plus  ridicule  et  de  plus  dégradant 
que  l'amour  ridiculisé. 

J'irai  à  Rome  avec  mon  père,  j'irai  dans  le  monde 
et  on  verra. 

-  ^  ..."  •  *lSBBm 

Une  promenade  enchantée.  La  troïka  du  prince, 
malgré  le  poids  de  l'oncle  Alexandre,  volait  comme 
l'éclair.  Michel  conduisait.  J'adore  aller  vite,  les  trois 
chevaux  prirent  la  carrière,  et  pendant  quelques  mi- 
nutes je  ne  respirais  pas  de  joie  et  d'excitation. 

Puis  le  croquet  nous  retint  jusqu'au  dîner,  verg 
lequel  arriva  M....  Je  cherchais  déjà  une  «  histoire  » 
quand  la  princesse  vint  à  nommer  les  demoiselles 
R  

—  Elles  sont  bien  gentilles,  mais  bien  malheureuses 
dit  Gritz. 

—  Et  pourquoi? 

—  Mais  elles  ne  font  que  voyager  à  la  recherche  des 
maris  et  elles  n'en  trouvent  point...  Et  par  exemple, 
elles  ont  voulu  m'attraper,  moi  ! 

Ici  tout  le  monde  éclata  de  rire. 

—  Vous  attraper?  demanda-t-on.  Vous  leur  plaisiez 
donc? 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


30  i 


—  Enfin,  je  crois...  mais  elles  ont  bien  vu  que  je  ne 
voulais  pas. 

—  Vous  savez!  dis-je,  mais  c'est  très  malheureux 
d'être  comme  cela!  Sans  compter  que  c'est  insup- 
portable pour  les  autres. 

Chacun  riait  et  on  échangeait  des  regards  qui 
n'étaient  guère  flatteurs  pour  M.... 

Ah  !  non,  voyez- vous,  quand  on  est  bête,  c'est  un 
bien  grand  malheur. 

Dans  ses  manières,  ce  soir,  j'ai  remarqué  la  même 
gêne  qu'hier.  Il  croyait  peut-être  qu'on  voulait  l'at- 
traper. 

Et  tout  cele^  —  Michel. 

Gritz  osait  à  peine  me  parler  d'un  bout  du  salon  à 
l'autre,  et  vers  neuf  heures  et  demie  seulement,  il  se 
risqua  à  côté  de  moi.  Je  souriais  de  mépris. 

Dieu  qu'il  est  bête  d'être  bête  I  Je  fus  raide  et  sévère 
et  donnai  le  signal  du  départ. 

Je  sais  bien  que  Michel  le  bourre  de  toutes  sortes  de 
sottises.  La  princesse  m'a  dit  :  «  Vous  ne  pouvez  jamais 
vous  donner  une  idée  de  la  vilenie  de  Michel.  Il  est 
rusé  et  méchant.  » 

Mais  quel  malheur  d'être  bête  ! 

Jeudi  19  août  {31  août).  —  Paul  tout  déconfit 
vint  m'annoncer  que  papa  ne  voulait  pas  qu'on  allât 
manger  dans  la  forêt. 

J'ai  passé  un  peignoir  et  suis  allée  lui  dire  qu'on  irait. 

Au  bout  de  trois  minutes,  il  était  chez  moi. 

Après  un  tas  de  malentendus  assez  comiques,  nous 
sommes  partis  pour  la  forêt;  et  mci,  d'excellente 
humeur  contre  toute  attente.  Gritz  est  simple  comme 
le  premier  jour  et  nos  relations  tendues  et  désagréables 
n'existent  plus. 

n.  b.  26 


302 


JOURNAL 


On  nous  servit  dans  la  forêt  comme  à  la  maison. 
Tout  le  monde  avait  faim,  on  mangea  de  grand  ap- 
pétit, tout  en  s'égayant  aux  dépens  de  Michel.  Car 
c'était  lui  qui  devait  organiser  la  partie,  mais,  ce  matin, 
il  la  renia  honteusement  et  les  provisions  partirent  de 
Gavronzi. 

On  tira  quelques  fusées  et  on  fît  raconter  des  bêtises 
par  un  juif.  Le  juif,  en  Russie,  est  un  être  qui  tient  le 
milieu  entre  le  chien  et  le  singe.  Les  juifs  savent  tout 
faire  et  servent  à  tout.  On  leur  emprunte  de  l'argent, 
on  les  bat,  on  les  grise,  on  leur  confie  des  affaires,  on 
s'en  amuse. 

En  rentrant  dans  ma  chambre,  j'étais  si  énervée  que 
j'aurais  passé  ma  nuit  à  pleurer  d'attendrissement,  si 
Amalia  n'avait  pas  commencé  des  bavardages  qui  diri- 
gèrent mes  idées  vers  un  autre  point. 

Il  faut  toujours  couper  l'humeur;  cela  évite  des 
scènes  de  larmes,  des  gisements  par  terre. 

Et  je  déteste  quand  je  fais  ces  scènes-là. 

Ce  pauvre  Gritz!  A  présent  je  le  plains,  il  est  parti 
un  peu  malade. 

Samedi  2  septembre  (21  août).  —  Je  me  suis 
évanouie  de  chaleur,  et  lorsque  vers  le  dîner  arrivèrent 
deux  crocodiles  de  Poltava,  je  fis  grande  toilette,  mais 
mon  humeur  était  bien  basse.  On  tira  un  feu  d'artifice 
qne  nous  regardâmes  du  balcon,  tout  garni  de  lanternes 
vénitiennes  ainsi  que  la  maisou  rouge  et  toute  la  cour. 

Ensuite  mon  père  proposa  une  promenade,  la  nuit 
étant  remarquablement  belle.  J'ai  changé  de  vête- 
ments et  nous  allâmes  dans  le  village.  On  s'assit  de- 
vant le  cabaret,  on  réveilla  un  violoniste  et  un  fou 
pour  danser.  Mais  le  violoniste,  n'étant  que  le  second 
violon,  ne  voulut  jamais  comprendre  que  le  premier 


DE  MARIE  BASÏÏKIRTSEFF. 


303 


était  absent  et  s'obstina  h  jouer  sa  seconde  partie.  Et 
au  bout  d'une  demi-heure  on  s'en  alla  vers  la  maison 
avec  des  intentions  perfides;  notamment,  mon  père, 
moi  et  Paul,  montâmes  au  haut  du  clocher  par  une 
échelle  insensée  et  l'on  sonna  la  cloche  à  incendie. 
Je  sonnai  de  toutes  mes  forces.  Je  ne  m'étais  jamais 
trouvée  si  près  des  cloches;  si  Ton  essaye  de  parler 
pendant  qu'elles  sonnent  on  éprouve  une  espèce  de 
terreur  dans  le  premier  instant,  car  il  semble  que  les 
paroles  meurent  sur  les  lèvres  comme  dans  un  cau- 
chemar. 

Enfin  tout  cela  n'était  pas  bien  amusant  et  je  fus 
bien  heureuse  de  rentrer  chez  moi,  où  mon  père  vint 
et  nous  eûmes  un  «  longuissime  »  entretien. 

Mais  j'étais  énervée  et  au  lieu  de  parler  je  pleurais 
tout  le  temps.  Entre  autres  il  me  parla  de  M....,  disant 
que  sans  doute  maman  me  l'avait  désigné  comme  un 
excellent  parti,  mais  que  lui  ne  ferait  pas  un  pas  pour 
arranger  cela,  attendu  que  M....  n'était  qu'un  animal 
à  argent.  Je  me  hâtai  de  le  rassurer.  Et  puis  on  parla 
de  tout.  Mon  père  essaya  de  faire  un  peu  le  rétif,  je  ne 
cédai  pas  d'une  ligne  et  nous  nous  quittâmes  admira- 
blement bien.  D'ailleurs,  il  a  été,  comme  toujours 
depuis  quelque  temps,  d'une  délicatesse  exquise,  et 
puis  il  m'a  dit  de  sa  manière  sèche  et  rude  des  choses 
si  tendres  qu'elles  m'ont  touchée. 

Je  ne  me  gênai  pas  à  l'endroit  de  sa  sœur  T....  ;  je 
dis  même  à  mon  père  qu'elle  le  dominait  et  que  je  ne 
pouvais,  à  cause  de  cela,  compter  sur  lui. 

—  Moi  I  s'écria-t-il,  ah!  non.  D'ailleurs,  de  toutes 
mes  sœurs,  c'est  celle  que  j'aime  le  moins.  Sois  tran- 
quille, en  te  voyant  ici,  elle  te  flattera  comme  un  chien 
et  tu  la  verras  à  tes  pieds. 


304 


JOURNAL 


Dimanche  S  septembre  (22  août).  —  Il  paraît 
que  je  m'amuse.  J'ai  été  portée  dans  un  tapis  comme 
Cléopâtre,  j'ai  dompté  un  cheval  comme  Alexandre 
et  j'ai  peint  comme...  quelqu'un  qui  n'est  pas  encore 
Raphaël. 

Le  matin  on  s'en  alla  en  nombreuse  compagnie 
jpêcher  au  filet.  Étendue  sur  un  tapis  (je  tiens  à  le  dire, 
,il  ne  faut  pas  qu'on  me  soupçonne  de  me  rouler  dans 
la  poussière),  au  bord  de  la  rivière,  belle  et  profonde 
en  cet  endroit,  à  l'ombre  des  arbres,  mangeant  des 
melons  d'eau  (pastèques)  apportés  par  les  crocodiles  de 
Poltava,  on  a  passé  tant  bien  que  mal  deux  heures. 
Et  au  retour,  je  fis  Cléopâtre,  on  me  porta  dans  le  tapis 
jusqu'à  la  grille,  et  là  ce  furent  Michel  et  Kapitanenko 
qui  m'improvisèrent  une  litière  avec  leurs  mains  entre- 
lacées. Et  enfin  Pacha  me  porta  tout  seul.  Ayant  ainsi 
épuisé  tous  les  genres  de  locomotion,  je  me  trouvai  au 
bas  du  grand  escalier  que  je  montai  moi-même,  Michel 
invariablement  accroché  au  bout  de  ma  traîne. 

Je  parus  au  déjeuner  d'une  façon  charmante;  je 
parle  de  ma  toilette.  Une  chemise  napolitaine  en 
crêpe  de  Chine  bleu  ciel  et  vieille  dentelle,  une  très 
longue  jupe  de  taffetas  blanc  et  un  grand  morceau 
d'étoffe  orientale  i^yée,  contenant  du  blanc,  bleu  et  or, 
mis  comme  un  drap  devant  et  noué  derrière.  Tout  le 
reste  de  l'étoffe  retombant  naturellement  comme  un 
drap  de  lit  dont  on  ferait  un  tablier.  Vous  ne  sauriez 
imaginer  quelque  chose  de  plus  joliment  bizarre. 

Pendant  que  les  uns  s'essoufflaient  à  jouer  aux 
cartes  et  les  autres  à  hurler  à  la  chaleur,  je  ne  sais  qui 
parla  des  chevaux  isabelle.  On  vanta  leur  jeunesse, 
leur  force  et  leur  fraîcheur. 

Depuis  plusieurs  jours  déjà  il  était  question  de  me 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF  305 

seller  un  d'eux, mais  on  soulevait  un  océan  de  craintes 
et  je  laissais  aller.  Enfin  aujourd'hui,  tant  par  dépit 
contre  ma  poltronnerie  que  pour  remplir  le  sac  à 
nouvelles  des  crocodiles,  j'ordonnai  qu'on  sellât  la  bête. 

Pendant  que  je  jouais,  mon  père  couché  sur  l'herbe 
ne  faisait  que  promener  ses  regards  clignotants  de  moi 
aux  crocodiles.  Il  fut  content  de  l'impression. 

Mon  costume  biscornu,  mais  adorable,  était  encore 
rehaussé  par  un  foulard  blanc  que  je  me  mis  sur  la 
tête,  bas  sur  le  front,  attaché  derrière,  et  les  bouts  re- 
venant par  devant  à  la  manière  des  Egyptiennes,  tout 
en  couvrant  la  nuque  et  le  cou.  On  amena  le  cheval  et 
il  s'éleva  un  chœur  d'objections.  Enfin  Kapitanenko, 
en  souvenir  de  son  service  de  garde  à  cheval,  le  monta; 
mais  dès  les  premiers  pas  il  fut  si  secoué  que  les  spec- 
tateurs charitables  se  mirent  à  rire  aussi  bêtement  que 
possible. 

Le  cheval  se  cabrait,  s'arrêtait,  s'emportait,  et  Kapi- 
tanenko déclara  au  milieu  de  la  gaieté  générale  que  je 
pourrais  le  monter....  dans  trois  mois.  —  Je  regardais 
la  bête  frémissante,  dont  la  peau  se  couvrait  à  chaque 
instant  de  veines,  comme  lorsque  le  vent  ride  la  surface 
de  l'eau,  et  je  me  disais  :  —  Tu  vas  donner  en  spec- 
tacle ta  fausse  bravoure,  ma  fille,  tu  feras  comme  une 
vraie  demoiselle,  les  crocodiles  n'auront  rien  à  raconter 
de  toi.  Tu  as  peur?  Tant  mieux,  car  ceux-là  seuls  sont 
braves  qui  craignent  et  marchent  tout  de  même  au- 
devant  de  ce  qu'ils  craignent  ;  la  bravoure  ne  consiste 
pas  à  faire  une  chose  dont  les  autres  ont  peur  et  qui 
ne  vous  effraye  pas.  Mais  la  vraie,  la  seule  bravoure, 
c'est  de  se  forcer  à  faire  quelque  chose  que  l'on  craint. 

Je  montai  quatre  à  quatre  l'escalier,  je  mis  mon 
amazone  noire,  une  toque  de  velours  noir  et  je  redes- 
cendis pour  remonter  encore.,  à  cheval.., 

.  B. 


26.E  N  N  A 

44.  Rue  de  la  Tour.  PARIS  ' 


Centre  de  Documentation 


306 


JOURiVAL 


Je  fis  le  tour  du  gazon  au  pas;  Kapitanenko  mar- 
chait à  côté  sur  un  autre  cheval.  Sentant  les  yeux  de 
l'assistance  braqués  sur  moi,  je  revins  près  du  perron 
rassurer  ces  gens;  mon  père  monta  en  cabriolet  avec 
un  des  messieurs  ;  les  autres  prirent  place  dans  la 
troïka  du  prince,  et,  suivie  de  ces  deux  équipages,  je 
pri?  la  grande  allée.  Je  ne  sais  comment,  mais  tout 
simplement,  je  pris  le  galop,  le  petit,  puis  le  grand,  puis 
le  trot  et  je  revins  vers  les  voitures  ramasser  les 
flatteries. 

J'étais  ravie,  et  mon  visage  pourpre  semblait  lancer 
du  feu  comme  les  naseaux  de  mon  cheval.  J'étais  ra- 
dieuse !  Un  cheval  que  l'on  n'avait  jamais  monté! 

Le  soir  on  tira  un  feu  d'artifice,  les  maisons  furent 
illuminées,  et  mes  chiffres  de  tous  les  côtés.  Une  mu- 
sique villageoise  et  les  paysans  dansant  sous  le  balcon. 

La  table  était  préparée  de  l'autre  côté  de  la  maison, 
et  nous  traversâmes  la  foule  des  curieux. 

—  Mais  c'est  une  vraie  procession  de  l'église,  dit 
une  femme  dans  la  foule,  et  voici  le  corps  de  Notre- 
Seigneur. 

En  effet,  nous  étions  éclairés  par  des  flambeaux  et 
Michel  portait  ma  traîne,  et  vous  savez  que  l'on  porte, 
le  vendredi  saint,  une  toile  peinte  représentant  le 
corps  de  Jésus. 

Michel  faisait  des  exercices  acrobatiques  pendant 
que  les  garçons  du  village  le  regardaient  avec  stupé- 
faction, accrochés  aux  cordes  et  aux  balançoires  et 
semblant,  dans  la  nuit,  des  pendus  comme  on  en  voit 
sur  des  gravures  effacées  et  sinistres. 

Je  fus  entourée  par  ces  braves  gens  ;  j'ai  tort  de  dire 
braves,  car  femmes  et  hommes  faisaient  les  courtisans  à 
favir  et  me  débitaient  des  compliments  comme  celui-ci, 
ptr  exemple  : 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


307 


—  Le  cheval  était  beau  cette  après-midi,  mai* 
/écuyère  le  surpassait  de  beaucoup. 

Vous  savez  que  j'adore  m'encanailler,  je  leur 
parlais  à  tous  et  peu  s'en  fallait  que  je  ue  me  misse  à 
danser.  Ah!  c'est  que  la  danse  de  nos  paysans  soumis 
et  naïfs  en  apparence,  mais  rusés  comme  des  Italiens 
en  réalité,  leur  danse  est  un  vrai  cancan  parisien,  et 
même  un  cancan  très  séditieux,  pour  ne  pas  dire  autre 
chose.  On  ne  lève  pas  les  jambes  jusqu'au  nez,  ce  qui 
d'ailleurs  est  affreusement  laid,  mais  l'homme  et  la 
femme  tournent,  se  rapprochent  l'un  de  l'autre,  se  pour- 
suivent, et  tout  cela  avec  des  gestes,  de  petits  cris  et 
des  sourires  qui  font  courir  le  frisson  par  le  corps. 

Les  filles  dansent  peu  et  très  simplement. 

On  leur  donna  à  boire  et,  ayant  quitté  ces  aimables 
sauvages,  je  voulus  me  coucher;  mais  sur  l'escalier  je 
m'arrêtai  comme  l'autre  soir,  et  Paul  et  les  autres  se 
groupèrent  sur  les  marches.  Chocolat  nous  a  chanté 
une  chanson  niçoise,  à  ma  grande  satisfaction. 

Après  le  chant  vint  la  musique. 

J'ai  tiré  du  violon  les  sons  les  plus  incroyables,  et 
ces  sons  aigus,  sérieux,  criards,  entremêlés,  me  fai- 
saient rire  aux  éclats,  et  mon  rire  avec  ce  furieux 
accompagnement  faisait  pâmer  les  autres,  même 
Chocolat. 

Jeudi  7  septembre  [26  août),  —  Le  costume  de 
tous  les  jours  d'une  Petite  Russienne  consiste  en  une 
chemise  en  grosse  toile,  avec  de  larges  manches  bouf- 
fantes, brodées  de  rouge  et  de  bleu;  et  d'un  morceau 
de  drap  noir  fabriqué  par  les  paysans,  dont  on  s'en- 
veloppe à  partir  de  la  ceinture.  Ce  fourreau  est  plus 
court  que  la  chemise,  dont  on  doit  voir  la  broderie  du 


308 


JOURNAL 


bas.  Ce  morceau  de  drap  n'est  retenu  que  par  une 
ceinture  de  laine  de  couleur. 

On  met  un  tas  de  colliers  au  cou  et  un  ruban  autour 
de  la  tête.  Les  cheveux  sont  tressés  en  une  natte  au 
bout  de  laquelle  pendent  un  ou  plusieurs  rubans. 

J'ai  envoyé  acheter  un  pareil  habillement  chez  des 
paysans,  je  m'en  revêtis  et,  accompagnée  de  nos  jeunes 
gens,  je  m'en  allai  par  le  village.  Les  paysans  ne  me 
reconnaissaient  pas,  car  je  n'étais  pas  costumée  comme 
une  demoiselle,  mais  j'étais  bel  et  bien  habillée  en 
paysanne,  en  fille;  les  femmes  mariées  se  mettent 
autrement.  Quant  à  mes  pieds,  ils  étaient  chaussés  de 
souliers  noirs  à  talons  rouges. 

Je  saluai  tout  le  monde  et,  arrivés  près  du  cabaret, 
nous  nous  assîmes  près  de  la  porte. 

Ce  fut  mon  père  qui  a  été  surpris...  mais  enchanté. 

—  Tout  lui  va!  s'écria-t-il.  Et  nous  faisant  monter 
tous  les  quatre  dans  son  chariot  d'excursion,  il  nous 
promena  par  les  rues.  Je  riais  aux  éclats,  au  grand 
ébahissement  des  braves  gens,  qui  se  demandaient 
quelle  était  cette  jeune  paysanne  promenée  par  «  le 
vieux  seigneur  »  et  «  les  jeunes  messieurs  *. 

Rassurez-vous,  papa  n'est  pas  vieux. 

Un  tam-tam  chinois,  un  violon  et  une  boîte  à  musi- 
que firent  les  frais  de  la  soirée. 

Michel  tapait  dans  le  tam-tam,  je  jouais  du  violon 
(jouais,  seigneur  Dieu!),  la  boîte  joua  toute  seule. 

Au  lieu  de  se  coucher  de  bonne  heure  comme  c'est 
son  habitude,  l'auteur  de  mes  jours  resta  jusqu'à  minuit 
avec  nous.  Si  je  n'ai  pas  fait  d'autre  conquête,  j'ai  fait 
celle  de  mon  père.  Il  cherche  mon  approbation  en 
parlant,  il  m'écoute  avec  attention,  il  me  laisse  dire  ce 
que  je  veux  de  la  T....  et  me  donne  raison. 

La  boîte  à  musique  est  son  cadeau  à  la  princesse; 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


309 


nous  avons  tous  donné  quelque  chose  :  c'est  sa  fête. 

Les  domestiques  sont  enchantés  de  me  servir  et 
d'être  délivrés  des  <a  Français  ».  Je  commande  même  le 
dîner  1  Et  dire  qu'il  me  semblait  être  dans  une  maison 
étrangère,  et  j'avais  peur  des  usages,  des  heures 
fixes  1 

On  m'attend  comme  à  Nice  et  c'est  moi  qui  fixe  les 
heures. 

•  Mon  père  adore  la  gaieté  et  il  n'y  est  pas  habitué 
par  les  siens. 

Vendredi  8  septembre  [27  août).  —  Misérable  peur, 
je  te  vaincrai!  Ne  me  suis-je  pas  avisée  hier  de 
craindre  un  fusil?  Il  est  vrai  que  Paul  l'avait  chargé  et 
je  ne  savais  pas  combien  il  y  avait  mis  de  poudre,  et 
je  ne  connaissais  pas  le  fusil  ;  il  pouvait  éclater  et  ce 
serait  une  mort  stupide  ou  bien  je  serais  défigurée. 

Tant  pis!  Ce  n'est  que  le  premier  pas  qui  coûte; 
hier  j'ai  tiré  à  cinquante  pas  et  c'est  sans  aucune  espèce 
de  crainte  que  j'ai  tiré  aujourd'hui;  je  crois,  Dieu  me 
pardonne,  que  j'ai  atteint  le  but  chaque  fois. 

Si  je  réussis  le  portrait  de  Paul,  ce  sera  miracle,  car  il 
ne  pose  pas,  et  aujourd'hui  j'ai  travaillé  pendant  quinze 
minutes  seule.  Seule,  pas  tout  à  fait,  car  j'avais  en  face 
de  moi  Michel,  qui  ose  être  amoureux  de  moi. 

Tout  cela  nous  a  menés  jusqu'à  neuf  heures.  Je 
traînais,  traînais,  traînais,  voyant  l'impatience  de  mon 
père.  Je  savais  bien  qu'il  n'attendait  que  notre  départ  du 
salon  pour  s'enfuir" dans  la  forêt...  comme  un  loup. 

Je  tins  de  nouveau  ma  cour  sur  l'escalier...  J'aime 
les  escaliers,  parce  qu'on  monte...  Pacha  devait  partir 
demain,  mais  je  fis  tant  ce  soir  qu'il  restera  peut-être, - 
quoiqu'il  serait  plus  raisonnable  de  partir,  car  il  est 
dangereux  de  m'aimer  comme  une  sœur,  pour  un  cam 


310 


JOURNAL 


pagnard,  un  rêveur,  un  ténébreux  de  vingt- deux  ans. 
Avec  lui  et  Michel,  je  suis  on  ne  peut  mieux,  ce  qui  fait 
qu'il  m'aime  beaucoup.  Mais  quand  je  me  trouve  avec 
des  hommes  bêtes,  je  deviens  stupide;  je  ne  sais  que 
dire  qui  leur  soit  intelligible  et  je  crains  à  chaque  ins- 
tant qu'ils  ne  me  soupçonnent  d'être  amoureuse  d'eux. 
Gomme  ce  pauvre  Gritz  :  il  pense  que  toutes  les  demoi- 
selles le  veulent  et  dans  le  moindre  sourire  il  voit  des 
guets-apens  et  des  complots  contre  son  célibat.  Savez- 
vous  seulement  l'étymologie  de  ce  mot? 

Cœlehs  en  latin  veut  dire  :  délaissé;  il  vient  aussi  du 
mot  grec  Ko'Uos,  qui  veut  dire  :  creux,  vide. 

0  célibataires!  creux,  vides,  délaissés  ! 

»  45» 

A  peine  eus-je  entendu  décamper  mon  père,  que  je 
me  précipitai  chez  la  princesse,  me  roulant  dans  son 
lit,  coiffant  Pacha,  flattant  Michel  sur  la  tète,  et  disant 
tant  de  bêtises  que  j'en  suis  à  cette  heure  émerveillée. 

Mon  Dieu,  faites  que  je  ne  me  mette  pas  à  détester 
Pacha,  ce  brave  garçon  I  il  est  si  honnête  ! 


On  a  lu  tout  haut  Poushkine  et  on  a  parlé  d'a- 
mour. 

Ahl  je  voudrais  bien  aimer  pour  savoir  ce  que  c'est! 
Ou  bien  peut-être  ai-je  déjà  aimé?  En  ce  cas,  l'amour 
est  une  grande  misère  qu'on  ramasse  pour....  jeter. 

—  Tu  n'aimeras  jamais,  me  dit  mon  père. 

—  Si  c'était  vrai,  j'en  remercierais  le  ciel,  répon- 
disse. 


DE  MARIE  BASIIKIRTSEFF. 


311 


Je  veux  et  je  ne  veux  pas. 

Pourtant,  dans  mes  rêves,  faime.  Oui,  mais  un  héros 
imaginaire. 

Et  A....?  Moi,  Faimer?  Non,  est-ce  ainsi  que  Ton 
aime?  Non.  S'il  n'était  pas  neveu  du  cardinal,  s'il 
n'avait  pas  autour  de  lui  des  prêtres,  des  moines,  des 
ruines...  le  pape,  je  ne  l'aimerais  pas. 

D'ailleurs,  qu'ai-je  besoin  de  m'expliquer?  vous  sa- 
vez tout,  mieux  que  moi  ;  vous  savez  donc  que  la  mu- 
sique de  l'opéra  et  A....  dans  la  barcaccia  faisaient  un 
charmant  effet,  et  vous  devez  connaître  aussi  la  puis- 
sance de  la  musique.  C'était  un  amusement,  mais  ce 
n'était  pas  l'amour. 

Quand  donc  aimerai-je?  Je  vais  encore  m'amuser 
à  répandre  de  tous  côtés  le  superflu  de  mon  cœur,  en- 
core m'enthousiasmer,  encore  pleurer...  et  pour  des 
riens  ! 

Samedi  9  septembre  (28  août).  —  Les  jours  passent, 
je  perds  un  temps  précieux  dans  les  meilleures  années 
de  ma  vie. 

Des  soirées  en  famille,  des  plaisanteries  charmantes, 
une  gaieté  dont  je  fais  tous  les  frais...  Puis  on  se  fait 
monter  et  descendre  du  grand  escalier  dans  un  fau- 
teuil par  Michel  et  l'autre.  On  regarde  ses  souliers 
dans  la  glace  tout  en  descendant...  tous  les  jours 
comme  ça... 

Mais  quel  ennui  !  Pas  une  parole  d'esprit,  pas  une 
phrase  d'homme  cultivé...  je  suis  pédante  malheureu- 
sement et  j'adore  entendre  parler  des  anciens  et  des 
sciences...  Cherchez  moi  ça  ici  !  Les  cartes  et  rien 
d'autre.  Je  m'enfermerais  bien  pour  lire,  mais,  mon  but 
étant  de  me  faire  aimer,  ce  serait  une  étrange  manière 
pour  y  parvenir. 


312  JOURNAL 

A  peine  installe'e  pour  l'hiver,  je  me  remets  à  étudier 
comme  avant. 

•  * 

Le  soir,  il  y  a  eu  une  histoire  de  domestique  avec 
Paul.  Mon  père  encouragea  le  valet,  je  réprimandai 
(c'est  le  mot)  mon  père,  qui  avala  la  réprimande.  Voilà 
de  la  vulgarité,  mais  mon  journal  en  est  plein.  Je  vous 
prie  de  croire  que  je  ne  suis  pas  vulgaire  par  igno- 
rance et  par  vulgarité.  J'ai  adopté  ce  genre  négligé 
ponr  la  vitesse  et  la  facilité  qu'il  donne  de  beaucoup 
dire.  Enfin  il  y  avait  du  mécontentement  dans  l'air, 
j'étais  fâchée,  et  dans  ma  voix  on  entendait  ces  notes 
tremblantes  qui  annoncent  un  orage. 

Paul  ne  sait  pas  se  conduire  et  par  lui  je  vois  que 
ma  mère  avait  raison  d'être  malheureuse. 

Dimanche  10  septembre  [29  août).  —  Ma  majesté, 
mon  père,  mon  frère  et  mes  deux  cousins  nous  nous 
sommes  mis  en  route  aujourd'hui  pour  Poltava. 

Je  n'ai  qu'à  m'applaudir,  on  me  cède,  on  me  flatte, 
et  surtout  ou  m'aime.  Mon  père,  qui  au  commence- 
ment voulait  me  détrôner,  a  presque  entièrement  com- 
pris pourquoi  l'on  m'accordait  les  honneurs  souve- 
rains et,  sauf  quelque  puérile  aspérité  de  son  carac- 
tère, me  les  accorde. 

Cet  homme  sec  et  étranger  à  tout  sentiment  de  fa- 
mille a  avec  moi  des  élans  de  tendresse  paternelle 
qui  étonnent  tous  ceux  qui  l'entourent.  Paul  en  a 
conçu  un  double  respect  pour  moi,  et  comme  je  suis 
bonne  envers  tout  le  monde,  tout  le  monde  m'aime. 

—  Tu  as  tellement  changé  depuis  que  je  t'ai  vue! 
me  dit  mon  nère  aujourd'hui. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


313 


—  Comment? 

—  Mais...  hum  !  c'est-à-dire  que  si  tu  te  de'barrasses 
de  quelques  brusqueries  insignifiantes  (d'ailleurs  j'en 
ai  aussi  dans  mon  earactère),  tu  seras  une  perfection  et 
un  vrai  trésor. 

C'est-à-dire  que...  Enfin  ceux  qui  connaissent 
l'homme  peuvent  seuls  apprécier  la  portée  de  ces  mots. 

Et  ce  soir  encore  il  m'a  entourée  de  ses  bras  et 
m'embrassant  (chose  inouïe,  à  ce  que  dit  Paul),  tendre- 
ment, il  dit  : 

—  Vois,  Michel,  voyez  tous  quelle  fille  j'ai!....  Voilà 
une  fille  qui  mérite  d'être  aimée. 

—  N'est-ce  pas,  papa?  Je  suis  un  trésor.  Michel, 
repris-je,  je  vous  promets  de  vous  marier  avec  ma  fille  ; 
pensez  donc  à  l'honneur  :  ce  sera  peut-être  une  prin- 
cesse du  sang. 

J'écris  de  Poltava. —  Il  pleut  depuis  ce  matin,  et 
lorsqu'il  a  fallu  monter  cette  satanique  montagne  qui 
se  trouve  à  mi-chemin,  les  chevaux  refusèrent  presque 
d'obéir;  mon  père  prit  place  sur  le  siège,  le  cocher 
descendit  et  nous  accompagna,  courant  dans  la  boue 
et  fouettant  les  chevaux  qu'il  a  fallu  mettre  au  galop 
pour  ne  pas  leur  donner  le  temps  de  réfléchir  sur  la 
difficulté.  Le  bruit  des  clochettes,  les  claquements  du 
fouet,  les  cris  du  valet,  du  cocher  et  de  papa,  l'éton- 
nement  muet  de  Chocolat...  c'était  un  spectacle  exci 
tant;  il  me  rappelait  une  course  vivement  disputée 
tirant  à  sa  fin. 

On  arriva  en  ville  à  huit  heures.  Droit  chez  le  prince, 
qui  partit  ce  matin  à  cinq  heures  pour  mettro  sa  mai- 
son en  état.  —  Une  petite  maison  fort  simple  à  l'exté- 
rieur, mais  charmante  à  l'intérieur.  Rien  n'était  fini 
encore;  le  tapis  était  posé,  les  lampes,  les  glaces,  le? 
lits,  et  les  vins  achetés  et  placés. 

M.  B.  27 


314 


JOURNAL 


Dans  toutes  les  maisons  russes  il  y  a,  après  l'anti* 
chambre,  une  salle;  cette  salle  est  toute  blanche;  puis 
-T;m  charmant  salon  marron  et  une  chambre  h  coucher 
pour  moi,  pleine  de  tous  les  détails  nécessaires  et  gra- 
cieux, à  chaque  pas  des  attentions  délicates. , .  Pensez, 
j'ai  trouvé  sur  la  toilette  du  blanc  et  du  rouge! 

Mais  tout  cela  a  occupé  le  temps  jusqu'à  sept  heures. 
À  sept  heures  on  s'est  aperçu  qu'il  n'y  avait  rien  à 
manger!  Et  lorsque  nous  arrivâmes,  Michel  feignit  de 
ne  plus  nous  avoir  attendus,  mentit  très  maladroite- 
ment et,  attaqué  impitoyablement  par  nos  railleries, 
demeura  tout  confus  pendant  le  dîner  qu'on  apporta 
du  cercle  vers  dix  heures  du  soir.  Des  coupes  en  ar- 
gent doré  m'ont  induite  en  tentation,  j'en  ai  bu  deux, 
ce  qui  m'embellit  et  me  délia  singulièrement  la  langue, 
juste  assez  pour  être  animée.  D'ailleurs  depuis  le 
matin  je  le  suis. 

Le  plan  de  mon  père  est  fichu;  ceux  qu'il  voulait 
me  montrer  sont  à  la  campagne. 

Et,  Michel  renvoyé,  nous  parlâmes  de  la  bétise  de 
Gritz. 

—  Qu'il  est  bête!  m'écriai-je.  Non,  écoutez,  mon  père 
et  mon  frère.  En  vérité,  avec  mes  idées  ambitieuses, 
ayant  étudié,  lu,  vu,  j'irais  me  marier  avec  M.  M...  I 

—  Hum  1  fît  mon  père,  oui,  sans  doute  il  est  bête. 
Et  il  me  regardait,  ne  sachant  pas  s'il  devait  prendre 

des  airs  de  dédain,  ou  bien  dire  sa  pensée  qui  était 
ceci  pour  sûr  : 

—  M....  est  un  parti  désirable,  —  même  pour  toi. 
Et  h  présent  couchons-nous  dans  le  lit  fait  par  M.  le 

prince  lui-même. 

—  Le  ha  fatto  illetto!  s'écriait  Amalia.  Un  principe  1 
Dio!  Let  è  propio  una  regina! 

En  ce  moment  j'entends  des  cris  aigus   C'est 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


315 


Amalia  qui  hurle  parce  que  Paul  a  ouvert  la  fenêtre 
qui  donne  sur  la  galerie  et  la  regarde  se  baigner.  Quel 
garçon  !  Pacha  et  le  prince  dorment  depuis  long- 
temps. 

J'ai  à  peine  la  place  pour  mon  cahier,  la  table  est 
encombrée  de  flacons,  de  fioles,  de  boîtes  à,  poudre, 
de  brosses,  de  sachets,  etc.,  etc. 

Enivrée  par  mon  succès  filial,  je  m'écrie  en  moi- 
même  :  Ceux  qui  ne  m'aiment  pas  sont  des  brutes,  et 
ceux  qui  m'aiment  mal  sont  des  infâmes  I 

Mardi  12  septembre  {31  août).  —  Une  journée  à 
Poltaval  C'est  merveilleux.  Ne  sachant  que  faire,  mon 
père  me  mena,  à  pied  par  la  ville  et  nous  avons  eu  la 
chance  de  voir  la  colonne  de  Pierre  le  Grand  qui  se 
trouve  au  milieu  du  jardin. 

Lundi,  à  minuit,  nous  avons  quitté  Poltava  et  aujour- 
d'hui mardi  nous  sommes  à  Kharkoff.  Le  voyage  a  été 
gai.  Nous  avons  envahi  un  wagon. 

On  m'a  réveillée  près  de  Kharkoff  par  un  bouquet 
du  prince  Michel. 

Kharkoff.  est  une  grande  ville,  éclairée  au  gaz. 
L'hôtel  où  nous  sommes  se  nomme  le  Grand  Hôtel  et 
justifie  le  nom.  Tenue  par  Andrieux,  la  maison  offre  tous 
les  conforts  ;  d'ailleurs,  c'est  ici  que  la  jeunesse  dorée 
soupe,  déjeune,  dîne,  se  grise,  fraternisant  avec  l'au- 
bergiste qui,  en  dépit  de  cela,  ne  s'oublie  pas,  ce  qui 
m'étonne.  De  drôles  de  mœurs  ici  1 

Je  me  suis  fait  coiffer  par  Louis,  encore  un  écor- 
cheur  français. 

Puis,  du  thé,  du  pain  d'épice  

Ahl  oui,  j'ai  visité  une  ménagerie,  ces  pauvres  bêles 
encagées  m'ont  rendue  triste" 

J'ai  vu  mon  oncle  Nicolas,  le  cadet  de  la  famille^  qui 


316 


JOURNAL 


fait  semblant  d'étudier  la  médecine.  Le  pauvre  oncle 
m'a  jadis  aidée  à  jouer  à  la  poupée,  je  le  battais  et  lui 
tirais  les  oreilles. 

Je  l'embrassai,  prête  à  fondre  en  larmes  :  —  Entre, 
lui  dis-je,  il  n'y  a  pas  de  cérémonie.  Papa  ne  t'aime 
pas,  mais  moi  je  t'aime  de  tout  mon  cœur.  Je  suis 
toujours  la  même,  seulement  un  peu  plus  grande, 
voilà  tout.  Cher  Nicolas,  je  ne  t'invite  pas  à  déjeuner, 
je  ne  suis  pas  seule,  et  il  y  a  là  toute  sorte  de  gens 
étrangers,  mais  reviens  demain,  absolument. 

J'arrivai  dans  la  salle  à  manger  particulière,  toute 
montée. 

—  Il  n'y  a  pas  de  quoi  se  fâcher,  dit  mon  père.  Si  tu 
avais  voulu,  tu  l'aurais  invité,  seulement  je  me  serais 
sauvé  sous  un  ingénieux  prétexte. 

—  Mon  père,  vous  n'êtes  pas  bon  aujourd'hui,  et 
c'est  inutile  d'en  parler  davantage,  assez  ! 

La  timidité  de  mon  père  plia  devant  ma  bouillante 
sécheresse  et  tout  fut  dit. 

Jeudi  2-i4  septembre.  —  On  parlait  du  départ 
de  Pacha  pendant  que  celui-ci  allait  et  venait,  échan- 
geant des  fusils,  car  il  est  un  fort  chasseur  devant  le 
Seigneur,  comme  Nemrod.  Mon  père  le  priait  de  rester, 
mais  cette  nature  entêtée,  une  fois  qu'elle  a  dit  :  non, 
n'en  démordrait  pas  pour  tout  au  monde. 

Je  l'ai  nommé,  à  cause  de  la  jeunesse  de  ses  illu- 
sions, «  l'homme  vert  ».  Je  le  dis  sans  cérémonie 
parce  que  j'en  suis  sûre  :  l'homme  vert  me  regarde 
comme  tout  ce  qu'il  y  a  de  mieux  au  monde.  Je  lui  ai 
dit  de  rester. 

—  Ne  me  priez  pas  de  rester,  je  vous  supplie,  car  je 
ne  pourrais  pas  vous  obéir. 

Je  le  priai  en  vain  et  je  n'aurais  pas  été  fâchée  de  le 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


317 


retenir,  surtout  parce  que  je  savais  que  c'était  impos- 
sible. 

A  la  gare,  nous  nous  sommes  trouvés  avec  Lola, 
sa  mère  et  l'oncle  Nicolas  qui  vinrent  me  voir  partir. 

Il  y  avait  une  foule  énorme  à  l'occasion  du  départ  de 
cinquante-sept  volontaires  pour  la  Serbie.  Je  parcou- 
rais la  gare,  tantôt  avec  Paul,  tantôt  avec  Lola,  tantôt 
avec  Michel,  Pacha,  enfin  avec  chacun  à  son  tour. 

—  En  vérité,  Pacha  n'est  pas  aimable,  dit  Lola  en 
apprenant  de  quoi  il  était  question. 

Alors,  m'efforçant  de  ne  pas  rire,  je  m'approchai  de 
l'homme  vert  et  je  lui  fis  un  petit  discours,  très  sec 
et  très  offensé,  et  comme  il  avait  les  larmes  aux  yeux 
et  que  j'avais  envie  de  rire,  je  me  retirai  pour  ne  pas 
détruire  l'effet  produit  en  éclatant. 

On  pouvait  à  peine  circuler  et  c'est  à  grand'peine 
que  nous  parvînmes  à  notre  coupé. 

Cette  foule  m'amusait  après  la  campagne  et  je  me 
mis  à  la  fenêtre.  On  se  pressait,  on  criait,  et  je  regar- 
dais, et  je  m'arrêtai  court  en  entendant  tout  à  coup 
s'élever  un  concert  de  ces  voix  de  jeunes  garçons  plus 
belles  et  plus  pures  que  celles  des  femmes,  qui  chan- 
taient un  chant  d'église  et  qui  semblaient  un  chœur 
d'anges. 

C'étaient  les  chantres  de  l'archevêque  qui  disaient 
une  prière  pour  les  volontaires. 

Tout  le  monde  se  découvrit,  et  ces  voix  sonores  et 
cette  harmonie  divine  m'ôtèrent  la  respiration,  et  lors- 
qu'ils eurent  fini  et  que  je  vis  tout  ce  monde  agiter  les 
chapeaux,  les  mouchoirs,  les  mains;  les  yeux  bril- 
lants d'enthousiasme  et  la  poitrine  gonflée  d'émotion, 
je  ne  pus  rien  faire  d'autre  que  de  crier  :  Hourra  I 
comme  eux  et  de  pleurer  et  rire. 

Les  cris  durèrent  quelques  minutes  et  ne  cessèrent 

M-  B.  27. 


318 


JOURNAL 


que  lorsque  le  même  chœur  entonna  l'hymne  russe* 
«  Boje,  zaria  chrani  ».  Mais  les  prières  pour  l'Empe- 
reur, cela  sembla  fade  après  la  prière  pour  ceux  qui 
allaient  mourir  en  défendant  leurs  frères. 

Et  l'Empereur  laisse  faire  les  Turcs  !  Dieu  ! 

Le  train  partit  au  milieu  de  hourras  frénétiqueSé 
Alors,  je  me  retournai,  et  je  vis  Michel  qui  riait  et  enten- 
dis mon  père  qui  criait  :  Dourak  !  au  lieu  de  hourra  I 

—  Papa,  Michel,  est-il  possible,  mai3  criez  donc  I  De 
quoi  êtes -vous  faits,  bon  Dieu! 

—  Vous  ne  me  dites  pas  adieu  ?  demanda  Pacha 
raide  et  rouge. 

Le  train  marchait  déjà. 

—  Au  revoir,  Pacha,  dis-je  en  lui  tendant  la  main, 
qu'il  saisit  et  baisa  sans  rien  dire. 

Michel  fait  le  jaloux  et  l'amoureux.  Je  l'observe 
quand  il  me  regarde  pendant  longtemps,  puis  jette  son 
chapeau  à  terre  et  s'en  va  furieux.  Je  l'observe  et  je 
ris. 

Me  voilà  encore  à  Poltava,  cette  ville  détestable. 
Kharkoff  m'est  plus  connue, j'y  ai  passe'  un  an  avant  de 
partir  pour  Vienne.  Je  me  souviens  de  toutes  les  rues, 
de  tous  les  magasins;  cette  après-midi,  à  la  gare,  j'ai 
reconnu  un  médecin  qui  avait  soigné  grand'maman  et 
je  vins  lui  parler. 

11  s'étonna  de  me  voir  grande,  quoique  l'oncle  Nicolas 
m'eût  déjà  nommée  devant  lui. 

J'ai  envie  de  retourner  là-bas.  «  Connais-tu  le  pays 
où  fleurit  l'oranger?  »  Pas  Nice,  mais  l'Italie. 

Vendredi  15-3  septembre.  —  Ce  matin,  Paul 
m'amena  le  petit  Etienne,  le  fils  de  l'oncle  Alexandre. 
Je  ne  le  reconnus  pas,  au  premier  moment.  Je  ne  fis 
aucune  attention  au  plus  ou  moins  de  plaisir  eue 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF, 


319 


causait  à  mon  père  la  vue  d'un  Babanine,  et  je  m'occupai 
du  gentil  petit. 

Enfin  mon  père  m'a  conduite  chez  les  notabilile's  da 
Poltava. 

D'abord  nous  avons  été  chez  la  préfète.  La  préfète 
est  une  femme  du  monde,  bien  aimable,  en  vérité;  le 
préfet  aussi,  d'ailleurs.  Il  y  avait  «  comité  »  chez  lui, 
mais  il  arriva  au  salon,  et  dit  à  mon  père  qu'il  n'y  avait 
pas  de  comité  qui  tînt  quand  il  s'agissait  de  voir  une 
demoiselle  aussi  charmante. 

La  préfète  nous  reconduisit  jusqu'à  l'antichambre  et 
nous  nous  remîmes  en  quête  de  gens  convenables. 

Chez  le  vice-gouverneur,  chez  la  directrice  de  l'Ins- 
titut des  demoiselles  nobles,  chez  Mmo  Volkovitsky  (la 
fille  de  Kotchoubey)  :  celle-là  est  très  comme  il  faut. 
Puis,  je  pris  un  fiacre  et  j'allai  chez  l'oncle  Alexandre 
qui  est  ici  à  l'hôtel  avec  sa  femme  et  ses  enfants. 

Ah  !  qu'il  fait  bon  se  trouver  parmi  les  siens  !  on  ne 
craint  ni  critique  ni  cancans...  Peut-être  la  famille 
de  mon  père  me  semble-t-elle  froide  et  méchante,  par 
contraste  avec  la  nôtre,  qui  est  extraordinairemeut  liée, 
unie  et  aimante. 

Parlant  tantôt  d'affaires,  tantôt  d'amour,  tantôt  de 
cancans,  j'ai  passé  deux  heures  bien  agréables,  au 
bout  desquelles  commencèrent  à  m'arriver  des  mes- 
sagers de  mon  père.  Mais,  comme  je  répondais  que  je 
n'étais  pas  encore  disposée  à  partir,  il  vint  lui-même  et 
je  le  tourmentai  encore  pendant  une  demi-heure  et 
plus,  traînant,  cherchant  des  épingles,  mon  mou- 
choir, etc.,  etc. 

Enfin,  nous  partîmes  et,  lorsque  je  crus  qu'il  s'était 
un  peu  calmé,  je" dis  : 

—  Nous  avons  fait  une  bien  grande  impolitesse. 

—  Et  laquelle? 


320 


JOURNAL 


—  Nous  avons  été  chez  tout  le  monde,  excepté  chez 
Mme  M . . . ,  elle  qui  connaît  maman  et  qui  m'a  connue 
enfant. 

Et  là-dessus  toute  une  conversation  qui  se  termina 
par  un  refus. 

Gomme  le  préfet  me  demandait  combien  de  temps 
je  restais  chez  mon  père,  je  dis  que  j'espérais  rem- 
mener avec  moi. 

—  Tu  as  entendu  ce  qu'a  dit  le  préfet,  quand  tu  as 
dit  que  tu  voulais  m'emmener?  demanda  l'illustre 
auteur  de  mes  jours. 

—  Quoi  donc? 

—  Il  a  dit  qu'il  me  fallait  une  permission  du  mi- 
nistre comme  maréchal  de  la  noblesse. 

—  Eh  bien,  demande-la  vite,  pour  que  rien  ne 
nous  retienne  ici  trop  longtemps. 

—  Bien. 

—  Alors,  vous  venez  avec  moi  ? 

—  Oui. 

—  Tu  parles  sérieusement? 

—  Oui. 

Il  était  huit  heures  passées  et  l'obscurité  de  la 
voiture  me  permit  de  tout  dire  sans  que  mon  fichu 
visage  s'en  mêlât. 

Samedi  i  6  [4)  septembre.  —  Tout  de  même  je 
continue  à  être  contente  ;  les  flatteries  du  gouverneur 
et  de  sa  femme  ont  augmenté  l'estime  de  mon  père 
pour  moi. 

L'effet  que  je  produis  le  flatte  d'ailleurs  ;  je  ne  suis 
pas  fâchée  moi-même  qu'on  dise  :  «  Vous  savez,  la  fille 
de  BashkirtsefF  est  une  grande  beauté.  »  (Ces  pauvres 
imbéciles,  ils  n'ont  donc  rien  vul) 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


321 


Gavronzi.  —  Dimanche  i  7  septembre.  —  En  atten- 
dant ma  future  célébrité,  je  chasse  en  costume 
d'homme,  une  gibecière  suspendue  au  cou. 

Nous  partîmes,  mon  père,  Paul,  le  prince  et  moi, 
vers  deux  heures,  en  char-à-bancs. 

Maintenant  je  me  trouve  à  sec  pour  décrire,  ne 
sachant  ni  le  nom  de...  enfin  toutes  ces  choses  de 
chasse  :  —  les  ronces,  les  joncs,  les  herbes,  le  bois  si 
épais  qu'on  y  passait  avec  peine,  les  branches  qui  nous 
rossaient  de  tous  les  côtés,  et  un  air  délicieusement 
pur,  pas  de  soleil  et  une  petite  pluie  faite  pour  charmer 
les  chasseurs...  qui  ont  chaud. 

Nous  avons  marché,  marché,  marché. 

Je  fis  le  tour  d'un  petit  lac,  le  fusil  armé  et  prête  à 
faire  feu,  espérant  à  chaque  instant  voir  se  lever  un 
canard.  Mais...  rien!  Je  me  demandais  déjà  si  je  n'allais 
pas  décharger  mon  fusil  sur  les  lézards  qui  me  sau- 
taient par-dessus  les  pieds,  ou  contre  Michel  qui 
marchait  derrière  moi  et  dont  je  sentais  les  yeux 
fixés  sur  ma  personne  en  costume  masculin,  avec  les 
plus  coupables  pensées. 

J'ai  trouvé  le  juste  milieu,  ce  juste  milieu  que  la 
France  ne  peut  trouver  :  j'ai  tué  raide  un  corbeau  qui 
perchait  tout  en  haut  d'un  chêne,  ne  se  doutant  de  rien, 
d'autant  plus  que  mon  père  et  Michel,  couchés  au 
milieu  de  la  clairière,  attiraient  son  attention. 

J'arrachai  les  plumes  de  sa  queue  et  je  m'en  fis  une 
aigrette. 

Les  autres  n'ontpas  même  tiré  une  fois,  ils  ne  faisaient 
que  marcher. 
Paul  a  tué  uie  grive,  et  ce  fut  toute  la  chasse. 


322 


JOURNAL 


Une  mère  qui  croit  son  enfant  mort,  et  mort  par  sa 
faute,  qui  n'est  pas  certaine  de  sa  mort  et  qui  n'en 
ose  rien  dire  de  crainte  de  s'en  assurer,  cette  mère 
retrouve  tout  à  coup  cet  enfant  pleuré  qui  a  causé  tant 
d'angoisses,  qui  a  tant  fait  douter  et  souffrir...  Cette 
mère-là  doit  être  heureuse.  Il  me  semble  que  ce  qu'elle 
sent  doit  être  à  peu  près  la  même  chose  que  ce  que 
j'éprouve  en  retrouvant  ma  voix  après  chaque  enroue- 
ment. 

Après  avoir  bien  ri  au  salon,  je  m'arrêtai  un  instant 
et  tout  d'un  coup /ai  pu  chanter! 

C'est  au  remède  du  docteur  Valitsky  que  je  dois  cela. 

Mardi  i  9  septembre.  —  Je  suis  énervée  à  force 
d'entendre  des  allusions  blessantes  contre  les  miens, 
et  de  ne  pouvoir  m'en  offenser.  J'aurais  bien  fermé 
la  bouche  à  mon  père,  si  ce  n'était  cette  misérable  peut 
de  perdre  mon  moyen...  Il  est  bon  pour  moi...  Je 
suis  bien  bonne  de  le  répéter.  Comment  pourrait-il  agir 
autrement  envers  une  fille  spirituelle,  instruite, 
agréable,  douce  et  bonne  (car  je  suis  tout  cela  ici  et  il 
le  dit  lui-même),  qui  ne  lui  demande  rien,  qui  vient  lui 
faire  une  visite  de  politesse  et  qui  gratifie  sa  vanité  de 
toutes  les  manières  ? 

En  rentrant  dans  ma  chambre,  j'avais  flpvie  de 
me  jeter  par  terre  et  de  pleurer,  je  me  retins  et  cela 
a  passé.  C'est  ainsi  que  je  ferai  toujours.  Il  ne  faut 
pas  accorder  aux  indifférents  le  pouvoir  de  vous 
faire  souffrir.  Quand  je  souffre,  je  suis  humiliée;  il  me 
répugne  de  penser  que  tel  ou  tel  ait  pu  m'offenser. 

Eh  bien,  malgré  tout,  la  vie  est  encore  ce  qu'il  y  a  de 
mieux  au  monde. 

Vendredi  22  septembre.  —  Décidément,  j'en  al 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


323 


assez  1  La  campagne  m'engourdit,  m'hébète.  Je  l'ai 
dit  à  mon  père,  et  comme  je  lui  disais  que  je  voulais 
e'pouser  un  roi,  il  commença  à  me  montrer  que  c'était 
impossible  et  à  recommencer  de  dauber  sur  ma  famille. 
Je  ne  donnais  pas  mon  assentiment;  (soi-même  on 
peut  dire  certaines  choses,  mais  on  ne  peut  pas  les  en- 
tendre dire  par  les  autres.) 

Je  lui  répondis  que  tout  cela  était  des  inventions  de 
Mme  T...  Je  ne  la  ménage  pas,  cette  bonne  tante,  et  j'ai 
employé  le  vrai  moyen  pour  ébranler  son  influence. 

Oh!  Rome,  le  Pincio  qui  se  lève  comme  une  île  au- 
dessus  de  la  campagne  coupée  par  les  aqueducs,  la 
porte  du  Peuple,  l'obélisque,  les  églises  du  cardinal 
Gastolo,  qui  sont  à  chaque  côté  de  l'entrée  du  Gorso, 
le  Corso,  le  palais  de  la  République  de  Venise,  puis 
ces  rues  sombres  et  étroites,  ces  palais  noircis  par  les 
siècles,  les  ruines  d'un  petit  temple  à  Minerve  et  enfin 
le  Cotisée !...  Il  me  semble  voir  tout  cela.  Jé  ferme 
les  yeux  et  je  traverse  la  ville,  je  visite  les  ruines,  je 
vois.... 

Je  suis  le  contraire  de  ceux  quidisent  :  Loin  des  yeux, 
loin  du  cœur.  A  peine  loin  de  mes  yeux,  l'objet 
acquiert  une  valeur  double,  je  le  détaille,  je  l'admire, 
je  l'aime! 

J'ai  beaucoup  voyagé,  j'ai  vu  bien  des  villes,  mais 
deux  seulement  ont  excité  au  plua  haut  point  mon 
enthousiasme. 

La  première,  c'est  Baden-Baden,  où  j'ai  passé  deux 
étés  étant  enfant;  je  me  souviens  encore  de  ces  dé- 
licieux jardins..  La  deuxième,  c'est  Rome.  Rome,  c'est 
une  impression  bien  différente,  mais  plus  forte  si  c'est 
possible. 

Il  en  est  de  Rome  comme  de  certaines  personnes 
qu'on  n'aime  pas  d'abord,  mais  pour  lesquelles  le  sen- 


324 


JOURNAL 


timent  s'augmente  peu  à  peu.  C'est  ce  qui  rend  ces 
affections-là  solides  et  leur  donne  une  grande  dou- 
ceur sans  en  chasser  pour  cela  la  passion. 

J'aime  Rome,  rien  que  Rome. 

Et  Saint-Pierre!  Saint-Pierre,  lorsqu'un  rayon  de 
soleil  pénètre  par  en  haut  et  vient  tomber,  formant 
des  ombres  et  des  traînées  lumineuses,  aussi  réguliè- 
res que  l'architecture  de  ses  colonnes  et  de  ses  autels. 
Le  rayon  de  soleil,  qui,  à  l'aide  de  ces  ombres  seules, 
crée  au  milieu  de  ce  temple  de  marbre  un  temple  de 
lumière  !... 

Les  yeux  fermés,  je  me  transporte  à  Rome. ..et  il  est 
nuit,  et  demain  il  viendra  des  hippopotames  de  Poltava. 
Il  faut  être  jolie...  je  le  serai... 

La  campagne  m'a  fait  un  bien  énorme,  jamais  je 
n'ai  été  aussi  transparente  et  fraîche. 

Rome!...  et  je  n'irai  pas  à  Rome!...  pourquoi? 
parce  que  je  ne  le  veux  pas.  Et  si  vous  saviez  ce  que 
cette  résolution  me  coûte,  vous  auriez  pitié  de  moi, 
Tenez...  j'en  pleure. 

Dimanche  24  septembre  1876. —  Il  commence  à 
faire  froid  et  c'est  avec  une  répugnance  assez  pronon- 
cée que  je  me  fis  réveiller  à  sept  heures;  à  huit  heures, 
je  tâchais  de  gagner  encore  quelques  instants  de  plus, 
et  à  neuf  heures  j'étais  au  salon,  ma  toque  de  velours 
noir  en  tête  et  mon  amazone  noire  retroussée  de.  ma- 
nière à  montrer  mes  armes  brodées  en  haut  des  bottes. 

Les  chasseurs  étaient  tous  là:  Kamenski,  un  Porthos; 
Volkovitski,  une  furie  d'Iphigénie  en  Tauride  ;  Pavelka, 
un  affreux  avocat;  Salko,  un  exécrable  architecte; 
Schwabé,  le  propriétaire  de  dix-sept  chiens  de  chasse; 
Lioubowitch,  un  Tchinovnik  presque  aussi  énorme  que 


DE  MARIE  BASflKIRTSEFP\ 


325 


Kamenski;  un  homme  dont  je  ne  sais  pas  le  nom,  mon 
père,  Michel  et  Paul. 

Tout  cela  examinait  les  fusils,  discutant  sur  les  car- 
touches, prenant  le  thé,  et  échangeant  des  plaisante- 
ries aussi  plates  que  vulgaires.  J'excepte  mon  père  et 
nos  deux  jeunes  gens. 

Je  pris  place  avec  mon  père  et  nos  deux  fusils; 
quatre  voitures  nous  suivaient  de  près. 

Savez-vous  comment  se  fait  une  battue  au  loup  en 
Russie  ?  Et  d'abord,  excusez  si  je  commets  des  barba- 
rismes cynégétiques  :  je  n'en  sais  pas  le  premier  mot. 

Enfin,  voici  comment  cela  se  fait  : 

Depuis  une  semaine  déjà  la  chasse  est  annoncée  à  la 
commune,  au  starosta  ou  bailli,  afin  de  rassembler 
une  quantité  suffisante  d'hommes;  mais,  à  cause  d'une 
foire  à  Poltava,  il  n'en  arriva  que  cent  vingt.  Il  y  a 
plus  de  deux  cents  hommes,  et  des  filets  furent  tendus 
sur  une  étendue  de  six  à  huit  kilomètres.  Le  prince 
Kotschoubey  envoya  ses  filets,  ne  pouvant  venir  lui- 
même  au  rendez-vous. 

Je  grelottais;  mon  père  nous  rangea  tous,  sans  dis- 
tinction, de  chaque  côté  du  chemin,  nous  compta  et 
nous  partagea  en  deux  sections  :  les  armés,  et  les  sans 
armes. 

Il  se  trouva  parmi  les  paysans  une  vingtaine  de 
porte-fusils;  aux  autres  on  distribua  des  piques,  c'est- 
àdire  de  longs  bâtons,  avec  une  fleur  de  lis  en  fer  à 
l'extrémité,  comme  chez  les  anciens  gaulois.  Ces  piques 
sont  pour  tuer  lâchement  la  béte  prise  dans  le  filet. 

Les  filets  sont  tendus  de  manière  à  ce  que  la  bête 
chassée  par  les  cris  de  ces  hommes  vienne  s'y  prendre, 
en  passant  premièrement  devant  les  chasseurs  qut 
sont  embusqués  en  avant. 

Nous  allons  commencer.  L'intendant  polonar*»  à 

m.  b. 


326 


JOURNAL 


cheval,  en  calotte  de  toile  cirée  en  forme  de  casque,  et 
sa  pique  à  la  main  qui,  tout  à  cheval  qu'il  soit,  touche 
la  terre  et  se  lève  encore  au-dessus  de  sa  tête,  galope, 
va  et  vient  et  ne  fait  rien. 

J'arme  mon  fusil,  ajuste  ma  gibecière  contenant  un 
mouchoir  de  poche  et  une  paire  de  gants,  tousse.,  et 
je  suis  prête. 

Me  voilà  donc  seule  au  milieu  de  la  forêt  avec  un 
fusil  tout  chargé  et  armé  dans  les  mains,  de  l'humi- 
dité dans  les  pieds,  et  de  la  froidure  partout.  Mes 
talons  d'acier  s'enfonçaient  dans  cette  terre  mouillée 
de  la  pluie  d'hier  qui  augmentait  le  froid  et  m'empê- 
chait de  marcher.  Que  pensez-vous  que  je  fis  à  peine 
seule?  Oh!  c'est  bien  simple,  je  regardai  d'abord  ce 
qu'on  voyait  à  travers  les  arbres  :  du  ciel,  un  ciel  gris 
et  froid;  ensuite,  je  regardai  autour  de  nui,  je  vis  des 
arbres  hauts,  mais  déjà  automnes,  et  apercevant  le 
manteau  de  mon  père  par  terre,  je  m'étendis  dessus  et 
•  mépris  à  songer....  En  cet  instant  je  sens  quelque 
chose  de  tiède  tout  près  de  moi...  je  me  retourne... 
Ciel!.,,  trois  animaux  1  aussi  doux  que  caressants.  Le 
grand  chien  noir  et  les  deux  oetits  chiens  noirs,  Jouk  I 
et  Jouk  K 

Enfin,  je  distinguai  un  coup  de  fusil:  le  signal... 
Aussitôt  les  cris  de  nos  paysans,  très-loin  encore.  A 
mesure  qu'ils  se  rapprochaient,  ma  rêverie  s'éloignait, 
et  quand  ils  furent  assez  près  pour  qu'on  pût  ressentir 
l'émotion  que  causent  toujours  les  cris  de  beaucoup  de 
gens  hurlant  tous  ensemble  même  pour  rire,  je  me 
evai  sur  pied,  sautai  sur  mon  fusil  et  dressai  l'oreille. 
Les  cris  s'approchaient;  j'entendais  déjà  les  coups 
«qu'on  donnait  aux  branches  avec  les  piques  pour  aug- 
menter le  tapage. 

U  me  semblait  à  chaque  instant  entendre  des  craque- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


327 


ments  dans  les  broussailles.,  car  les  loups  préfèrent  les 
endroits  épais. 

On  criait  là-bas  de  plus  en  plus,  et  quand  parurent 
les  premiers  hommes,  mon  cœur  sautait  par  bonds  sac- 
cadés, je  crois  même  que  j'ai  tremblé  un  instant;  mais 
les  hommes  ne  chassaient  rien  devant  eux,  les  filets  se 
trouvèrent  vides  ;  après  l'inspection,  on  n'y  trouva 
qu'un  pauvre  lièvre  que  le  géajit  Kamenski  tua  d'  un 
coup  de  pied,  l'abominable  brute  ! 

On  se  complimenta  sur  la  guigne  générale  et  on 
marcha  assez  gaiement  vers  la  plaine  où,  sous  une 
meule  de  paille  ou  de  foin,  on  se  disposa  à  manger  des 
choses  salées  et  à  boire  de  l'eau-de-vie.  Les  paysans 
furent  régalés  de  moutons  rôtis,  de  pâtés  et  d'eau-de- 
vie.  Ça  semble  grandiose  et  ce  n'est  que  naturel  en 
Russie. 

Ces  braves  animaux,  non,  hommes,  examinaient 
curieusement  cette  créature  moitié  femme  moitié 
homme,  ou  plutôt  femme,  qui  portait  un  fusil,  et  leur 
souriait  à  pleine  bouche.  Mon  père  leur  parla  de  la  loi 
concernant  les  chevaux;  je  crus  qu'il  les  haranguait 
pour  la  Serbie. 

Reposés,  nous  nous  remîmes  dans  le  bois  sombre, 
mais  comme,  au  lieu  de  loups,  on  chassait  les  lièvres,  il 
fallait  marcher,  marcher,  marcher, —  suivre  les  vingt- 
neuf  chiens,  suivis  par  le  chasseur  que  le  prince 
Kotchoubey  a  envoyé  hier. 

Le  soleil  parut  et  je  serais  devenue  gaie,  si  la  fati- 
gue n'avait  pas  remplacé  l'humidité.  Au  bout  de  deux 
heures  de  marche,  nous  n'avions  pas  vu  la  queue 
d'un  lièvre.  Ça  m'a  impatientée  et,  trouvant  notre  voi- 
ture, je  revins  avec  mon  père  «  alpaterno  tetlo»  .  Je 
me  fis  frotter  de  parfum,  m'habillai,  et  descendis 
retrouver  les  autres  qui  avaient  apporté  trois  lièvres. 


328 


JOURNAL 


J'étais  adorablement  jolie  (toujours  parlant  relati- 
vement autant  que  je  puis  être  jolie),  mais  c'était 
inutile,  aucun  de  ces  monstres  ne  ressemble  à  un 
homme. 

Avec  Ibs  paysans,  je  suis  expansive  et  familière  ; 
avec  mes  égaux  d'éducation,  je  suis  assez  agréable, 
je  crois,  mais  avec  ces  rustres!  Pour  éviter  de  leur 
parler,  j'ai  joué  et  j'ai  perdu  une  centaine  de  francs  avec 
le  géant. 

On  joua  de  nouveau,  et  j'ai  été  dans  la  biblio- 
thèque écrire  une  lettre  à  un  marchand  de  chevaux 
ùPétersbourg.  Gomme  de  raison,  le  prince  me  suivit, 
et,  après  m'avoir  suppliée  de  lui  donner  ma  main  à 
baiser, ce  que  je  fis, et  même  sans  trop  de  répugnance, 
le  petit  m'ayant  regardée,  ayant  soupiré,  mè  demanda 
quel  âge  j'ai. 

—  Seize  ans. 

—  Eh  bien,  quand  vous  aurez  vingt-cinq  ans,  je 

vous  ferai  la  cour. 

—  Ah  !  fort  bien. 

—  Et  alors  vous  me  repousserez  comme  aujour- 
d'hui. 

Cette  brillante  journée  a  été  terminée  par  un  concert 
sur  l'escalier.  Ma  voix,  c'est-à-dire  la  moitié  de  ma 
voix,  les  a  fait  pâmer,  mais  je  crois  qu'ils  n'y  enten- 
dent rien  et  admirent  au  hasard. 

Lundi  23  septembre.  —  Mon  père  m'a  conduite  sur 
la  galerie  voir  une  noce  de  paysans  qui  était  venue 
nous  saluer.  lis  se  sont  mariés  hier.  L'homme  porte 
le  costume  habituel  :  des  bottes  noires  jusqu'aux  ge- 
noux, un  pantalon  foncé  et  assez  large  et  une  swita, 
espèce  de  paletot  froncé  à  partir  de  la  ceinture,  en 
drap  marron  naturel,  tissé  par  les  femmes  de  la  cam- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


329 


pagne;  la  chemise  brodée  dont  on  voit  le  plastron,  et 
un  nœud  de  couleur  à,  la  place  de  la  boutonnière. 

La  femme  est  en  jupe  et  en  veste,  pareilles  de  forme 
à  celle  de  l'homme,  mais  d'une  étoffe  plus  douce  en 
couleur.  Et  sa  tête,  au  lieu  d'être  coiffée  avec  des  fleurs 
et  des  rubans  comme  celle  des  filles,  est  entortillée 
dans  un  mouchoir  de  soie  qui  cache  tous  les  cheveux 
et  même  tout  le  front,  sans  couvrir  les  oreilles  ni  le 
cou. 

Ils  entrèrent  au  salon,  suivis  des  garçons  d'honneur, 
des  filles  d'honneur  et  de  ceux  qui  ont  négocié  le 
mariage. 

Le  mari  et  la  femme  s'agenouillèrent  à  trois  reprises 
devant  mon  père. 

Mercredi  27  septembre.  —  Je  parle  avec  mon  père 
en  riant,  ce  qui  me  permet  de  tout  dire.  Il  a  été  blessé 
de  ma  dernière  phrase  avant-hier. 

Il  se  plaint,  il  dit  qu'il  a  mené  une  vie  folle,  qu'il 
B'est  amusé;  mais  qu'il  lui  manque  quelque  chose, 
qu'il  n'est  pas  heureux... 

—  De  qui  es-tu  donc  amoureux?  demandai-je  en 
riant  de  son  soupir. 

—  Veux-tu  le  savoir? 

Et  ici,  il  rougit  si  fort,  qu'il  mit  ses  bras  autour  de 
sa  tête  pour  ombrager  la  figure. 

—  Je  veux,  dis  ! 

—  De  maman. 

Et  comme  sa  voix  tremblait,  je  m'émus  au  point  dé- 
dater  de  rire  pour  cacher  cette  émotion. 

—  Je  savais  bien  que  tu  ne  me  comprendrais  pasl 
s'écria-t-il. 

—  Pardon,  mais  cette  passion  matrimonialement 
romanesque  te  ressemble  si  peu...  . 

m.  ».  28. 


330 


JOURNAL 


—  Parce  que  tu  ne  me  connais  pas!  Mais  je  te  le 
jure,  je  te  jure  que  c'est  vrai.  Devant  cette  image  de 
ma  grand'mère,  devant  cette  croix,  la  bénédiction  de 
mon  père,  et  il  se  signa  devant  l'image  et  la  croix  sus- 
pendue au-dessus  du  lit. 

—  Peut-être  est-ce,  reprit-il,  parce  que  je  me  l'ima- 
gine toujours  jeune  comme  alors,  parce  que  je  vis 
de  l'imagination  du  passé.  Lorsqu'on  nous  a  se'parés, 
j'ai  été  comme  fou,  je  suis  allé  à  pied  en  pèlerin 
prier  la  Vierge  d'Ahtirna,  mais  on  dit  que  cette  Vierge 
porte  malheur  et  c'est  vrai,  car  cela  s'est  embrouillé 
davantage  après.  Et  puis,  dois-je  le  dire,  tu  riras... 
Quand  vous  demeuriez  à  Kharkofï,  j'y  allais  seul  en 
cachette,  je  prenais  un  fiacre  et  je  guettais  votre  ap- 
partement, je  restais  là  une  journée  pour  la  voir 
passer,  et  puis  je  m'en  retournais  sans  être  vu. 

—  Si  c'était  vrai,  ce  serait  très-touchant,  dis-je. 

—  Et,  dis-moi...  puisque  nous  en  sommes  à  parler 
de  maman  ..  Est-ce  que...  est-ce  qu'elle  a  de  l'aversion 
pour  moi? 

—  De  l'aversion!  eh!  pourquoi  donc?  Non,  pas  du 
tout. 

—  C'est  que...  quelquefois...  on  a  comme  cela... 
des  antipathies  insurmontables. 

—  Mais  non,  mais  non. 

Enfin  nous  en  avons  parlé  longuement. 

J'en  ai  parlé  comme  d'une  sainte  qu'elle  est  tou- 
jours, depuis  l'époque  où  je  me  souviens  d'avoir  com- 
pris. 

Il  était  tard,  j'allai  dormir.  —  Chez  moi,  j'aurais 

soupe,  écrit,  lu. 

Ce  matin  à  huit  heures,  nous  allions  partir  pour  Pol- 
tava,  quand  arriva  Mme  Hélène  K...,  la  mère  de  Pachaf 

une  aimable  bossue,  un  peu  affectée. 


DE  MARIE  BASÏÏKIRTSEFF. 


331 


Nous  prîmes  le  thé  ensemble  et  nous  partîmes  après. 
Mon  père  est  appelé  là-bas  pour  présider. 

•  * 

Il  fait  froid,  il  pleut  de  temps  en  temps.  Je  nie  suis 
promenée  et  puis  on  s'est  rendu  chez  le  photographe: 
j  ai  posé  en  paysanne,  debout,  assise  et  couchée,  en- 
dormie. 

Nous  avons  rencontré  GL... 

—  Vous  avez  vu  ma  fille?  demanda  mon  père. 

—  Oui,  monsieur,  j'ai  vu  ce... 

—  On  n'en  fait  pas  de  meilleure,  n'est-ce  pas?  et  il 
n'y  en  a  pas  de  meilleure  et  il  n'y  en  a  pas  eu. 

—  Pardon,  monsieur,  il  y  en  a  eu  du  temps  où  exis- 
tait l'Olympe. 

—  Ah!  monsieur  G        vous  êtes  un  faiseur  de 

compliments,  je  le  vois. 

Le  monsieur  est  assez  laid,  assez  brun,  assez  con- 
venable, assez  du  monde,  assez  aventurier,  assez  joueur 
et  assez  honnête  homme.  A  Poltava,  il  est  considéré 
comme  le  plus  instruit  et  le  plus  comme  il  faut. 

Le  premier  froid  m'a  forcée  à  mettre  ma  fourrure 
de  cet  hiver.  Enfermée  qu'elle  était,  elle  a  gardé 
l'odeur  qu'elle  avait  à  Rome,  et  cette  odeur,  cette  four- 
rure ! . . . 

Avez-vous  remarqué  que  pour  être  transporté  à  un 
endroit  quelconque,  il  ne  faut  qu'un  parfum,  un  air, 
une  couleur?...  Passer  l'hiver  à  Paris?...  Ohl  non!... 

Jeudi  28  septembre.  —  Je  pleure  d'ennui,  je  veux 
partir,  je  suis  malheureuse  ici,  je  perds  mon  temps-* 
ma  vie,  je  suis  misérable,  je  moisis,  je  souffre,  je  suis 
agacée.  Oh!  c'est  bien  le  mot! 


S32 


JOURNAL 


Cette  vie  m'horripile.  Dieu  !  Seigneur  Jésus  !  tirez- 
moi  de  là. 

Vendredi  29  septembre.  —  J'étais  si  désespérée  hier, 
il  me  semblait  que  j'étais  pour  toujours  énehaînée 
en  Russie  ;  cela  m'exaspérait,  j'étais  prête  à  grimper 
au  mur  et  j'ai  pleuré  amèrement. 

La  mère  de  Pacha  me  gêne.  Pourquoi?  Parce  qu'elle 
a  dit  plusieurs  choses  par  lesquelles  je  vois  en  quels 
termes  exaltés  son  fils  lui  a  parlé  de  moi.  Et  enfin, 
comme  j'insistais  pour  qu'elle  le  fit  venir,  elle  me 
dit,  moitié  riant,  moitié  sérieusement  : 

—  Non,  non,  il  faut  qu'il  reste  là-bas.  Tu  t'ennuies 
ici  et,  n'ayant  rien  à  faire,  tu  le  tourmentes;  il  m'est 
revenu  tout  écrasé  et  étourdi. 

Ce  à  quoi  je  répondis  avec  beaucoup  de  candeur  : 

—  Je  ne  pense  pas  que  Pacha  soit  homme  à  s'of- 
fenser de  quelques  plaisanteries  amicales.  Si  je  plai- 
sante et  le  taquine  un  peu,  c'est  qu'il  est  mon  proche 
parent,  presque  mon  frère. 

Elle  m'examina  longtemps  et  dit  : 
.  —  Savez-vous  ce  qui  est  le  comble  de  la  folie  ? 

—  Non. 

—  C'est  de  devenir  amoureux  de  Moussia. 
Rattachant  instinctivement  cette  phrase  à  d'autres  et 

à  d'autres  encore,  je  rougis  jusqu'aux  oreilles. 

Dimanche  1eT  octobre.  —  Nous  avons  été  chez  le 
prince  Serge  Kotchoubey. 

Mon  père  s'était  fait  beau,  si  beau  qu'il  avait  même 
des  gants  un  peu  trop  clairs. 

J'étais  en  blanc  comme  aux  courses  de  Naples  ;  seu- 
lement j'avais  un  chapeau  tout  en  plumes  noires,  de 
cette  forme  du  classique  comme  il  faut,  russe,  que 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


333 


je  n'aime  pas,  mais  qui  est  apprc  priée  à  la  circon- 
stance. 

La  campagne  du  prince  est  à  huit  kilomètres  de  Ga- 
vronzi,  cette  fameuse  Dikanka  chantée  par  Pouschkine 
en  même  temps  que  les  amours  de  Mazeppa  et  de  Marie 
Kolchoubey. 

La  propriété  a  surtout  été  embellie  par  le  prince 
Victor  Pavlovitch  Kotchoubey,  grand  chancelier  de 
l'Empire,  remarquable  homme  d'Etat,  le  père  du  prince 
actuel. 

Dikanka  peut  rivaliser,  comme  beauté  de  jardin,  de 
parc,  de  bâtiments,  avec  les  villas  Borghèse  et  Doria  à 
Rome.  Sauf  les  débris  antiques  inimitables  et  irrempla- 
çables, Dikanka  est  peut-être  plus  riche,  presque  une 
petite  ville.  Je  ne  compte  pas  les  cabanes  de  paysans, 
je  ne  parle  que  de  la  maison  et  des  dépendances.  Je 
suis  émerveillée  de  trouver  cette  résidence  en  pleine 
Petite  Russie.  Et  quel  dommage!  on  en  ignore  même 
l'existence.  Il  y  a  plusieurs  cours,  des  écuries,  des 
fabriques,  des  machines,  des  ateliers...  Le  prince  a  la 
manie  de  bâtir,  de  fabriquer,  d'orner.  Mais,  la  porte 
de  la  maison  ouverte,  toute  ressemblance  italienne 
disparaît.  L'antichambre  est  mesquine  par  rapport  au 
reste,  et  on  ne  voit  qu'une  belle  maison  de  grand  sei- 
gneur, mais  de  cette  splendeur,  de  cette  majesté,  de 
cet  art  divin,  qui  vous  ravissent  l'âme  dans  les  palais 
italiens...  point. 

Le  prince  est  un  homme  de  cinquante  à  cinquante- 
cinq  ans,  veuf  depuis  deux  années,  je  crois.  Le  type 
du  grand  seigneur  russe,  un  de  ces  hommes  de  l'an- 
cien temps  qu'on  commence  à  regarder  comme  des 
animaux  d'une  autre  espèce  que  la  nôtre. 

Ses  manières  et  sa  conversation  me  rendirent  un  peu 
confuse  au  commencement,  abrutie  comme  je  le  suis  ; 


JOURNAL 

mais  au  bout  de  cinq  minutes  j'étais  très  heu- 
reuse. 

Il  me  conduisit,  à  son  bras,  devant  les  principaux 
tableaux  et  par  tous  les  salons.  La  salle  à  manger  est 
superbe.  On  me  donna  la  place  d'honneur  à  droite,  à 
gauche  le  prince  et  mon  père.  Plus  loin,  plusieurs 
personnes  qui  ne  furent  pas  présentées  et  qui  vinrent 
humblement  prendre  leurs  places  :  —  les  tenanciers 
du  moyen  âge. 

Tout  allait  à  ravir,  quand  il  m'arrive  un  malaise,  la 
tête  me  tourne;  je  me  levai  de  table,  et  d'ailleurs  on 
avait  fini. 

Entrée  au  salon  mauresque,  je  m'assis  et  je  me  suis 
presque  trouvée  ma).  On  me  montra  les  tableaux,  les 
statuettes,  le  portrait  du  prince  Basile  et  sa  chemise 
tachée  de  sang,  suspendue  dans  une  armoire  à  laquelle 
le  portrait  sert  de  battant.  On  me  mena  voir 
les  chevaux;  mais  je  ne  voyais  rien  et  nous  dûmes 
partir. 

Samedi  44  octobre.  —  J'ai  reçu  des  robes  de  Paris; 
je  me  suis  habillée  et  je  suis  sortie  avec  Paul. 

Poltava  est  une  ville  plus  intéressante  qu'on  ne  le 
pense.  Il  y  a  d'abord  de  remarquable  la  petite  église  de 
Pierre  le  Grand.  Elle  est  en  bois  et  on  a  fait  pour  la 
conserver  un  é!lii  en  briques;  entre  cet  étui  et  les  murs 
de  l'église,  un  homme  peut  passer  librement. 

Tout  à  côté  de  l'église  se  trouve  la  colonne  dressée 
à  l'endroit  même  où,  après  avoir  gagné  la  bataille  du 

juin  1709,  l'empereur  a  daigné  se  reposer  assis  sur 
une  pierre.  La  colonne  est  en  bronze. 

J'entrai  dans  la  vieille  église  de  bois,  je  me  mis  à 
genoux  et  j'ai  touché  trois  fois  le  plancher  de  mon 
front.  On  dit  qu'en  faisant  ainsi  dans  ute  église  où  l'on 


DE  MkRIE  BASHK1RTSEFF. 


335 


se  trouve  pour  la  première  fois,  la  chose  pour  laquelle 
on  prie  se  réalisera. 

En  poursuivant  mes  visites  aux  curiosités,  je  suis 
allée  voir  le  grand  couvent  de  Poltava . 

Il  se  trouve  au  sommet  de  la  seconde  colline.  Poltava 
est  située  sur  deux  collines. 

Il  n'y  a  là  de  remarquable  que  l'iconostase  en  bois 
miraculeusement  sculpté. 

C'est  là  qu'est  enterré  mon  aïeul,  le  père  de  grand- 
papa  Babanine;  j'ai  salué  sa  tombe. 

Mardi  i  7  octobre.  —  Nous  jouions  au  croquet. 

—  Pacha,  que  feriez-vous  à  la  personne  qui  m'au- 
rait offensée,  cruellement  offensée? 

—  Je  la  .tuerais,  répondit-il  simplement. 

—  Vous  avez  sur  la  langue  de  fort  belles  paroles  I!! 
mais  vous  riez,  Pacha. 

—  Et  vous  ? 

On  m'appelle  le  diable,  l'ouragan,  le  démon,  la 
tempête. . .  Je  suis  tout  cela  depuis  hier. 

Je  ne  deviens  unpeu  tranquille  que  pour  émettre  des 
opinions  plus  diverses  les  unes  que  les  autres  sur 
l'amour. 

Mon  cousin  a  des  pensées  idéalement  vastes  et  Dante 
aurait  pu  lui  emprunter  son  divin  amour  pour  la 
Béatrix. 

—  Je  serai  sans  doute  amoureux,  dit-il,  mais  je  ne 
me  marierai  pas. 

—  Comment,  homme  vert,  mais  on  rosse  les  gens 
pour  de  pareilles  paroles  ! 

—  Parce  que. . .  continua-t-il,  je  voudrais  que  mon 
amour  durât  toujours,  au  moins  dans  l'imagination, 
conservant  sa  pureté  divine  et  sa  violence. . .  Le  ma- 
riage éteint  l'amour,  justement  parce  qu'il  le  donne. 


336 


JOURNAL 


—  Oh  !  oh  I  fis-je. 

—  Très  bien,  dit  sa  mère,  pendant  que  l'orateur 
farouche  rougissait  et  s'anéantissait,  confus  de  ses 
propres  paroles. 

Et  au  milieu  de  tout  cela,  je  me  regardais  dans  la 
glace  et  me  coupais  les  cheveux,  devenus  trop  longs, 
sur  le  front. 

—  Tenez,  dis-je  à  l'homme  vert,  en  lui  jetant  une 
petite  touffe  de  fils  d'or  roussis,  je  vous  les  donne  pour 
souvenir. 

Non  seulement  il  les  prit,  mais  sa  voix,  son  regard 
tremblèrent;  et  comme  je  les  lui  voulus  reprendre,  il 
me  regarda  si  drôlement,  comme  un  enfant  s'étant 
emparé  d'un  joujou  qui  lui  semble  un  trésor. 

Je  donnai  h  mon  cousin  à  lire  Corinne;  après  quoi, 
il  partit. 

Corinne  et  lord  Melvil  traversent  à  pied  le  pont 
Saint-Ange. . .  «  C'est  en  passant  sur  ce  pont,  dit  lord 
Melvil,  qu'en  retournant  du  Capitole  j'ai  pour  la  pre- 
mière fois  longtemps  pensé  à  vous.  »  Je  ne  sais  vrai- 
ment ce  qu'il  y  a  dans  cette  phrase...  maïs  elle  m'a 
fait  littéralement  pâmer  hier  soir. . .  D'ailleurs,  c'est 
ainsi  chaque  fois  que  je  la  retrouve  en  ouvrant  ce  livre. 

—  Nem'a-t-on  pas  dit  quelque  chose  de  semblable? 
11  y  a  dans  ces  quelques  mots  tout  simples  quelque 

chose  de  magique,  peut-être  est-ce  leur  simplicité  ?  ou 
bien  l'association?... 

Vendredi  20  octobre.  —  A  huit  heures  du  matin, 
par  un  temps  gris  et  la  terre  noire  légèrement  poudrée 

de  neige  comme  la  figure  de  Mme  B  ;  nous  sommes 

déjà  en  chasse.  Michel  a  amené  sa  meute  de  lévriers. 
A  peine  aux  champs,  je  me  mis  à  cheval  sans  me 
débarrasser  de  la  pelisse  que  j'attachai  avec  une  cour- 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


337 


roie  autour  de  ma  taille;  on  me  donne  trois  chiens  en 
laisse. 

La  gelée,  la  neige,  les  chevaux  et  les  têtes  fines  de 
lévriers  me  remplissaient  de  joie,  je  triomphais. 

Pacha,  à  cheval  comme  moi,  était  très  aimable,  cf 
q^uilui  va  très  mal  et  me  déconcerte...  Pourtant  non, 
ses  changements  d'humeur  ne  sont  pas  à  dédaigner. 

—  Pacha,  il  y  a  une  personne  qui  me  gêne  horri- 
blement (rassurez-vous,  ce  n'est  pas  ma  tante  T...)  et 
cette  personne  je  voudrais  d'une  manière  polie  l'exter- 
miner. 

—  Bien  ;  disposez  de  moi. 

—  Vraiment? 

—  Essayez. 

—  Parole  d'honneur?  Et  vous  ne  direz  rien? 

—  Parole  d'honneur,  rien  à  personne  

A  cause  de  ces  quelques  mots,  il  existe  à  présent 
entre  moi  et  l'homme  vert  une  sorte  de  lien. 

Nous  avons  à  nous  parler  bas,  en  anglais,  quand  sa 
mère  n'est  pas  là. 

Pacha  voulut  continuer  à  faire  l'aimable,  je  lui  ai 
donné  mes  deux  mains  à  baiser,  une  poésie  de  Victor 
Hugo  à  lire,  je  le  traite  en  frère,  comme  il  est. 

Lundi  23  octobre.  —  Hier,  nous  nous  fourrâmes 
dans  un  coupé  à  six  chevaux  et  nous  partîmes  pour 
Poltava. 

Le  voyage  fut  gai.  Les  pleurs  à  l'heure  de  quitter 
le  toit  paternel  provoquèrent  un  épanchement  géné- 
ral, et  Pacha  s'écria  qu'il  était  amoureux  fou. 

—  Je  jure  que  c'est  vrai,  s'écria-t-il;  mais  je  ne  dirai 
pas  de  qui. 

— Si  vous  n'êtes  pas  amoureux  de  moi,  m'écriai-je, 
je  vous  maudisl 


338 


JOURNAL 


J'avais  froid  aux  pieds,  il  ôta  sa  pelisse  et  m'en  cou* 
vrit  les  pieds. 

—  Pacha,  jurez-moi  de  dire  la  vérité. 

—  Je  vous  le  jure. 

—  De  qui  êtes  vous  amoureux  ? 

—  Pourquoi? 

—  Cela  m'intéresse,  nous  sommes  parents,  je  suis 
curieuse  et  puis...  et  puis...  ça  m'amuse. 

—  Vous  voyez,  cela  vous  amuse! 

—  Sans  doute,  mais  ne  prenez  pas  ie  mot  dans  un 
sens  mauvais,  je  m'intéresse  à  vous,  vous  êtes  un  brave 
garçon . 

—  Vous  voyez  bien  que  vous  riez,  vous  vous  mo- 
querez de  moi  après. 

—  Voici  ma  main,  et  ma  parole  que  je  ne  ris  pas. 
Mais  ma  figure  riait . 

—  De  qui  êtes- vous  amoureux  ? 

—  De  vous. 

—  Bien  vrai  ? 

—  Parole  d'honneur  !  Je  ne  parle  jamais  comme 
dans  les  romans,  et  faut-il  donc  tomber  à  genoux  et  dé- 
biter un  tas  de  bêtises  ? 

—  Oh!  mon  cher,  vous  parodiez  quelqu'un  que  je 
connais. 

—  Gomme  il  vous  plaira,  Moussia,  mais  je  dis  la  vérité. 

—  Mais,  c'est  une  folie  I 

—  Eh  !  sans  doute,  c'est  ce  qui  me  plaît  !  C'est  un 
amour  sans  espoir,  c'est  ce  qu'il  me  fallait.  J'avais 
besoin  de  souffrir,  de  me  tourmenter,  et  puis,  quand 
la  personne  sera  partie,  j'aurai  à  quoi  songer,  quoi 
regretter.  Je  me  martyriserai,  ce  sera  mon  bonheur.' 

—  Homme  vert  I 

—  Homme  vert?  homme  vert? 

—  Mais  nous  sommes  frère  et  sœur. 


TE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


339 


—  Non,  cousins. 

—  C'est  la  même  chose. 

—  Oh  !  non. 

Alors,  je  me  mis  à  taquiner  mon  amoureux.  — 
Toujours  celui  que  je  ne  cherche  pas  ! 

Je  partis  avec  Paul,  renvoyant  Pacha  à  Gavronzi. 
A  la  gare  nous  vîmes  le  comte  M....  et  ce  fut  lui  qui 
me  rendit  les  quelques  petits  services,  là,  et  en  wagon. 

On  me  réveilla  à  la  troisième  station  et  j'ai  passé 
devant  le  comte  tout  endormi  pour  l'entendre  me  dire: 

—  Je  ne  me  suis  pas  endormi  exprès  pour  vous 
voir  passer. 

On  m'attendait  à  Tcherniakovka  ;  mais  je  me  cou- 
chai de  suite  brisée,  oh!  brisée! 

Etienne  et  Alexandre  avec  leurs  femmes  et  les  en- 
fants me  vinrent  trouver  dans  mon  lit. 

Je  veux  retourner  auprès  des  miens!  Déjà  ici,  je  me 
sens  mieux.  Là.  je  serai  tranquille. 

J'a\  vu  ma  nourrice  Marthe. 

Mardi  24  octobre.  —  Je  n'ai  pas  eu  d'enfance,  mais 
la  maison  où  j'ai  vécu  toute  petite  m'est  sympathique, 
sinon  chère.  Je  connais  tout  le  monde  et  toutes 
choses.  Les  serviteurs  de  pères  en  fils,  vieillis  à  notre 
service,  s'étonnent  de  me  voir  si  grande  et  je  jouirais 
de  quelque  doux  souvenir  si  mon  esprit  n'était  empoi- 
sonné par  les  préoccupations  présentes. 

On  m'appelait  Mouche,  Mouka,et  comme  je  ne  pou- 
vais aspirer  l'A/  à  la  russe,  je  disais,  comme  les  Fran- 
çais, Moucha,  ce  qui  veut  dire:  martyrisation.  Une 
lugubre  coïncidence. 

J'ai  rêvé  d'A....  pour  la  première  fois  depuis  Nice. 

Bominica  et  sa  fille  arrivèrent  le  soir  à  la  suite  de 
mon  billet  de  ce  matin.  On  resta  longtemps  dans  la 


340 


JOURNAL 


salle  à  manger  qui  communique  avec  la  salle  par  un 
arc  sans  draperie. 

Ma  robe  Agrippine  a  un  grand  succès.  J'ai  chanté  en 
marchant  pour  dominer  cette  peur  qui  me  gagne  tou- 
jours lorsque  je  chante. 

Pourquoi  écrire?  Qu'ai-je  à  raconter  ?  Je  dois  ennuyer 
les  gens  à  périr...  Patience  ! 

Sixte-Quint  n'était  qu'un  gardeur  de  pourceaux,  et 
Sixte-Quint  devint  pape! 

Reprenons. 

Avec  Lola,  il  m'arriva  comme  un  courant  d'air  de 
Rome...  Il  me  semblait  que  nous  revenions  de  l'Opéra 
ou  du  Pincio. 

L'immense  bibliothèque  de  grand-papa  offre  un  im- 
mense choix  d'ouvrages  curieux  et  rares.  J'en  ai  choisi 
quelques-uns  pour  lire  avec  Lola. 

Jeudi  26  octobre.  —  Béni  soit  le  chemin  de  fer  ! 
Nous  sommes  à  Kharkoff,  chez  le  fameux  aubergiste 
Andrieux,  —  partis  sur  les  chevaux  âgés  de  trente 
ans, les  chevaux  de  grand-papa.  Et  le  départ  a  été  un  vé- 
ritable feu  d'artifice  de  gaieté  simple  et  honnête.  On 
respire  autrement  avec  des  gens  qui  ne  vous  veulent 
que  du  bien. 

Ma  colère  est  passée  et,  de  nouveau,  je  rêve  à  Pie- 
tro.  Au  théâtre,  je  n'écoutais  pas  la  pièce  et  je  rêvais, 
mais  je  suis  dans  l'âge  où  l'on  rêve  à  quoi  que  ce  soit, 
pourvu  qu'on  rêve. 

Dois-je  aller  à  Rome,  ou  travailler  à  Paris? 

C'est  crevant,  la  Russie  telle  que  les  circonstances 
me  la  font.  Mon  père  m'appelle  télégraphiquement. 

Samedi  27  octobre.  — En  revenant  de  Tcherniakow 
dans  notre  vieux  nid,  je  trouvai  une  lettre  de  papa. 


DE  MARIE  BAS11KIRTSEFF. 


341 


Et  pendant  toute  la  soirée,  Alexandre  et  sa  femme 
n'ont  fait  que  me  conseiller  d'emmener  mon  père  à 
Rom?. 

—  Tu  le  peux,  dit  Nadine,  fais-le,  ce  sera  un  vrai 
bonheur. 

Je  répondis  par  monosyllabes,  car  je  me  suis  fait 
une  espèce  de  promesse  de  ne  parler  de  cela  à  per- 
sonne. 

Chez  moi,  j'ai  décroché  une  à  une  toutes  les  images 
couvertes  d'or  et  d'argent.  Je  les  placerai  dans  mon 
oratoire,  là-bas. 

Dimanche  29  (4  7)  octobre.  —  J'ai  décroché  les 
tableaux  comme  j'ai  décroché  les  images.  Il  y  a  un 
Véronèse,  dit-on,  un  Dolci;  mais  je  le  saurai  à  Nice. 
Une  fois  en  train,  j'aurais  voulu  tout  emporter.  L'oncle 
Alexandre  semblait  mécontent,  mais  le  premier  pas 
me  coûta  seul;  une  fois  partie  j'étais  à  mon  aise. 

Nadine  est  la  protectrice  des  écoles  voisines.  Elle  a 
entrepris  avec  une  énergie  admirable  l'œuvre  de  la  ci- 
vilisation de  nos  paysans. 

.  Ce  matin  je  suis  sortie  avec  Nadine  voir  son  école,  et 
ensuite  je  me  suis  fatiguée  à  démêler  les  vieilles  bardes 
et  à  les  donner  à  droite  et  à  gauche.  Il  arriva  une 
foule  de  femmes  qui  avaient  chacune  servi  ou  été  près 
de  la  maison;  il  fallut  donner. 

Il  est  probable  que  je  ne  reverrai  plus  Tchernia- 
koff.  Longtemps  j'ai  erré  de  chambre  en  chambre  et 
cela  m'a  été  vraiment  bien  doux.  On  se  moque  des 
gens  qui  trouvent  des  souvenirs,  des  douceurs,  dans 
les  meubles  et  les  tableaux,  qui  leur  disent  :  Bonjour, 
adieu;  qui  voient  comme  des  amis  dans  ces  morceaux 
de  bois  et  d'étoffe,  qui,  à  force  de  vous  servir  et  d'être 

M.  B. 


3î2 


JOURNAL 


sous  vos  yeux,  prennent  une  parcelle  de  votre  vie  et 
semblent  une  partie  de  votre  existence. 

Moquez-vous!  Les  sentiments  les  plus  subtils  sont  les 
plus  facilement  ridiculisés.  Et  où  la  moquerie  règne, 
la  suprême  finesse  du  sentiment  disparaît. 

Mercredi  1er  novembre.  —  Aussitôt  Paul  sorti,  je  me 
suis  trouvée  seule  avec  cet  être  honnête  et  admirable 
qui  se  nomme  Pacha. 

—  Alors,  je  vous  plais  toujours? 

—  Ah!  Moussia,  comment  voulez- vous  qu'on  vous 
en  parle  l 

—  Mais  simplement.  Pourquoi  ces  réticences?  Pour- 
quoi ne  pas  être  simple  et  franc?  Je  ne  me  moquerai  pas; 
si  je  ris,  ce  sont  les  nerfs  et  rien  d'autre.  Alors  je  ne 
vous  plais  plus?... 

—  Pourquoi? 

—  Ahl  mais,  pour,  pour...  je  ne  sais  plus. 

—  On  ne  peut  pas  se  rendre  compte  de  cela. 

—  Si  je  ne  vous  plais  pas,  vous  pouvez  le  dire,  vous 
êtes  assez  franc  pour  cela,  et  moi,  assez  indifférente... 
Voyons  ,  est-ce  le  nez?  ou  les  yeux? 

—  On  voit  que  vous  n'avez  jamais  aimé. 
— -  Pourquoi? 

—  Parce  que  du  moment  où  Ton  analyse  les  traits, 
où  le  nez  prime  les  yeux,  ou  les  yeux  la  bouche... 
cela  veut  dire  qu'on  n'aime  pas. 

~  C'est  tout  à  fait  vrai;  qui  vous  l'a  dit? 

—  Personne. 

—  Ulysse? 

—  Non...  reprit-il;  on  ne  sait  pas  ce  qui  plaît.,  .je  voua 
dirai  franchement...  c'est  votre  air,  vos  manières,  votre 
caractère  surtout. 

—  Il  est  bon? 


DE  MARIE  BÀSBKIRTSEFF. 


343 


—  Oui,  à  moins  que  vous  nejoùiez  la  comédie,  ce  qu'il 
est  impossible  de  faire  toujours. 

—  Encore  vrai...  Et  ma  figure? 

•  Il  y  a  des  beautés...  ce  qu'on  nomme  classiques. 

—  Oui,  nous  le  savons.  Après? 

—  Après?  Il  y  a  des  femmes  qu'on  voit  passer,  qu'on 
dit  jolies,  et  on  n'y  pense  plus  après...  Mais  il  y  a  des 
figures  qui...  sont  jolies  et  charmantes...  et  qui  laissent 
une  longue  impression,  un  sentiment  agréable...  char- 
mant. 

—  Parfait...  et  puis? 

—  Comme  vous  questionnez  ! 

—  Je  profite  de  l'occasion  pour  savoir  un  peu  ce 
qu'on  pense  de  moi;  je  ne  rencontrerai  pas  de  sitôt  un 
autre  que  je  pourrai  questionner  ainsi,  sans  me  com- 
promettre. Et  comment  cela  vous  a-t-il  pris?  C'est 
venu  tout  à  coup,  ou  peu  à  peu? 

—  Peu  à  peu. 

—  Hum,  hum! 

—  C'est  mieux,  c'est  plus  solide.  Ce  qu'on  aime  en 
un  jour,  on  cesse  de  l'aimer  en  un  jour,  tandis  que... 

—  Rimez  donc...  ça  dure  toujours  ! 

—  Oui,  toujours. 

La  conversation  dura  longtemps  encore,  et  je  me 
mis  à  éprouver  un  respect  considérable  pour  cet 
homme  dont  l'amour  est  respectueux  comme  une  reli- 
gion et  qui  ne  l'a  jamais  souillé  ni  d'une  parole  ni 
d'un  regard...  profane. 

—  Aimez-vous  à  parler  d'amour?  demandai-je  tout 
d'un  coup. 

—  Non  ;  en  parler  avec  indifférence,  c'est  une  profa* 
nation. 

—  Cependant  ça  amuse. 

—  Amuse  !  se  récria  t-i? 


344 


JOURNAL 


—  Ahî  Pacha,  la  vie  est  une  grande  misère...  Ai-je 
jamais  été  amoureuse? 

—  Jamais,  répondit-il. 

—  Pourquoi  le  pensez-vous  ? 

—  A  cause  de  votre  caractère,  vous  ne  pouvez 
aimer  que  par  caprice...  Aujourd'hui  un  homme, 
demain  une  robe,  après-demain  un  chat. 

—  Je  suis  enchantée  lorsqu'on  pense  cela  de  moi.  Et 
vous,  mon  cherfrère,  avez-vous  jamais  été  amoureux? 

—  Je  vous  l'ai  dit.  Mais  oui,  je  vous  l'ai  dit,  vous  le 
savez. 

—  Non,  non,  ce  n'est  pas  de  cela  ijue  je  parle,  dis-je 
vivement,  mais  avant? 

—  Jamais. 

—  C'est  drôle.  Par  moments  je  ci  ois  me  tromper  et 
vous  avoir  pris  pour  plus  que  vous  n'êtes... 

On  parla  de  choses  indifférentes  et  je  montai  chez 
moi.  Voilà  un  homme,  non,  ne  le  pensons  pas  excellent, 
la  désillusion  serait  trop  désagréable.  Il  m'a  avoué 
tantôt  qu'il  se  ferait  soldat. 

—  Pour  gagner  de  la  gloire,  je  vous  le  dis  franche- 
ment. 

Eh  bien,  cette  phrase  partie  du  fond  du  cœur,  moitié 
timide  moitié  hardie,  et  vraie  comme  la  vérité,  m'a 
fait  un  énorme  plaisir.  Je  me  flatte  peut-être;  mais  il 
me  semble  que  l'ambition  lui  était  inconnue.  Je  crois 
me  rappeler  l'effet  étrange  que  produisirent  mes  pre- 
mières phrases  d'ambition,  et  un  jour  que  je  parlais 
dans  ce  sens  tout  en  peignant,  l'homme  vert  se  leva 
subitement  et  se  mita  arpenter  la  chambre  en  mur- 
murant : 

—  Il  faut  faire  quelque  chose,  il  faut  faire  quelque 

chose  I 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


345 


Jeudi  2  novembre.  —  Mon  père  me  «  chicane  »  sur 
tout.  Cent  fois  j'ai  envie  de  tout  envoyer  au  diable  et 
cent  fois  je  me  retiens,  ce  qui  me  cause  une  peine 
indicible. 

Il  fallut  un  «  tas  d'histoires  »  pour  l'amener  àPoltava 
ce  soir.  A  l'assemblée  de  la  noblesse,  un  piano  quatuo- 
riste  donne  un  concert.  Je  voulusy  aller  pour  me  faire 
voir,  et  ce  sont  des  obstacles  sans  fin. 

Ce  n'est  pas  assez  de  ne  m'avoir  pas  procuré  le 
moindre  plaisir,  d'avoir  chassé  ceux  qui  pouvaient 
m'être  des  égaux,  d'avoir  fait  la  sourde  oreille  à  toutes 
mes  insinuations  et  même  à  mes  demandes  concernant 
un  fichu  spectacle  d'amateurs.  Ce  n'est  pas  assez!  Voilà 
qu'au  bout  de  trois  mois  de  câlineries,  de  gentillesses,  de 
frais  d'esprit,  d'amabilité,  j'obtiens...  une  forte  oppo- 
sition à  ce  que  j'aille  à  ce  misérable  concert.  Ce  n'est 
pas  tout,  et  de  ceci  je  vins  à  bout,  mais  alors  il  fallut 
faire  une  histoire  sur  le  choix  de  la  toilette.  Il  fallut 
m'imposer  une  robe  de  laine,  un  costume  de  prome- 
nade. Que  c'est  petit,  tout  cela,  que  c'est  indigne  d'êtres 
intelligents! 

Je  n'avais  pas  absolument  besoin  de  mon  père. 
J'avais  Nadine  et  l'oncle  Alexandre,  Paul  et  Pacha, 
mais  je  l'emmenai  par  caprice  et  à  mon  grand  déplaisir. 

Mon  père  me  trouva  trop  belle  et  ce  fut  une  autre 
histoire,  il  eut  peur  que  je  parusse  trop  différente  des 
dames  de  Poltava,  et  il  me  supplia  cette  fois  de  me 
mettre  autrement,  lui  qui  m'avait  priée  de  m'habiller 
ainsi  à  Kharkoff.  Il  en  résulta  une  paire  de  mitaines 
mises  en  pièces,  des  yeux  furibonds,  une  humeur  de 
l'autre  monde  et...  aucune  modification  dans  ma  mise. 
Nous  arrivâmes  à  la  moitié  du  concert,  j'entrai  au  bras 
de  mon  père,  la  tête  haute  et  de  l'air  d'une  femme  sûre 
d'être  admirée...  Nadine,  Paul  et  Pacha  suivaient.  Je 


346 


JOURNAL 


passai  devant  Mmt  Abaza  sans  la  saluer,  et  nous  noua 
plaçâmes  au  premier  rang  à  côté  d'elle. 

J'ai  été  chez  Mlle  Dietrich  qui,  devenue  Mme  Abaza, 
ne  m'a  pas  rendu  ma  visite.  Je  me  tins  avec  une  as- 
surance insolente  et  ne  la  saluai  pas,  malgré  tous  sef 
regards.  Nous  fûmes  de  suite  entourées  par  tout  I<» 
monde.  Tous  ces  nigauds  du  Club,  qui  est  dans  la 
même  maison,  vinrent  dans  la  salle  «  pour  voir  ». 

Le  concert  finit  vite  et  nous  partîmes  accompagnés 
des  cavaliers  d'ici. 

—  As-tu  salué  Mme  Abaza?  demanda  à  plusieurs 
reprises  mon  père. 

—  Non. . 

Et,  sur  ce,  je  fis  une  tirade  où  je  conseillai  de  moins 
mépriser  les  autres  et  de  se  regarder  avant  soi-même.  Je 
le  piquai  au  vif,  en  sorte  qu'il  retourna  au  club  et  re- 
vint me  dire  qu'Abaza  en  appelait  à  tous  les  domes- 
tiques de  l'hôtel,  et  assurait  m'avoir  rendu  visite  le 
lendemain  même  avec  sa  nièce. 

Du  reste,  mon  père  était  radieux  ;  on  l'avait  comblé 
de  compliments  sur  mon  compte. 

Samedi  4  novembre  [23  octobre).  —  Je  devais  prévoir 
que  mon  père  saisirait  toutes  les  occasions  grandes 
ou  petites  pour  se  venger  de  sa  femme.  Je  me  le 
disais  vaguement;  mais  je  crus  en  la  bonté  de  Dieu. 
Maman  n'est  pas  fautive,  on  ne  peut  pas  vivre  avec  un 
pareil  homme.  11  s'est  tout  à  coup  révélé.  Je  puis  ju- 
ger à  présent. 

Ii  neige  depuis  ce  matin,  la  terre  est  blanche  et  les 
arbres  sont  couverts  de  givre,  ce  qui  produit  des  teintes 
délicieusement  vagues  vers  le  soir.  On  voudrait  s'en- 
foncer dans  ce  brouillard  grisâtre  de  la  forêt,  cela 
semble  un  autre  monde. 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


347 


Mais  le  doux  balancement  de  la  voiture,  le  parfum 
Jélicieux  de  la  première  neige,  le  vague,  le  soir,  toutes 
fes  puissances  calmantes,  ne  diminuèrent  en  rien  mes 
soubresauts  d'indignation  au  souvenir  d'A...,  souvenir 
qui  me  traque  comme  une  bête  fauve  et  qui  ne  me 
donne  pas  un  instant  de  tranquillité. 

A  la  campagne,  à  peine  fûmes-nous  au  salon  que 
mon  père  commença  à  lancer  ses  coups  d'épingle  et 
enfin,  voyant  que  je  me  taisais,  il  s'écria  : 

—  Ta  mère  me  dit  que  je  finirai  mes  jours  chez  elle 
à  la  campagne!  Jamais! 

Répondre,  c'eût  été  partir  à  l'instant  même.  —  Encore 
ce  sacrifice,  pensai-je,  et  au  moins  j'aurai  tout  fait,  je 
ne  m'accuserai  pas.  Je  demeurai  assise  et  je  ne  dis 
pas  un  mot;  seulement  je  me  souviendrai  longtemps  de 
cette  minute,  tout  mon  sang  s'est  arrêté,  et  mon  cœur 
cessa  de  battre  un  instant  pour  palpiter  ensuite  comme 
un  oiseau  dans  l'agonie. 

Je  me  mis  à  table,  toujours  muette  et  d'un  air  déli- 
béré. Mon  père  comprit  son  erreur  et  se  mit  à  tout 
trouver  mauvais,  à  gronder  les  domestiques  avec  affec- 
tation pour  avoir  ensuite  pour  excuse  un  état  d'irrita- 
tion. 

Tout  à  coup  il  s'assit  sur  le  bord  de  mon  fauteuil  et 
m'entoura  de  ses  bras.  Je  me  dégageai  aussitôt. 

—  Ohl  non,  dis-je  d'une  voix  ferme  et  qui  n'avait 
cette  fois  aucun  accent  pleurard.  Je  ne  veux  pas  rester 
près  de  toi. 

—  Mais  si,  mais  si  ! 

Et  il  tâchait  de  tourner  à  la  plaisanterie. 

—  Mais  c'est  moi  qui  devrais  me  fâcher,  ajouta-t-il, 

—  Aussi  je  ne  me  fâche  point... 

Mardi  7  novembre.  —  J'ai  cassé  mon  miroir!  Morl 


348 


JOURNAL 


ou  grand  malheur.  Cette  superstition  me  glace  et 
quand  on  regarde  par  la  fenêtre  on  est  encore  plus 
glacé.  Tout  est  blanc  sous  un  ciel  gris  perle.  Il  y  a 
longtemps  que  je  n'ai  vu  un  pareil  tableau. 

Paul,  avec  cette  avidité  naturelle  de  la  jeunesse,  de 
montrer  aux  nouveaux  du  nouveau,  fit  atteler  un  petit 
traîneau  et  m'emmena  promener  tout  triomphant.  Ce 
traîneau  est  bien  impertinent  de  s'appeler  ainsi,  c'est 
tout  bonnement  quelques  misérables  bûches  clouées 
ensemble,  remplies  de  foin  et  recouvertes  d'un  tapis. 
Le  cheval,  étant  très  près,  nous  lançait  la  neige  au 
visage,  dans  les  manches,  dans  mes  pantoufles,  dans 
les  yeux.  Celte  poussière  glacée  recouvrait  les  triples 
dentelles  sur  ma  tête  et  s'amassant  dans  les  plis, 
gelait. 

—  Vous  m'avez  dit  de  venir  à  l'étranger  en  même 
temps  que  vous,  dit  tout  à  coup  l'homme  vert. 

—  Oui,  et  pas  par  caprice  ;  vous  me  feriez  une  grâce 
en  venant  et  vous  ne  voulez  pasl  Vous  ne  faites  rien 
pour  moi,  pour  qui  ferez-vous  donc? 

—  Eh!  vous  savez  bien  pourquoi  je  ne  peux  pas 
yenir. 

—  Non. 

—  Mais  vous  le  savez...  c'est  parce  qu'en  partant 
avec  vous  je  continuerais  de  vous  voir  et  que  cela  me 
fait  un  mal  affreux  ! 

—  Et  pourquoi  ? 

—  Parce  que...  je  vous  aime. 

—  Mais  en  venant,  vous  me  rendriez  un  tel  service  1 

—  Moi,  vous  être  utile! 

—  Oui. 

—  Non,  je  ne  peux  pas  venir...  je  vous  regarderai 
de  loin...  Et  si  vous  saviez,  reprit-il  d'une  voix  douce 
etnavrante,  si  vous  saviezce  que  je  souffre  quelquefois..* 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF, 


349 


Il  i^at  avoir  ma  force  morale  pour  paraître  toujours  le 
même  et  calme.  Ne  vous  voyant  plus... 

—  Vous  m'oublierez. 

—  Jamais. 

—  Mais  alors  ? 

Mon  accent  avait  perdu  toute  teinte  de  raillerie, 
j'étais  touchée. 

—  Je  ne  sais  pas,  dit-il;  seulement  cet  état  de  choses 
me  fait  trop  mal. 

—  Pauvre!... 

Je  me  repris  aussitôt,  cette  pitié  est  une  insulte. 

Pourquoi  est-  ce  si  délicieux  d'entendre  les  confes- 
sions des  souffrances  qu'on  cause?  Plus  on  est  malheu- 
reux d'amour  pour  vous,  plus  vous  êtes  heureuse. 

—  Venez  avec  nous,  mon  père  ne  veut  pas  emmener 
Paul,  venez. 

—  Je... 

—  Vous  ne  pouvez  pas  —  nous  le  savons.  Je  ne  vous 
en  prie  plus.  Assez  I 

Je  pris  un  air  d'inquisition  ou  comme  une  personne 
qui  s'apprête  à  bien  s'amuser  d'une  méchanceté. 

—  Alors  j'ai  l'honneur  d'être  votre  première  passion? 
c'est  admirable!  Vous  êtes  un  menteur. 

—  Parce  que  ma  voix  ne  change  pas  de  ton,  et 
parce  que  je  pleure  pas  !  J'ai  une  volonté  de  fer,  voilà 
tout. 

—  Et  moi  qui  voulais  vous  donner...  quelque  chose. 

—  Quoi  ? 

—  Ça. 

Et  je  lui  montrais  une  petite  image  de  la  Vierge  sus- 
pendue h  mon  cou  par  un  ruban  blanc  : 

—  Donnez-la-moi. 

—  Vous  ne  la  méritez  pas. 

—  Eh  !  Moussia,  fît-il  en  soupirant,  je  vous  assure 

M.  B.  30 


350 


JOURNAL 


que  je  la  mérite.  Ce  que  je  sens,  c'est  un  attachement 

de  chien,  un  dévouement  sans  bornes... 

—  Approchez,  jeune  homme,  et  je  vous  donnerai  ma 
bénédiction. 

—  Votre  bénédiction? 

—  Ma  vraie.  Si  je  vous  fais  parler  ainsi  c'est  pour 
savoir  un  peu  ce  que  sentent  ceux  qui  aiment,  car  sup- 
posez que  je  me  mette  à  aimer  un  jour...  il  faudra 
bien  que  j'en  reconnaisse  les  symptômes. 

—  Donnez-moi  cette  image,  dit  l'homme  vert  qui  ne 
la  quittait  pas  des  yeux. 

Il  s'agenouilla  sur  la  chaise,  dont  le  dossier  me  ser- 
vait d'appuie-bras,  et  voulut  prendre  l'image,  mais  je 
l'arrêtai. 

« —  Non,  non,  au  cou. 

Et  je  la  lui  passai  au  cou  toute  chaude  encore  de  moi. 

—  Oh!  fît-il,  pour  cela,  merci,  bien  merci  1 

Et  il  me  baisa  la  main  tout  seul,  pour  la  première 
fois. 

Mercredi  8  novembre.  —  Il  y  a  un  archine  de 
neige  par  terre,  mais  le  temps  est  clair  et  beau.  On 
alla  de  nouveau  se  promener  dans  un  traîneau  plus 
grand  et  aussi  mal  organisé,  car  la  neige  n'est  pas 
encore  assez  ferme  pour  supporter  les  lourds  traîneaux 
à  fers. 

Paul  conduisait,  et  profitant  des  moments  où  Pacha 
était  le  plus  mal  assis,  il  lançait  les  chevaux  à  fond  de 
irain,  nous  éclaboussant  de  neige  et  faisant  crier 
l'homme  vert  et  rire  ma  vénérée  personne.  Il  nous 
mena  par  de  tels  chemins  et  dans  de  tels  amas  de 
neige  que  l'on  ne  fît  que  demander  grâce  et  rire.  La 
promenade  en  traîneau,  quelque  sérieux  qu'on  soit 
semble  toujours  un  jeu  d'enfant. 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


351 


Paul  était  à  ma  droite  et  Pacha  à  ma  gauche  :  je  lui 
fis  passer  les  bras  derrière  moi,  de  façon  à  ce  que  ce 
bras,  son  corps  et  celui  de  Paul  me  fissent  comme  un 
fauteuil  bien  commode. 

Le  froid  m'épouvantait  moins;  je  n'avais  que  ma 
pelisse  et  une  toque  de  loutre,  cela  rendait  mes  mou- 
vements plus  libres  et  mes  paroles  aussi. 

Le  soir,  je  me  mis  au  piano,  je  jouai  la  lecture  de 
la  lettre  de  Vénus,  un  adorable  morceau  qui  se  trouve 
dans  la  Belle  Hélène. 

Mais  la  Belle  Hélène  est  une  composition  ravissante. 
Offenbach  commençait  et  ne  s'était  pas  encore  enca- 
naillé à  force  de  faire  des  opérettes  à  deux  sous. 

Je  jouai  fort  longtemps...  je  ne  sais  plus  quoi, 
quelque  chose  de  lent  et  de  passionné,  de  tendre  et 
d'adorable  comme  les  romances  sans  paroles  de  Men- 
delssohn,  bien  comprises,  peuvent  seules  être. 

Je  pris  quatre  tasses  de  thé  en  parlant  de  musique. 

—  Elle  a  une  grande  influence  sur  moi,  dit  l'homme 
vert,  je  me  sens  tout  étrange,  elJe  me  produit  un 
effet...  sentimental...  et  en  l'écoutant  on  dit  ce  qu'on 
n'oserait  j aurais  dire  autrement. 

—  C'est  une  traîtresse,  Pacha;  méfiez-vous  de  la  mu- 
sique, elle  fait  faire  bien  des  choses  qu'on  ne  ferait 
pas,  la  tête  reposée.  Elle  vous  empoigne,  vous  entor- 
tille, vous  entraîne...  et  puis,  c'est  terrible. 

Je  parlai  de  Rome  et  du  somnambule  Alexis. 

Pacha  écoutait  et  soupirait  dans  son  coin;  et  quand 
il  s'approcha  de  la  lumière  l'expression  de  sa  figure 
me  dit  plus  que  toutes  les  paroles  du  monde  ce  que  le 
pauvre  garçon  souffrait. 

(Remarquez  cette  vanité  féroce,  cette  avidité  de 
constater  des  ravages  dont  on  est  la  cause.  Je  suis  une 
vulgaire  coquette  ou  bien..,  non,  —  femme,  voilà  tout.) 


352 


JOURNAL 


—  Nous  sommes  mélancolique  ce  soir?  dis-je  dou- 
cement. 

—  Oui,  fit-il  avec  effort,  vous  avez  joué  et...  je  ne 
sais,  j'ai  la  fièvre,  je  crois. 

—  Allez  dormir,  mon  ami,  je  vais  monter.  Seulement 
aidez-moi  à  porter  mes  livres. 

Jeudi  9  novembre.  —  Mon  séjour  ici  m'aura  du 
moins  servi  à  connaître  la  littérature  splendide  de 
mon  pays.  Mais  de  quoi  parlent  ces  poètes  et  ces  écri- 
vains? De  là-bas. 

Et  d'abord  citons  Gogol,  notre  étoile  humoristique. 
Sa  description  de  Rome  m'a  fait  et  pleurer  et  gémir, 
et  on  ne  peut  en  avoir  une  idée  qu'en  lisant. 

Demain  ce  sera  traduit.  Et  ceux  qui  ont  eu  le  bon- 
heur de  voir  Rome  comprendront  mon  émotion. 

Oh  !  quand  donc  sortirai-je  de  ce  pays  gris,  froid,  sec, 
même  en  été,  même  au  clair  du  soleil?  Les  feuilles  sont 
chétives  et  le  ciel  est  moins  bleu  que...  là-bas. 

Vendredi  10  novembre.  J'ai  lu  jusqu'à  ce  mo- 
ment... je  suis  dégoûtée  de  mon  journal,  anxieuse, 
découragée... 

Rome,]z  ne  peux  rien  dire  de  plus. 

Je  suis  restée  cinq  minutes  avec  ma  plume  en  Tair 
et  je  ne  sais  que  dire,  tant  mon  cœur  est  plein.  Mais  le 
temps  approche  et  je  vais  revoir  A...  Revoir  A...  — me 
fait  peur.  Et  pourtant  je  crois  que  je  ne  l'aime  pas, 
j'en  suis  même  sûre.  Mais  ce  souvenir,  mais  mon  cha- 
grin, mais  l'inquiétude  sur  l'avenir,  la  crainte  d'un 
affront...  A...!  Que  ce  mot  revient  souvent  sous  ma 
plume  et  qu'il  m'est  odieux! 

Vous  pensez  que  je  veux  mourir!  Fous  que  voua 
êtes!  J'adore  la  vie  telle  qu'elle  est,  et  les  chagrins, 


DE  MARIE  BASEIKIRTSEFF. 


353 


les  déchirements,  les  larmes  que  Dieu  m'envoie,  je  les 
bénis  et  je  suis  heureuse! 

Au  fait.. .  je  me  suis  tellement  faite  à  l'idée  d'être 
malheureuse  qu'en  rentrant  en  moi-même,  enfermée 
seule  chez  moi,  loin  du  monde  et  des  hommes,  je  me 
dis  que  je  ne  suis  peut-être  pas  trop  à  plaindre... 

Pourquoi  pleurer  alors? 

Samedi  i  1  novembre.  —  Ce  matin  à  huit  heures, 
j'ai  quitté  Gavronze  et  non  sans  un  tout  léger  senti- 
ment, de  regret?...  non,  mais  d'habitude. 

Tous  les  domestiques  sortirent  dans  la  cour;  je  don- 
nai à  tous  de  l'argent  et  à  la  femme  de  ménage  un 
bracelet  en  or. 

La  neige  fond,  mais  il  en  reste  bien  assez  pour  nouà 
éclabousser  durant  le  chemin  et,  malgré  mon  vif  désir 
de  rester  la  face  découverte  pour  faire  mes  observa- 
tions philosophiques  comme  M.  Prudhornme,  je  me 
vis  forcée  par  un  vent  inexorable  à  m'emmitoufler  en- 
tièrement. 

J'entrai  droit  chez  l'oncle  Alexandre,  dont  je  vis  le 
nom  sur  la  planche,  et  il  me  raconta  l'anecdote  sui- 
vante : 

Un  monsieur  voyage  avec  un  officier  et  se  place  dans 
le  même  wagon.  On  engage  tant  bien  que  mal  une  con- 
versation sur  la  nouvelle  loi  concernant  les  chevaux. 

—  C'est  vous;  monsieur,  qui  êtes  envoyé  dans  notre 
district?  demande  le  monsieur  au  militaire. 

—  Oui,  monsieur. 

—  Alors  vous  avez  sans  doute  inscrit  les  chevaux 
isabelle  de  notre  maréchal  Bashkirtseff. 

—  Oui,  c'est  moi,  monsieur. 

Et  l'officier  en  détailla  les  qualités  et  les  défauts. 

—  Connaissez-vous  Mlîe  Bashkirtseff? 

M.  B.  30. 


354 


JOURNAL 


—  Non  ,  monsieur,  je  n'ai  pas  cet  honneur.  Je 
l'ai  seulement  vue,  mais  je  connais  M.  Bashkirtseff. 
Mlle  Bashkirtseff  est  une  ravissante  personne,  c'est  une 
vraie  beauté,  mais  une  beauté  «  indépendante,  origi- 
nale, naïve»  ;  je  l'ai  rencontrée  dans  un  wagon  près 
de  Pétersbourg,  et  elle  nous  a  positivement  frappés, 
moi  et  mes  camarades. 

—  Cela  m'est  d'autant  plus  agréable,  dit  le  monsieur, 
que  je  suis  son  oncle. 

—  Ah  !  et  moi,  monsieur,  je  me  nomme  Soumorokoff. 
Mais  votre  nom? 

—  Babanine. 

—  Enchanté. 

—  Charmé,  etc.,  etc. 

Le  comte  ne  cessait  de  répéter  que  ma  place  est  à 
Pétersbourg  et  qu'il  est  odieux  de  me  garder  à  Poltava. 
Ah!  monsieur  mon  père!! 

—  Mais  mon  oncle,  dis-je  à  Alexandre,  vous  avez 
sans  doute  inventé  tout  cela, 

—  Que  je  ne  revoie  jamais  ma  femme  et  mes  enfants, 
si  j'ai  inventé  une  seule  parole,  et  que  la  foudre  m'é- 
crase ! 

Mon  père  rage,  ce  à  quoi  je  ne  fais  pas  la  moindre 
attention. 

Poltava. —  Mercredi  1 5  novembre.  —  C'est  dimanche 
soir  que  je  suis  partie  avec  mon  père,  après  avoir  vu, 
pendant  mes  deux  derniers  jours  de  Russie,  le  prince 
Michel  et  le  reste. 

A  la  gare,  il  n'y  a  que  ma  famille  avec  moi,  mais 
beaucoup  d'inconnus  regardaient  notre  «  bataclan  » 
avec  curiosité. 

Le  voyage  seul  jusqu'à  Vienne  me  coûte  près  de 
cinq  cents  roubles.  J'ai  payé  pour  tout  moi-même.  Les 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


353 


chevaux  parlent  avec  nous  sous  l'escorte  de  Chocolat 
et  de  Kousma,  valet  de  chambre  de  mon  père. 

J'allais  en  prendre  un  autre,  mais  Kousma,  dévoré  du 
désir  de  voyager,  vint  supplier  à  la  manière  russe  de 
le  prendre. 

Chocolat  surveillera,  car  Kousma  est  une  manière 
de  lunatique,  qui  peut  très  facilement  s'oublier  à 
compter  les  étoiles  et  peut  se  laisser  enlever  les  che- 
vaux et  même  son  habit. 

Ayant  épousé  une  fille  qui  l'aimait  depuis  longtemps, 
après  la  cérémonie  il  s'enfuit  au  jardin  et  resta  plus 
de  deux  heures  à  pleurer  et  à  se  plaindre  comme  un 
fou.  Il  l'est  un  peu,  je  crois,  et  son  air  effaré  le  rend  très 
remarquable  comme  imbécillité. 

Mon  père  rageait  toujours.  Quant  à  moi,  je  me  pro- 
menais par  la  gare  comme  chez  moi.  Pacha  se  tenait 
éloigné  en  me  regardant  tout  le  temps. 

Au  dernier  moment,  on  s'aperçut  qu'un  paquet  man- 
quait; il  s'éleva  comme  une  tempête  et  on  se  mit  à  cou- 
rir de  tous  côtés.  Amélia  se  justifiait,  je  lui  reprochais 
de  mal  servir.  Le  public  écoutait  et  s'amusait  ;  ce  que 
voyant,  je  redoublais  d'éloquence  dans  la  langue  du 
Dante.  Ça  m'amusait  surtout  parce  que  le  train  nous 
attendait.  Voilà  ce  qu'il  y  a  de  beau  dans  ce  fichu  pays: 
on  y  règne. 

Alexandre,  Paul  et  Pacha  entrèrent  dans  le  coupé; 
mais  la  troisième  sonnette  annonçait  le  départ  et  on  se 
pressait  autour  de  moi. 

—  Paul,  Paul,  disait  l'homme  vert,  laisse-moi  lui 
dire  adieu,  au  moins  I 

—  Laissez-le  avancer,  dis-je. 

Il  me  baisa  la  main  et  je  Fembrassai  sur  la  joue  près 
de  l'œil.  C'est  l'usage  en  Russie,  mais  je  ne  m'y  étais 
jamais  conformée. 


JOURNAL 

On  n  attendait  que  le  sifflet  et  il  ne  tarda  pas. 

—  Eh  bien?  fis-je. 

—  J'aurai  encore  le  temps,  dit  l'homme  vert. 

Le  train  secoué  s'ébranla  lentement  et  Pacha  com- 
mença à  parler  fort  vite,  niais  ne  sachant  pas  ce  qu'il 
disait, 

—  Au  revoir,  au  revoir,  sautez  doncl 

—  Oui,  adieu,  au  revoir! 

Et  il  sauta  sur  la  plate-forme,  après  m'avoir  baisé 
encore  une  fois  la  main.  Baiser  de  chien  fidèle  et  res- 
pectueux. 

—  Eh  bien  !  eh  bien!  criait  mon  père  du  coupé,  car 
nous  étions  dans  le  corridor  du  wagon. 

Je  vins  auprès  de  lui,  mais  si  affligée  de  la  douleur 
dont  j'étais  la  cause,  que  je  me  couchai  aussitôt  et  fer- 
mai les  yeux  pour  songer  à  mon  aise. 

Pauvre  Pacha!  cher  et  noble  enfant,  si  je  regrette 
quelque  chose  en  Russie,  c'est  ce  cœur  d'or,  ce  carac- 
tère loyal,  cet  esprit  droit. 

Suis-je  vraiment  affligée?  Oui.  Comme  s'il  était  pos- 
sible d'être  insensible  au  juste  orgueil  d'avoir  un  pareil 
ami. 

Cette  nuit  de  mardi  à  mercredi,  j'ai  dormi  fort  bien 
dans  un  lit,  comme  à  l'hôtel. 

•  ♦ 

Je  suis  à  Vienne.  Physiquement  parlant,  mon  voyage 
a  été  parfait,  j'ai  bien  dormi,  bien  mangé  et  je  suis 
propre.  C'est  le  principal,  et  possible  en  Russie  seule- 
ment où  l'on  chauffe  avec  du  bois  et  où  les  wagons  ont 
des  cabinets  de  toilette. 

Mon  père  a  été  très  passable  ;  nous  avons  joué  aux 


DE  MARIE  BASniaRTSEFF. 


357 


cartes  et  nous  nous  sommes  moqués  des  voyageurs. 
Seulement,  ce  soir,  il  fit  une  histoire  à  sa  façon. 

Il  prit  une  loge  à  l'Opéra,  mais  refusa  de  m'y  accom- 
pagner, sinon  en  robe  de  voyage. 

—  Vous  profitez  de  ma  position,  lui  dis-je,  mais  je  ne 
permets  pas  qu'on  se  donne  le  luxe  de  me  tyranniser.  Je 
n'irai  pas.  Bonsoir! 

Et  me  voilà  chez  moi.  Ma  position?  oui,  je  n'ai  pas 
le  sou,  car  je  n'ai  que  des  traites  sur  Paris,  qui  ne 
peuvent  me  servir  auparavant. 

Devant  abandonner  mes  chevaux,  j'ai  donné  cinq 
cents  roubles  à  Kousma  et  suis  restée  avec  mes 
traites.  Je  le  dis  à  mon  père,  qui  s'offensa  et  prit  l'atti- 
tude la  plus  noble,  en  criant  qu'il  se  moquait  des 
dépenses  et  que  dépenser  pour  mot  ne  lui  coûtait  rien, 
tant  il  avait  dépensé  dans  sa  vie. 

Ça  sent  l'Europe  ici,  les  maisons  hautes  et  fières  me 
relèvent  les  esprits  presque  aussi  haut  que  leur  dernier 
étage.  Les  basses  habitations  de  Poltava  m'écrasaient. 
Ce  que  je  regrette,  c'est  l'éclairage  des  wagons  d'hier. 

Samedi  i  8  novembre.  —  Ce  matin  à  cinq  heures  nous 
sommes  entrés  dans  Paris. 

Nous  trouvâmes  une  dépèche  de  maman,  au  Grand- 
Ilôtel.  On  prit  un  appartement  au  premier.  Je  pris  un 
bain  et  attendis  maman.  Mais  je  suis  si  désespérée  que 
rien  ne  me  touche  plus. 

Elle  arriva  avec  Dina,  Dina  heureuse,  tranquille  et 
continuant  son  œuvre  de  sœur  de  charité,  d'ange  gar- 
dien. 

Vous  devinez  bien  que  je  n'ai  jamais  été  aussi  em- 
barrassée. Papa  et  maman!  Je  ne  savais  où  me  mettre. 

Il  y  eut  plusieurs  chocs,  mais  rien  de  trop  inquié- 
tant. 


358 


JOURNAL 


Nous  sommes  sortis,  ma  mère,  mon  père,  moi  et 
Bina.  On  dîna  ensemble,  et  on  alla  au  théâtre.  Je  me 
tins  dans  le  coin  le  plus  obscur  de  la  loge  et  les  yeux 
si  appesantis  par  le  sommeil  que  j'y  voyais  à  peine. 

Je  me  couchai  avec  maman  et,  au  lieu  de  tendres 
paroles,  après  une  si  longue  absence,  il  ne  s'échappa 
de  mes  lèvres  qu'un  torrent  de  doléances,  qui  cessèrent 
bientôt  d'ailleurs,  car  je  m'endormis. 

Lundi  21  novembre.  —  Après  avoir  dîné,  nous 
sommes  allés  voir  Paul  et  Virginie,  le  nouvel  opéra  de 
V.  Massé,  et  dont  on  dit  le  plus  grand  bien. 

Les  loges  parisiennes  sont  des  instruments  de 
torture  :  nous  étions  quatre  dans  une  première  loge  à 
cent  cinquante  francs  et  nous  ne  pouvions  remuer. 

Un  intervalle  d'une  ou  deux  heures  entre  le  dîner  et 
le  théâtre,  une  large  et  bonne  loge,  une  robe  élégante 
et  commode  :  voilà  dans  quelles  conditions  on  peut 
comprendre  et  adorer  la  musique.  J'étais  dans  des 
conditions  précisément  contraires,  ce  qui  ne  m'a  pas 
empêchée  d'écouter  de  toutes  mes  oreilles  Engally,  la 
Russe,  et  de  regarder  de  tous  mes  yeux  Gapoul,  lebien- 
aimé  des  dames.  Sûr  de  l'admiration,  le  bienheureux 
artiste  se  fendait  comme  dans  une  salle  d'escrime  en 
poussant  des  notes  déchirantes... 

Deux  heures  de  la  nuit  déjà. 

Maman,  qui  oublie  tout  pour  ne  penser  qu'à  mon 
bien-être,  a  longtemps  parlé  à  mon  père. 

Mais  mon  père  répondait  par  des  plaisanteries  ou 
bien  par  des  phrases  d'une  indifférence  révoltante. 

Enfin,  il  dit  qu'il  comprenait  bien  ma  démarchet 
que  les  ennemis  mêmes  de  maman  n'y  verraient  rien 
que  de  bien  naturel,  et  qu'il  serait  convenable  que  sa 
fille,  arrivée  à  l'âge  de  seize  ans,  eût  un  père  pour 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


359 


chaperon.  Aussi  promet-il  de  venir  à  Rome  comme 
nous  le  proposons. 
Si  je  pouvais  croire! 

Vendredi  25  novembre.  —  Jusqu'au  soir,  tout  s'est 
passe'  tant  bien  que  mal,  mais,  tout  d'un  coup,  on 
engage  une  conversation,  fort  sérieuse,  fort  modérée, 
fort  honnête  sur  mon  avenir.  Maman  s'est  exprimée 
en  termes  convenables  sous  tous  les  rapports. 

C'est  alors  qu'il  fallait  voir  mon  père!  Il  baissait  les 
yeux,  il  sifflait  et  quant  à  répondre,  nenni. 

Il  y  a  un  dialogue  pelit-russien  qui  caractérise  la 
nation  et  qui  pourra  en  même  temps  donner  une  idée 
de  la  manière  de  mon  père. 

Deux  paysans  : 

Premier  paysan.  —  Nous  marchions  ensemble  sur 
le  grand  chemin? 

Deuxième  paysan.  —  Oui,  nous  marchions. 

Pi^emier  paysan.  —  Nous  avons  trouvé  une  pelisse? 

Deuxième  paysan.  —  Nous  l'avons  trouvée. 

Premier  paysan.  —  Je  te  l'ai  donnée? 

Deuxième  paysan.  —  Tu  me  l'as  donnée. 

Premier  paysan.  —  Tu  Tas  prise  ? 

Deuxième  paysan.  —  Je  l'ai  prise. 

Premier  paysan.  —  Où  est-elle? 

Deuxième  paysan.  —  Quoi? 

Premier  paysan.  —  La  pelisse! 

Deuxième  paysan.  —  Quelle  pelisse  ? 

Premier  paysan .  —  Nous  marchions  sor  h  grand 
chemin  ? 

Deuxième  paysan.  —  Oui. 

Premier  paysan.  —  Nous  avons  trouvé  une  pelisse  1 
Deuxième  paysan.  —  Nous  l'avons  trouvée. 
Premier  paysan.  — Je  le  l'a*  donnée. 


360 


JOURNAL 


Deuxième  paysan.  —  Tu  me  Tas  donnée. 

Premier  paysan.  —  Je  l'ai  prise. 

Premier  paysan.  — Où  est-elle  donc? 

Deuxième  paysan.  —  Quoi  ? 

Premier  paysan.  —  La  pelisse  ? 

Deuxième  paysan.  —  Quelle  pelisse? 

Et  ainsi  de  suite,  jusqu'à  l'infini.  Seulement,  comme 
le  sujet  n'e'tait  pas  bien  drôle  pour  moi,  j'étouffais  et 
il  me  montait  quelque  chose  au  gosier,  qui  me  faisait 
un  mal  affreux,  surtout  parce  que  je  ne  me  permettais 
pas  de  pleurer. 

Je  demandai  h  rentrer  avec  Dina,  laissant  maman 
et  son  mari  au  restaurant  russe. 

Pendant  une  heure  entière,  je  suis  restée  immobile, 
les  lèvres  serrées  et  la  poitrine  oppressée,  ne  sachant 
ni  ce  que  je  pensais,  ni  ce  qui  se  faisait  autour 
de  moi. 

Alors  mon  père  vint  me  baiser  les  cheveux,  les 
mains,  la  figure,  avec  des  plaintes  hypocrites  et  me  dit  : 

—  Le  jour  où  tu  aurais  vraiment  besoin  de  secours 
ou  de  protection,  dis-moi  un  mot  et  je  te  tendrai  la 
main. 

J'ai  ramassé  mes  dernières  forces  et.  me  raidissant  le 
gosier,  je  répondis  : 

—  Le  jour  est  venu,  où  est  votre  main? 

—  A  présent,  tu  n'as  pas  encore  besoin,  se  hâta-t-il 
de  répondre. 

—  Si,  j'ai  besoin. 

—  Non,  non. 

Et  il  parla  d'autre  chose. 

—  Pensez-vous,  mon  père,  que  le  jour  vienne  Où 
j'aurai  besoin  d'argent?  —  Ce  jour-là  je  me  ferai 
chanteuse  ou  professeur  de  piano  mais  je  ne  vous 
demanderai  rieaJ 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


361 


Une  s'offensa  pas,  il  lui  suffisait  de  me  voir  si  mal- 
heureuse que  je  n'en  pouvais  plus. 

Samedi  25  novembre.  —  Maman  est  si  malade 
qu'on  ne  peut  penser  à  l'emmener  à  Versailles.  Nos 
amis  nous  vinrent  prendre.  J'étais  habille'e  de  blanc, 
comme  toujours,  mais  j'avais  un  bonnet  de  velours  noir 
qui  dorait  admirablement  mes  cheveux  blonds.  Il  pleu- 
vait. Nous  étions  déjà  en  wagon  lorsque  arriva  un 
monsieur  décoré,  jeune  encore. 

— Permettez,  chère  petite,  dit  la  baronne,  que  je 
vous  présente  M.  J.  de  L...,  l'un  des  chefs  du  parti 
napoléonien. 

Je  m'inclinai,  pendant  que  les  autres  présentation! 

se  faisaient  autour  de  moi. 

Ge  train  de  députés  me  rappella  les  trains  du  tir  aux 
pigeons  à  Monaco;  seulement,  au  lieu  des  fusils  on  a 
des  portefeuilles.  MM.  de  L. . nous  placèrent  au  pre- 
mier rang,  à  droite,  au-dessus  des  bonapartistes;  de 
sorte  que  nous  étions  juste  en  face  des  ban^«  républi- 
cains. La  salle  ou,  du  moins,  le  fauteuil  du  président,  et 
la  tribune  me  rappelèrent  encore  le  tir  aux  pigeons. 
Seulement  monsieur  Grévy,  au  lieu  de  tenir  la  ficelle 
des  cages,  s'escrimait  avec  la  sonnette,  ce  qui  n'empêcha 
point  la  gauche  d'interrompre  plusieurs  fois  l'excellent 
discours  du  garde  des  sceaux,  monsieur  Dufaure. 

C'est  un  honnête  homme  et  il  a  bravement  et  savam- 
ment lutté  contre  les  infamies  des  chiens  républicains. 

26  novembre.  —  Mon  père  est  parti  !  Depuis  quatre 
mois,  je  respire  enfin  pour  la  première  fois. 

28  novembre.  —  Maman  m'a  menée  chez  le  doc- 
teur Fauvel,  et  ledit  docteur  m'a  examiné  la  gorge 
avec  son  nouveau  laryngoscope;  il  m'a  déclarée  atteinte 

M.  B.  31 


362 


JOURNAL 


d'un  catarrhe,  d'une  laryngée  chronique,  etc.  (ce  dont 
je  ne  doute  pas,  vu  le  mauvais  état  de  ma  gorge)  et 
que  pour  guérir  il  me  faut  six  semaines  de  traitement 
énergique.  Ce  qui  fait  que  nous  passerons  l'hiver  à 
Paris,  hélas  ! 

C'est  mon  père  qui  est  charmant  1  D'abord  il  m'a  fait 
dépenser  de  l'argent  pendant  que  j'étais  chez  lui; 
ensuite  il  n'a  pas  payé  mon  voyage,  et,  comme  il  avait 
honte,  il  appela  l'oncle  Alexandre,  se  prit  à  l'embrasser 
et  à  l'assurer  qu'il  me  rendrait  mes  dépenses.  Il  pou- 
vait ne  pas  le  dire,  on  ne  lui  demandait  rien.  Ensuite  il 
permit  à  son  Kouzma  d'accompagner  ses  chevaux  de 
malheur.  J'ai  payé  le  trajet  et  Kouzma.  Et  à  présent 
voilà  que  maman  déeachète  une  lettre  de  cet  homme 
à  mon  père. 

«  J'attends  vos  ordres,  Monsieur,  arrêté  au  milieu  du 
chemin.  Quant  à  Chocolat,  je  l'ai,  toujours  selon  vos 
ordres,  renvoyé  à  Poltava.  » 

Sans  compter  que  mon  cher  père  m'a  forcée  de  don- 
ner 500  roubles  à  Kouzma,  que  Kouzma  est  en  train  de 
manger  en  route. 

Voilà,  sur  ma  foi,  un  beau  cadeau! 

—  «  Vous  avez  éloigné  de  votre  fille  tout  le  monde, 
pour  qu'on  pût  dire  qu'on  n'en  avait  pas  voulu.  Vous 
l'avez  cachée,  car  vous  ne  vouliez  pas  qu'on  la  vît  telle 
([•d'elle  est,  n'ayant  pas  vous-même  donné  un  sou  pour- 
son  éducation?  »  disait  maman.  Et  il  répondait  par 
des  petites  plaisanteries  plates  et  révoltantes,  sans  ja- 
mais nier  ou  s'expliquer. 

Vendredi  4*T  décembre.  —  Hier  nous  avons  quitté 
Paris. Maman, avec  ses  trente-six  paquets, me  réduisait 
au  désespoir.  Ses  cris,  ses  alarmes,  ses  boîtes  sont 
d'une  bourgeoisie  écœurante.. 


DE  MARIE  BASUKIRTSEFF. 


363 


Enfin! 

Nice.  —  Samedi  2  décembre.  —  Ma  tante  m'apporta 
elle-même  le  café;  je  fis  déballer  quelques  malles,  et 
je  devins  moi  pour  la  première  fois  depuis  mon  voyage. 
En  Russie  le  soleil  me  manquait;  à  Paris,  les  robes. 

Je  prie  d'observer  mon  genre  de  vie.  Embajler,  dé- 
baller, essayer,  acheter,  voyager.  Et  c'est  toujours 
ainsi  ! 

En  descendant  au  jardin,  j'ai  trouvé  M.  Pélican  avec 
son  docteur  Broussaîs,  IvanofT,  l'oculiste  de  grand-papa, 
le  général  Wolf,  le  général  Bihovitz  et  puis  les  Anitch- 
kofT.  Il  fallut  se  montrer  et  contenter  mes  mères  qui  ne 
se  sentent  pas  d'aise  de  me  voir  engraisser. 

Voyez-vous  ce  bonheur  !  Mais  je  les  abandonne  tous 
pour  voir  mes  femmes  de  la  rue  de  France. 

Voilà  un  accueil  ! 

On  «m'annonça  les  mariages,  les  morts,  les  nais- 
sances. 

Je  demandai  comment  va  le  commerce. 

—  Mal,  me  répondit-on. 

—  Eh  pardi,  m'écriai-je,  tout  va  mal  depuis  que  la 
France  est  en  République! 

Et  me  voilà  partie.  Quand  on  apprit  que  j'avais  vu 
la  Chambre,  on  se  recula  avec  un  grand  respect,  puis 
on  s'empressa  autour  de  moi.  Et  alors,  le  poing  sur  la 
hanche,  je  leur  fis  un  discours  entremêlé  de  jurons, 
d'exclamations  niçoises,  leur  montrant  les  républicains 
avec  leurs  mains  dans  l'or  du  peuple  :  Comme  mes 
mains  dans  ce  riz!  —  Et  je  plongeai  ma  patte  dans  un 
sac  de  riz. . . 

Après  une  si  longue  absence,le  ciel  de  Nice  me  trans- 
porte. Et  je  me  sens  bondir  en  respirant  cet  ail  pur, 
en  regardant  ce  ciel  transparent. 


364 


JOURNAL 


La  mer  à  peine  argente'e  par  un  soleil  caché  sous 
des  nuages  d'un  gris  doux  et  chaud,  la  verdure  écla- 
tante... Que  c'est  beau  et  qu'il  ferait  bon  de  vivre  dans 
ce  paradis  !  Je  me  mis  à  marcher  dans  la  promenade 
sans  me  soucier  de  ma  tête  découverte  et  d'assez 
nombreux  passants.  Puis  je  rentrai  mettre  un  chapeau 
et  prendre  ma  tante  et  Bihovitz.  J'allai  jusqu'au  pont 
du  Midi  et  revins  prise  d'une  tristesse  incomparable. 

Eh  bien,  vraiment  la  famille  a  son  charme.  On  a 
joué  aux  cartes,  on  a  ri,  on  a  pris  du  thé  et  je  me  suis 
sentie  pénétrée  d'aise  au  sein  des  miens,  entourée  de 
mes  chers  chiens,  Victor  avec  sa  grosse  tête  noire, 
Pincio  blanc  comme  la  neige,  Bagatelle,  Prater... 
Tout  cela  me  regardait  dans  les  yeux,  et  en  ce  moment 
je  vis  les  vieillards  faisant  leur  partie,  ces  chiens, 
cette  salle  à  manger....  Oh!  cela  m'oppresse, 
m'étouffe,  je  voudrais  m'enfuir,  il  me  semble  qu'on 
m'enchaîne  comme  dans  un  cauchemar.  Je  ne  puis 
pas  ///  Je  ne  suis  pas  faite  pour  cette  vie,  je  ne  puis 
pas  ! 

Un  instant  j'ai  éprouvé  quelque  vanité  à  parler  des 
choses  sérieuses  avec  les  vieillards...  mais  après 
tout,  ce  sont  des  vieillards  obscurs  ;  que  me  font-ils  ? 

J'ai  une  telle  peur  de  rester  à  Nice  que  j'en  deviens 
folle.  Il  me  semble  que  cet  hiver  sera  de  nouveau  perdu, 
et  que  je  ne  ferai  rien. 

On  m'ôte  les  moyens  de  travailler  ! 

Le  général  Bihovitz  m'a  envoyé  une  grande  corbeille 
de  fleurs,  et  le  soir  maman  l'arrosa  pour  conserver  les 
fleurs...  Eh  bien,  ces  petits  riens  me  mettent  hors 
de  moi,  cette  affectation  de  bourgeoisie  me  désespère  t 

Ah  1  miséricorde  divine  !  Ah  !  par  le  Dieu  du  ciel  I 
je  vous  assure  que  je  ne  plaisante  pas  ! 

Je  suis  rentrée  du  pavillon  par  un  clair  de  lune 


DE  MARIE  T3 ASTTKTRTSEFF. 


365 


enchanteur,  éclairant  mes  roses  et  mes  magnolias... 

Ce  pauvre  jardin  qui  ne  m'a  jamais  donné  que  des 
pensées  tristes  et  de  dépit  atroce  ! 

Je  suis  rentrée  chez  moi  les  yeux  humides  et  triste, 
bien  triste. 

Samedi  2  décembre.  —  Le  souvenir  de  Rome  me 
fait  pâmer...  Mais  je  ne  veux  pas  y  retourner.  Nous 
irons  à  Paris... 

0  Rome  !  Que  ne  puis-je  la  revoir  ou  bien  mourir 
ici  !  Je  retiens  mon  souffle  et  je  m'étire  comme  si  je 
voulais  m' allonger  jusqu'à  Rome. 

Dimanche  3  décembre.  —  Pour  tout  divertissement 
les  changements  du  ciel.  Hier  il  était  pur  et  la  lune 
brillait  comme  un  pâle  soleil;  ce  soir,  il  est  couvert  de 
noirs  nuages  déchirés  pour  laisser  entrevoir  les  parties 
claires  et  brillantes  comme  hier...  J'ai  fait  ces  obser- 
vations en  traversant  le  jardin  pour  venir  du  pavillon 
chez  moi.  A  Paris  on  n'a  pas  cet  air,  cette  verdure  et 
la  pluie  parfumée  de  cette  nuit. 

Jeudi  7  décembre.  —  Les  petites  misères  domesti- 
ques me  rendent  découragée. 

Je  m'enfonce  dans  les  lectures  sérieuses  et  je  vois 
avec  désespoir  que  je  sais  si  peu!  Jamais,  il  me  semble, 
je  ne  saurai  tout  cela.  J'envie  lçs  savants  jaunes,  dé- 
charnés et  vilains. 

J'ai  la  fièvre  des  études,  et  personne  pour  me  guider. 

Lundi  i  1  décembre.  —  Je  me  passionne  chaque 
jour  davantage  pour  la  peinture.  Je  n'ai  pas  bougé  de  la 
journée,  j'ai  fait  de  la  musique  et  cela  m'a  monté  la 
tête  et  le  cœur.  Il  fallutdeux  heures  de  conversation  fur 

M.  B.  31. 


306  JOURNAL 

l'histoire  de  Russie,  avec  grand-papa,  pour  me  remettre 
en  état.  Je  déteste  être...  sensible..»  Dans  une  jeune 
fille  cela  frise...  un  tas  de  choses...  triviales. 

Grand-pnpa  est  une  encyclopédie  vivante. 

Je  connais  quelqu'un  qui  m'aime,  qui  me  comprend, 
qui  me  plaint,  qui  emploie  toute  sa  vie  à  me  rendre 
plus  heureuse,  quelqu'un  qui  fera  tout  pour  moi  et  qui 
réussira,  quelqu'un  qui  ne  me  trahirajamais  plus,  bien 
qu'il  m'ait  trahie  avant.  Et  ce  quelqu'un,  c'est  moi-même. 

N'attendons  rien  des  hommes,  nous  n'en  aurions  que 
déceptions  et  chagrin. 

Mais  croyons  fermement  en  Dieu  et  en  nos  propres 
forces.  Et,  ma  foi,  puisque  nous  sommes  ambitieuse, 
justifions  nos  ambitions  par  quelque  chose. 

Lundi  i  8  décembre.  —  Hier  on  me  réveille  par 
une  carte  de  mon  père  avec  ces  mots  :  «  Je  suis  à  l'hôtel 
du  Luxembourg  avec  mes  sœurs;  si  tu  peux,  viens  de 
suite.  » 

D'après  le  conseil  de  mes  mères,  à  une  heure  juste 
je  me  rends  à  cette  invitation  et  avant  d'entrer,  encore 
je  demande  si  c'est  convenable  ?  Pour  toute  réponse  la 
tante  Hélène  et  mon  père  de  malheur  viennent  à  la  voi- 
ture et  m'emmènent  fort  tendrement  chez  eux. 

La  tante  Hélène  et  la  princesse,  ne  se  mêlant  de 
rien,  me  parlent  du  cardinal  et  me  conseillent  d'aller  à 
Rome  quérir  son  neveu  et  ses  écus. 

—  Ce  pauvre  petit,  fais-je,  il  est  là-bas. 

—  Où  ? 

—  En  Serbie. 

—  Mais  non,  il  est  à  Rome. 

—  Peut-être  est-il  de  retour,  car  on  ne  se  bat  plus  :  hier 
j'ai  dîné  avec  un  volontaire  russe  qui  arrive  de  Serbie. 


DE  MARIE  BASOKIRTSEFF.  367 

Alors  on  parla  de  Tutcheff,  je  la  traitai  de  la  dernière 
façon,  la  menaçant  d'un  procès  en  diffamation. 

Qu'on  s'attaque  h  ma  famille,  à  ma  mère,  elles 
peuvent  se  défendre!  Mais  qu'on  ne  me  touche  pas.  cart 
aussi  vrai  que  je  suis  une  créature  sans  défense  qu'il 
est  lâche  de  calomnier,  je  me  vengerai  vaillamment  ! 
Et  ça  pour  une  excellente  raison,  parce  que  je  ne  crains 
rien. 

San  Remo.  —  Samedi  23  décembre.  —  Si  j'emme- 
nais mon  père?  ïl  y  consent,  mais  avec  maman, 
pour  deux  jours.  En  attendant  maman,  à  qui  j'ai 
télégraphié  de  venir,  je  passe  quelques  heures  à  la 
villa  Rocca,  chez  la  princesse  Eristoff.  Matante  Roma- 
noff,  héroïque  créature,  reste  seule  à  s'ennuyer  à 
l'hôtel.  Elle  ne  veut  naturellement  pas  se  mêler  aux 
gens  que  je  fréquente.  Mais  voyez-vous  le  rôle  que 
joue  cette  femme  pour  mon  caprice?  je  l'adore. 

Lundi  25  décembre.  —  Nous  sommes  partis  hier 
de  San  Remo,  mon  père,  ma  mère  et  moi.  Ce  que 
j'ai  pensé  durant  le  voyage?.,  mais  de  charmantes  rêve- 
ries, des  fantaisies  dans  les  nuages,  dominaient  tous 
les  autres  sentiments  et  me  composaient  comme  d'ha- 
bitude une  vie  détachée  des  choses  humaines. 

Etat  fort  agréable,  interrompu  par  l'arrêt  du  train 
auprès  de  la  station  d'Albiasola,  à  cause  de  l'éboulé - 
ment  de  la  voie.  Il  fallut  descendre,  empoigner  son 
bagage  et  marcher  quelques  minutes  à  la  rencontre 
d'un  train  qui  était  venu  nous  chercher.  Le  tout  à  la 
lueur  tremblante  de  torches,  ce  qui,  sur  un  horizon  noir 
et  au  bruit  des  flots  en  courroux,  a  été  pittoresque. 

Cet  accident  nous  fit  lier  conversation  avec  nos  com- 
pagnons de  voyage,  dont  un  militaire. 


36ô 


JOURNAL 


Ils  nous  portèrent  nos  sacs  et  nous  soutinrent  nous* 
mêmes  pendant  ce  difficile  trajet.  L'officier  était  un 
homme  assez  instruit  et  intelligent.  Aussi,  à  son  éton- 
nement,  l'engageai-je  dans  une  conversation  se'rieuse  et 
extravagante  même;  — politique. 

Dès  le  matin,  je  fus  à  la  fenêtre  pour  ne  pas  perdre 
un  seul  instant  la  vue  de  la  campagne  de  Rome. 

Que  ne  sais-je  dire  toutes  les  belles  choses  qu'elle 
me  fait  penser  et  que  tant  d'autres  ont  dites  tant  de  fois 
et  d'une  façon  si  charmante  ! 

J'étais  si  occupée  à  reconnaître  les  lieux  !...  La  tête 
de  notre  train  était  déjà  sous  le  toit  vitré  de  la  gare 
que  je  cherchais  encore  le  toit  peuplé  de  Saint-Jean  de 
Latran. 

L'ambassadrice  d'Espagne  était  là,  venue  à  la  ren- 
contre de  quelques  dames;  j'ai  détourné  la  tête 
lorsqu'elle  me  reconnut.  J'étais  honteuse  de  venir  à 
Rome...  il  me  semblait  qu'on  me  regardait  en...  intruse. 

Nous  descendons  au  même  hôtel,  dans  le  même 
appartement.  Je  monte  l'escalier  et  m'appuie  sur  la 
boule  du  coin  de  la  rampe,  comme  je  m'y  étais  appuyée 
Vautre  soir. 

Je  jette  un  regard  contrarié  à  la  porte  de  l'escalier  et 
je  viens  occuper  la  chambre  de  damas  rouge...  Le  croi- 
rait-on ?  avec  la  pensée  de  Pietro. 

Mercredi  27  décembre.  —  Maman  parlait  de  la  mort 
de  Rossi.  Lorsqu3  cet  aimable  homard  entra  en  cara- 
colant en  arrière. 

—  Eh  bien,  dit-il  après  les  premières  politesses,  ce 
pauvre  Pietro  A...  a  perdu  son  oncle. 

—  Oui,  le  pauvre.  Il  n'a  rien  eu  ? 

—  Si,  l'argenterie  de  table, 

Ce  fut  une  gaieté  générale.  Après  quoi,  avec  une  fran- 


DE  MARIE  BASEK1KTSEFF. 


369 


chise  très-commode,  je  demandai  h  Rossi  ce  qu'on  a 
dit.  Nous  parlions  italien. 

—  Vous  comprenez,  ajoutai-je,  on  ne  nous  connaît 
pas,  et  on  pouvait  fort  bien  me  prendre  pour  une  de  ces 
étrangères  qui  viennent  à  Rome  chercher  un  mari. 

Nous  avons  causé  assez  longtemps  et  je  crois  être 
convaincue  que  le  public  n'a  attaché  aucune  impor- 
tance à  la  chose. 

—  Personne  n'a  songé  à  lui  pour  vous,  dit  Rossi  ;  c'est 
un  pauvre  garçon  qui  n'a  ni  fortune  ni  position .  Au 
commencement  on  a  cru...  Dans  tous  les  cas,  vous  lui 
avez  donné  un  choc  et  peut-être  à  présent  va-t-il  se 
corriger,  c'est-à-dire  se  former. 

—  Mais  c'est  un  garçon  perdu. 

Ohl  non,  pauvre  enfant,  il  souffre  beaucoup.., 


1877 


Nice. —  Mercredi  1 7  janvier.  —  Quand  donc  sa 
rai-je  ce  que  c'est  que  cet  amour  dont  on  parle  tant? 

J'aurais  aimé  A.  ;  mais  je  le  méprise.  J'ai  aimé  le  duc 
de  H...  étant  enfant,  jusqu'à  l'exaltation.  Amour  dû 
tout  entier  à  la  fortune,  au  nom,  aux  extravagances 
du  duc  et  à  une  imagination...  hors  ligne. 

Mardi  2$  janvier.  —  Hier  soir,  j'ai  eu  une  atta- 
que de  désespoir  qui  allait  jusqu'aux  gémissements 
et  qui  m'a  poussée  à  noyer  dans  la  mer  la  pendule  de 
la  salle  à  manger.  Dina  m'a  couru  après,  redoutant 
quelque  projet  sinistre,  mais  ce  n'était  que  la  pendule. 
Elle  était  en  bronze,  avec  un  Paul  sans  Virginie,  pé- 
chant à  la  ligne,  en  très  gentil  chapeau.  Dina  vient 
chez  moi,  la  pendule  semble  l'amuser  fort,  j'ai  ri 
aussi. 

Pauvre  pendule  I 

La  princesse  Souvaroff  est  venue  chez  noué. 


372 


JOURNAL 


Jeudi  /er  février.  —  Ces  dames  se  disposaient  à 
aller  perdre  agréablement  quelques  misérables  cen- 
taines de  francs  à  Monaco.  Je  les  ai  ramenées  à  la  rai- 
son par  un  discours  des  plus  amers,  et  nous  sommes 
allées,  moi  et  maman  en  panier,  nous  montrer  au 
grand  jour,  puis  chez  la  comtesse  de  Ballore  qui  est  si 
aimable  et  que  nous  négligeons  comme  des  mal  élevées. 
Nous  avons  vu  Diaz  de  Soria,  le  chanteur  incompa- 
rable. Je  l'invite,  puis iu  il  a  fait  une  visite;  il  m'a 
semblé  voir  un  ami. 

Je  suis  bien  disposée  pour  aller  dans  l'avant-scène 
gauche  du  rez-de-chaussée  au  Théâtre-Français,  où 
Agar  delà  Comédie-Française  donne  une  représentation. 
J'ai  entendu  les  Horaces.  Le  nom  de  Rome  a  vingt  fois 
retenti  à  mes  oreilles  d'une  façon  superbe  et  sublime. 

Rentrée,  j'ai  lu  Tite-Live.  Les  héros,  les  plis  des 
toges...  le  Capitole,  la  Coupole...  le  bal  masqué,  le 
Pincio  !.. 

0  Rome! 

Rome.  —  Jeudi  8  février.  — Je  me  suis  endormie  à 
Vintimille  et  je  ne  me  suis  réveillée  qu'à  Rome,  mora- 
lement et  physiquement.  Malgré  moi  j'ai  dû  rester 
j  usqu'au  soir,  car  le  train  pour  Naples  part  à  dix  heures 
seulement.  Toute  une  journée  à  Rome! 

*  ♦ 

heures  vingt  je  quitte  Rome,  je  m'endors  et  je 
guis  à  Naples.  Je  n'ai  cependant  pas  assez  bien  dormi 
pour  ne  pas  entendre  un  monsieur  grincheux  qui  se 
plaignait  au  conducteur  de  la  présence  de  Prater.  Le 
galant  conducteur  a  donné  raison  à  notre  chien. 
Mais  voici  Naples.  Êtes-vous  comme  moi?  A  l'ap- 


DE  MARIE  BASHK1RTSEF  F, 


313 


proche  d'une  grande  et  belle  ville,  je  suis  prise  de 
palpitations,  d'inquiétudes,  je  voudrais  prendre  la 
ville  pour  moi. 

Nous  mettons  plus  d'une  heure  pour  arriver  à  l'hôtel 
du  Louvre.  Un  encombrement  et  surtout  des  cris  et  un 
désordre  prodigieux. 

Les  femmes  ont  des  têtes  exorbitantes  ici;  on  dirait 
des  femmes  que  l'on  montre  dans  les  ménageries  avec 
les  serpents,  les  tigres,  etc. 

A  Rome,  je  n'aime  que  ce  qui  est  vieux.  A  Naples,  il 
n'y  a  de  joli  que  ce  qui  est  neuf. 

Dimanche  1 1  février.  —  Pour  comprendre  notre  si- 
tuation au  milieu  du  Toledo,  il  faut  savoir  ce  que  c'est 
qu'un  jour  où  Ton  jette  des  coriandoli  (confetti  avec  de 
la  chaux  ou  de  la  farine).  Ah  !  mais,  qui  n'a  pas  vu  ne 
peut  pas  s'imaginer  ces  milliers  de  mains  au  bout  de 
bras  noirs  et  décharnés,  ces  haillons,  ces  chars  super- 
bes, ces  plumes  et  ces  dorures,  ces  mains  surtout  qui 
s'agitent  avec  ces  doigts  dont  l'agilité  ferait  crever  de 
jalousie  Liszt  lui-même.  Au  milieu  de  cette  pluie  de 
farine,  de  ces  cris,  de  cette  masse  grouillante,  nous 
nous  sommes  sentis  enlevés  par  Altamura  et  presque 
portés  jusqu'à  son  balcon.  Là  nous  trouvons  une  quan- 
tité de  dames...  Et  tous  ces  gens  qui  m'offrent  à  man- 
ger, à  boire,  qui  me  sourient,  qui  sont  aimables! 
Je  suis  allée  dans  un  salon  à  demi  obscur,  et  là, 
drapée  dans  mon  bédouin  de  la  tête  oux  pieds,  je 
me  mis  à  verser  des  larmes,  tout  en  admirant  les 
plis  antiques  de  la  laine.  J'étais  très  chagrinée,  mais 
d'un  chagrin  qui  fait  plaisir.  Comprenez-vous  comme 
moi  de  la  douceur  dans  le  chagrin? 


Naples.  — 

M.  B. 


Lundi  26  février. 


—  Je  continue  mes 
32 


374 


JOURNAL 


excursions,  nous  allons  à  San  Martino.  C'est  un  ancien 
couvent.  Et  je  n'ai  jamais  rien  vu  d'aussi  sympathique. 
Les  musées  glacent,  celui  de  San  Martino  amuse  et 
attire.  L'ancien  carrosse  du  syndic...  et  la  galère  de 
Charles  III  m'ont  monté  la  tête.  Et  ces  corridors  aux 
planchers  de  mosaïque  et  ces  plafonds  aux  moulures 
grandioses.  L'église  et  les  chapelles  sont  quelque  chose 
de  merveilleux,  leur  grandeur  modérée  permet  d'ap- 
précier les  détails.  Cet  assemblage  de  marbres  luisants, 
de  pierres  précieuses,  de  mosaïques,  dans  chaque 
coin,  de  haut  en  bas,  au  plafond  comme  sur  le  parquet. 
Je  ne  crois  pas  avoir  vu  beaucoup  de  toiles  remar- 
quables; oui,  celles  de  Guido  Reni,  du  Spagnoletto. 
Les  patientes  œuvres  de  Fra  Buenaventura.  Les  an- 
ciennes porcelaines  de  Capo-di-Monte.  Les  portraits  en 
soie  et  un  tableau  sur  verre  représentant  l'épisode  de 
la  femme  de  Putiphar.  La  cour  de  marbre  blanc  avec 
ses  soixante  colonnes  est  d'une  rare  beauté. 

Notre  guide  nous  dit  qu'il  ne  reste  plus  que  cinq 
moines;  trois  frères  et  deux  laïques  qui  demeurent 
quelque  part  en  haut  dans  une  aile  abandonnée. 

On  monte  dans  une  sorte  de  tour  avec  deux  balcons 
suspendus  au-dessus  des  autres,  hauteurs  qui  semblent 
des  précipices;  la  vue  de  là  est  belle  à  étourdir.  On 
voit  les  montagnes  ,  les  villas,  les  plaines  et  Naples,  à 
travers  une  sorte  de  brouillard  bleu  qui  n'est  rien 
autre  que  la  distance. 

—  Que  se  passe-t-il  donc  aujourd'hui  à  Naples?  dis- 
je  en  prêtant  l'oreille. 

—  Mais  rien,  c'est  le  peuple  napolitain,  répondit  en 
souriant  le  guide. 

—  C'est  toujours  ainsi? 

—  Toujours. 

Il  s'élevait  de  cet  amas  de  toits  une  clameur,  un 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


375 


hurlement  continuel,  comme  des  explosions  de  voix 
non  interrompues,  dont  on  ne  se  fait  pas  ridée  dans  la 
ville  même.  Vraiment  cela  vous  donne  une  sorte 
d'épouvante,  et  cette  rumeur  qui  s'élève  avec  le  brouil- 
lard bleu  fait  étrangement  sentir  à  quelle  hauteur  on 
se  trouve  et  donne  le  vertige. 

Ces  chapelles  de  marbre  m'ont  ravie.  Le  pays  qui 
possède  ce  que  possède  l'Italie,  est  le  pays  le  plus 
~  riche  du  monde.  Je  compare  l'Italie  avec  le  reste  de 
l'univers,  comme  un  magnifique  tableau  avec  un  mur 
blanchi  à  la  chaux. 

Comment  ai-je  osé  juger  Naples  l'année  passée? 
Avais-je  seulement  vu! 

Samedi  3  mars  1877.  — Ce  soir,  je  suis  allée  à 
l'église  qui  se  trouve  dans  Phôtel  même;  il  y  a  un 
charme  infini  dans  la  méditation  amoureuse  au  milieu 
d'une  église.  Vous  voyez  le  prêtre,  des  images,  la 
lueur  des  cierges  que  fait  vaciller  l'obscurité  et  je  me 
suis  souvenue  de  Rome!  Il  extase  divine,  parfum  cé- 
leste, transport  délicieux,  ah  !  écrire!!! 

On  ne  pourrait  exprimer  le  sentiment  qui  m'a  en- 
vahie, qu'en  chantant. 

Les  colonnes  de  Saint-Pierre,  ses  marbres,  ses  mo- 
saïques, la  profondeur  mystérieuse  de  l'église,  la 
splendeur  étourdissante  de  la  majesté  de  Part,  l'anti- 
quité, le  moyen  âge,  les  grands  hommes,  les  monu- 
ments, voilà  tout. 

Samedi  31  mars.  —  A  quoi  bon  se  plaindre  mes 
larmes  n'y  feront  rien,  je  suis  condamnée  à  être  mal- 
heureuse. Encore  cela,  puis  la  gloire  artistique.  Et  si... 
j'échoue  !...  Soyez  tranquille,  je  ne  vivrai  pas  pour 
moisir  quelque  part  dans  les  vertus  domestiques. 


376 


JOURNAL 


Je  ne  veux  pas  parler  d'amour,  parce  que  j'ai  usé  ces 
mots  pour  rien.  Je  ne  veux  plus  invoquer  Dieu,  je 
eux  mourir. 

Mon  Dieu  Seigneur  Jésus-Christ,  faites-moi  mourir  ! 
J'ai  peu  vécu,  mais  l'enseignement  est  grand  :  tout  m'a 
été  contraire.  Je  veux  mourir,  je  suis  incohérente  et 
saccagée  comme  mes  écrits,  je  me  déteste  comme  tout 
ce  qui  est  misérable. 
Mourir...  mon  Dieu  !  Mourir  I  J'en  ai  assez  I 
Une  mort  bien  douce,  mourir  en  chantant  quelque 
bel  air  de  Verdi  ;  aucune  méchanceté  ne  se  réveille 
comme  avant,  je  voulais  vivre  exprès  pour  que  les 
autres  ne  jouissent  et  ne  triomphent  pas.  A  présent 
cela  m'est  égal,  je  souffre  trop. 

Dimanche  1er  avril.  —  Je  suis  comme  le  chimiste 
patient  et  infatigable  qui  passe  des  nuits  devant  ses 
cornues  pour  ne  pas  perdre  l'instant  attendu  et  désiré. 
Il  me  semble  que  cela  va  arriver  tous  les  jours  et  je 
pense  et  j'attends...  et  que  sais-je?..  Je  m'examine  cu- 
rieusement et  avec  des  yeux  ébahis,  je  me  demande 
avec  anxiété,  est-ce  que  par  hasard  ce  serait  cela  ?  Mais 
je  me  suis  fait  une  telle  opinion  de  cela,  que  j'en  suis 
arrivée  à  croire  que  cela  n'existe  pas  ou  bien  que  cela 
a  déjà  été  et  que  ça  n'a  rien  de  fameux. 

Mais  alors  toutes  mes  imaginations,  et  les  livres 
et  les  poètes?...  Auraient-ils  eu  l'audace  d'inventer 
quelque  chose  qui  n'existe  pas  pour  en  couvrir  la  saleté 
naturelle?  Non...  autrement  on  ne  s'expliquerait  pas 
/es  préférences... 

Naples.  Vendredi  6  avril.  —  Le  Roi  (Victor-Em- 
manuel) est  arrivé  hier,  et  ce  matin  à  dix  heures  il 
est  venu  faire  une  visite  au  Prince  de  Prusse.  Au  mo- 


DE  MARIE  BASLIK1RTSEFF. 


377 


ment  de  son  arrivée,  je  me  suis  trouvée  sur  l'escalier 
et  comme  il  arrivait  en  face  de  moi,  je  dis  : 

—  Deux  mots,  Sire,  de  grâce. 

—  Qu'est-ce  vous  désirez? 

—  Rien  absolument,  Sire,  que  pouvoir  me  vanter 
toute  ma  vie  d'avoir  parlé  au  Roi  le  plus  aimable 
et  le  meilleur  du  monde. 

—  Vous  êtes  bien  bonne,  je  vous  remercie  beaucoup, 

—  C'est  absolument  tout,  Sire. 

—  Je  vous  remercie  bien,  je  ne  sais  comment  vous 
remercier,  vous  êtes  bien  bonne. 

Et  il  m'a  serré  la  main  gauche  avec  ses  deux  mains. 

Circonstance  à  la  suite  de  laquelle  je  me  gante 
pour  huit  jours.  C'est  h  cause  de  mes  gants  que  j'écris 
comme  vous  voyez.  J'aurai  des  ongles  superbes  dans 
huit  jours. 

Que  dites-vous  de  moi?  Je  n'étais  pas  trop  effrayée. 

En  faisant  ce  que  j'ai  fait,  j'avais  tout  prévu ,  ex- 
cepté moi.  A  une  autre,  cette  extravagance  aurait  rap- 
porté un  tas  de  choses  charmantes  ;  à  moi,  un  tas  de 
désagréments.  Je  suis  vouée  aux  infortunes. 

Doenhoff  est  revenu  du  palais  où  le  Prince  a  été 
rendre  la  visite  du  Roi.  L'aide  de  camp  du  Roi  a  dit  : 
«  Quelle  drôle  de  manière  de  cette  jeune  fille  de  se 
trouver  sur  le  passage  du  Roi!  »  Et  le  prince  de  Prusse 
dit  au  Roi  que  les  jeunes  filles  en  Russie  sont  très 
exaltées  pour  la  famille  royale,  qu'elles  font  des  folies 
pour  l'Empereur  et  qu'elles  sont  aussi  pures  que  les 
anges  du  ciel.  —  Merci,  charcutier  I 

Doenhoff  a  dit  un  tas  de  choses.  Enfin,  il  est  venu 
nous  rassurer. 

Après  une  agitation,  une  stupeur  et  une  terreur  folle, 
je  commence  à  revenir  à  moi.  Je  n'ai  jamais  de  ma 
vie  été  si  effrayée.  En  une  heure,  j'ai  vécu  deux  an- 
m.  b.  32. 


378 


JOURNAL 


nées!  Comme  tout  le  monde  est  heureux  de  n'avoir 
pas  parlé  au  Roi  ! 

On  se  promène.  La  princesse  Marguerite  et  Humbert 
sont  arrivés.  Doenhoff  est  là,  en  face  de  nos  fenêtres, 
avec  des  messieurs  du  Roi. 

(J'ai  ôté  les  gants.) 

*  * 

Comme  nous  rentrions  des  courses,  nous  trouvâmes 
dans  l'antichambre  un  monsieur.  J'allais  demander 
qui?  lorsque  Rosalie  accourut  au-devant  de  moi  et  me 
prenant  à  part  : 

—  Venez  vite,  seulement  ne  vou«s  excitez  pas. 

—  Qu'y  a-t-il? 

—  C'est  l'aide  de  camp  du  Roi,  qui  vient  pour  la 
troisième  fois  déjà  :  il  vient  de  la  part  du  Roi  faire  des 
excuses. 

J'étais  devant  l'homme  et  un  instant  après  nous 
étions  tous  au  salon.  Il  parlait  italien,  et  j'ai  parlé 
cette  langue  avec  une  facilité  dont  je  suis  étonnée. 

—  Mademoiselle,  commença-t-il,  je  viens  delà  part 
du  Roi  qui  m'envoie  exprès,  pour  vous  exprimer  tout 
le  regret  qu'il  a  de  ce  qui  a  pu  vous  arriver  de  désa- 
gréable hier.  Sa  Majesté  a  su  que  vous  aviez  été...., 
grondée  par  madame  votre  mère,  qui  a  peut-être  pensé 
que  le  Roi  avait  été  contrarié.  Il  n'en  est  rien  ;  le  Roi 
est  ravi,  enchanté;  il  en  a  parlé  tout  le  temps;  et  le 
soir,  il  m'a  appelé  et  m'a  dit  :  Va  et  dis  à  cette  de- 
moiselle qsue  je  la  remercie  de  l'acte  de  courtoisie 
qu'elle  m'a  fait;  dis-lui  que  sa  gentillesse  et  son  mou- 
vement généreux  m'ont  très  touché,  que  je  la  remer- 
cie, elle  et  toute  sa  famille.  Loin  d'être  fâché,  je  suis 
enchanté,  dis-le  à  sa  maman,  «  sua  mamma  »,  dis 


StE  MARIE  BASHKIRTSEFF.  379 

que  je  me  souviendrai  toujours  de  cela.  Le  Roi  a  *w 
que  ce  mouvement  venait  de  votre  bon  cœur,  et 
c'est  ce  qui  Ta  flatté;  le  Roi  sait  que  vous  n'avez 
besoin  de  rien,  que  vous  êtes  étrangères;  c'est  juste- 
ment pour  cela  qu'il  est  si  touché.  Il  en  a  parlé  (ont 
le  temps  et  il  m'envoie  faire  ses  excuses  pour  le  désa 
grément  que  vous  avez  eu. 

«  Maman  »  a  fait  accroire  au  comte  DoenhofT  que 
j'avais  été  enfermée  pendant  vingt-quatre  heures  pour 
punition  de  l'escapade,  et  ce  bruit  s'est  aussitôt  ré- 
pandu, d'autant  plus  facilement  que  je  suis  restée  der- 
rière les  vitres  du  balcon  pendant  que  Dina  se  prome- 
nait avec  maman. 

J'avais  interrompu  dix  fois  et  enfin  j'ai  débordé  en 
un  flot  de  paroles  de  gratitude  et  de  joie. 

—  Le  Roi  était  trop,  trop  bon  de  penser  à  me  ras- 
surer. J'étais  une  folle  qui   croyais  être  dans  mon 

pays        et  voir  mon  empereur  à  qui  j'ai  parlé  (c'est 

vrai).  Je  serais  au  désespoir  si  le  Roi  avait  eu  le  moindre 
ennui  de  ce  que  j'ai  fait.  J'avais  une  peur  atroce 
d  avoir  offensé  le  Roi.  Je  l'ai  peut-être  effrayé  par  ma 
brusquerie  

—  Sa  Majesté  n'est  jamais  effrayée  quand  il  s'agit 
d'une  «  bellaragazza  »,  etje  vous  le  répète  au  nom  du 
Roi,  —  ce  sont  ses  paroles,  je  n'ajoute  rien,  —  que  loin 
d'être  mécontent,  il  est  enchanté,  ravi,  reconnaissant. 
Vous  lui  avez  fait  un  plaisir  extrême.  Le  Roi  vous  a 
remarquée  l'année  passée  à  Rome  et  au  carnaval  de 

Naples        et  le  Roi  a  été  très  mécontent  contre  M.  le 

comte  Doenhoff,  dont  il  a  noté  lui-même  le  nom,  qui 
vous  a  dit  quelque  chose  et  vous  a  empêchée  d'être 
là  lorsque  le  Roi  sortait. 

Il  faut  vous  dire  que  DoenhofT  dans  sa  frayeur 
avait  fermé  la  porte,   ce  dont  je  ne  me  suis  pas 


380 


JOURNAL 


aperçue,  étant  trop  excite'e  pour  songer  à  revoir  le  Roi. 

—  J'ai  tout  le  temps  parlé  au  nom  de  Sa  Majesté, 
lépétant  ses  propres  paroles  

—  Eh  bien,  monsieur,  répétez-lui  les  miennes;  dites 
m  Roi  que  je  suis  ravie  et  trop  honorée,  que  cette 
Xttention  me  touche  au  plus  haut  degré,  que  jamais  je 
n'oublierai  la  bonté  et  la  délicatesse  exquise  du  Roi  ; 
que  je  suis  trop  heureuse  et  trop  honorée.  Dites  au 
Roi  que  j'ai  agi  comme  une  folle,  mais  puisqu'il  n'en 
est  pas  trop  fâché  

—  Enchanté,  mademoiselle. 

— ■  Ce  sera  mon  meilleur  souvenir.  Et  comment  ne 
pas  adorer  la  famille  royale  quand  elle  est  si  bonne, 
si  affable?  Je  comprends  bien  l'amour  qu'on  a  pour 
le  Roi,  le  prince  Humbert  et  la  princesse  Marguerite. 

Et  enfin  ce  monsieur  a  prié  maman  de  lui  donner  sa 
carte  pour  la  transmettre  au  Roi. 

A  présent  je  n'ai  plus  peur  qu'on  en  parle,  au  con- 
traire. Sonnez,  fanfares! 

Du  moment  que  le  Roi  n'a  pas  été  furieux,  je  suis 
aux  anges. 

On  raconte  à  l'hôtel  qu'il  m'a  baisé  la  main 


9  * 

Doenhoff  vient  du  Palais,  où  il  y  avait  un  dîner  de 
cent  trente  couverts.  Le  Roi  a  parlé  de  ir\oi  et  a  répété 
plusieurs  fois  :  «  Elle  est  excessivement  jolie.  » 

Le  Roi  est  bon  juge,  ça  m'embellit  singulièrement 
aux  yeux  de  Doenhoff  et  de  tous. 

Mardi  i  7  avril.  —  Chaque  citoyen  doit  faire  son 
temps  de  service  militaire;  de  même  chaque  per- 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


38  i 


Bonne  doit  avoir  aimé.  J'ai  fait  mes  huit  jours  et  je  suis 
libre  jusqu'à  nouvel  ordre... 

Remittuntur  eipeccata  multa  quart  dilexit  mulium. 

Dulciores  sunt  lacrymse  orantium  quam  gaudia  thea- 
trorum. 

(Augustin.) 

Florence.  — Mardi,  8  mai.  — Voulez-vous  savoir  la 
vérité?  eh  bien,  mais  souvenez-vous  bien  de  ce  que  je 
vais  vous  dire  :  Je  n'aime  personne  et  je  n'aimerai 
jamais  qu'une  personne  qui  caressera  agréablement 
mon  amour-propre...  ma  vanité. 

« 

Quand  on  se  sait  aimé,  on  agit  pour  Vautre  et  alors 
on  n'a  pas  honte;  au  contraire,  on  se  sent  héroïque. 

Je  sais  bien  que  je  n'irai  rien  demander  pour  moi, 
mais  pour  une  autre  je  ferais  cent  bassesses,  car  ce  sont 
des  bassesses  qui  élèvent. 

C'est  toujours  pour  vous  prouver  que  les  plus  belles 
actions  se  font  par  égoïsme...  Demander  pour  moi 
serait  sublime,  parce  qu'il  m'en  coûterait...  Oh  !  rien 
que  d'y  songer,  l'horreur!..  Mais  pour  un  autre,  on  se 
fait  plaisir  eton  a  l'airde  l'abnégation,  du  dévouement, 
de  la  charité  en  personne. 

Et  on  croit  soi-même  à  son  mérite  dans  ce  moment- 
là.  On  croit  naïvement  qu'on  est  véritablement  chari- 
table, dévouée,  sublime! 

Vendredi  1 1  mai.  —  Ai-je  dit  que  Gordigiani  a  été 
chez  nous,  m'a  encouragée,  m'a  promis  un  avenir 


382 


JOURNAL 


artistique,  a  trouvé  beaucoup  de  bon  dans  mes  esquisses 
et  a  désiré  beaucoup  faire  mon  portrait? 

Florence.  —  Samedi  12mai.  —  Mon  cœur  se  serre  de 
quitter  Florence... 

Aller  à  Nice  !  Je  m'y  prépare  comme  pour  traverser 
un  désert,  je  voudrais  me  raser  la  tête  pour  ne  pas 
avoir  la  peine  de  me  coiffer. 

On  emballe,  on  part!  L'encre  sèche  sur  ma  plume 
jusqu'à  ce  que  je  me  décide  à  écrire  un  mot,  tant  les 
regrets  m'obsèdent. 

Nice.  —  Mercredi  1 6  mai.  —  J'ai  couru  toute  la  ma- 
tinée chercher  quelques  bagatelles  qui  manquent  à 
mon  antichambre,  mais  dans  ce  fichu  pays  on  ne 
trouve  rien.  J'ai  eu  recours  à  un  peintre  de  vitraux 
d'église,  à  un  ferblantier,  à  qui  sais-je? 

L'idée  que  mon  journal  ne  sera  pas  intéressant,  l'im- 
possibilité de  lui  donner  de  l'intérêt  en  ménageant  des 
surprises,  me  tourmentent.  Si  je  n'écrivais  que  par 
intervalles,  je  pourrais  peut-être...  mais  ces  notes  de 
chaque  jour  ne  trouveront  patience  que  chez  quelque 
penseur,  quelque  grand  observateur  de  la  nature 
humaine...  Celui  qui  n'aura  pas  la  patience  de  tout  lire 
ne  pourra  rien  lire  et  surtout  rien  comprendre. 

Heureuse  dans  mon  nid  bien  doux  et  bien  élégant, 
dans  mon  jardin  fleuri.  Nice  n'existe  pas,  je  suis  à  la 
campagne  chez  moi. 

Nice.  —  Mercredi  23  mai.  ~  Oh  îquand  je  pense  qu'on 
ne  vit  qu'une  fois  et  que  chaque  minute  nous  rapproche 
de  la  mort,  je  deviens  folle  !  ! 

Je  ne  crains  pas  la  mort,  mais  la  vie  est  si  courte, 
que  la  gaspiller  est  une  infamie  11 


DE  MARIE  BASUKIRTSEFF. 


383 


Jeudi  24  mai. — On  a  trop  peu  de  deux  yeux,  ou 
il  faut  ne  rien  faire.  La  lecture  et  le  dessin  me  fa- 
tiguent e'normément  et,  le  soir,  en  écrivant  ces  malheu- 
reuses lignes,  j'ai  sommeil. 

Ah  1  le  beau  temps  que  la  jeunesse  I 

Gomme  je  me  souviendrai  avec  bonheur  de  ces  jour- 
nées d'étude,  d'art!  Si  je  faisais  ainsi  toute  l'année, 
mais  un  jour,  une  semaine  par  hasard...  Les  natures 
auxquelles  Dieu  a  tant  donné  s'usent  à  ne  rien  faire. 

Je  tâche  de  me  calmer  en  pensant  que  cet  hiver,  pour 
sûr,  je  me  mettrai  au  travail.  Mais  mes  dix-sept  ans  me 
font  rougir  jusqu'aux  oreilles;  presque  dix-sept  ans  et 
qu'ai -je  fait?  Rien...  Cela  m'anéantit. 

Je  cherche,  parmi  les  célébrités,  ceux  qui  ont  com- 
mencé tard,  —  pour  me  consoler;  oui,  mais  un  homme 
à  dix-sept  ans,  ce  n'est  rien,  tandis  que  la  femme  de 
dix-sept  ans  en  aurait  vingt- trois,  si  elle  était  homme. 

Aller  vivre  à  Paris...  dans  le  Nord,  après  ce  beau 
soleil,  ces  nuits  si  pures  et  si  douces!  Que  peut-on 
désirer,  que  peut-on  aimer  après  l'Italie  !...  Paris,  le 
cœur  du  monde  civilisé,  de  l'intelligence,  de  l'esprit, 
des  modes,  sans  doute,  on  y  va,  on  y  reste,  on  s'y  plaît  ; 
il  faut  même  y  aller  pour...  un  tas  de  choses,  pour 
retourner  avec  plus  de  plaisir  dans  le  pavs  de  Dieu, 
pays  des  hienheureux,  pays  enchanté,  merveilleux, 
divin  et  dont  tout  ce  qu'on  peut  dire  n'égalera  jamais 
la  suprême  beauté,  le  charme  mystérieux! 

On  arrive  en  Italie  et  l'on  se  moque  de  ses  bicoques 
de  ses  lazzaroni,  on  a  même  beaucoup  d'esprit  en  se 
moquant  et  l'on  a  souvent  raison  de  se  moquer,  mais 
oubliez  un  instant  que  vous  êtes  une  personne  d'esprit 
et  qu'il  est  fort  amusant  de  se  railler  de  tout,  et  vous 
serez,  comme  moi,  en  extase,  pleurant  et  riant  d'admi- 
ration... 


JOIRNAL 


J'allais  dire  qu'il  fait  un  clair  de  lune  enchanteur  et 
que  dansle  grand  Paris  je  n'aurai  plus  ce  calme,  cette 
poésie,  ces  jouissances  divines  de  la  Nature,  du  Ciel. 

Mardi  29  mai.  —  Plus  j'avance  vers  la  vieil- 
lesse de  ma  jeunesse,  plus  je  me  recouvre  d'indif- 
férence. Peu  de  chose  m'agite  et  tout  m'agitait;  de 
sorte  qu'en  relisant  mon  passé,  j'accorde  trop  d'impor- 
tance aux  bagatelles  en  voyant  comme  elles  me  faisaient 
bouillir  le  sang. 

La  confiance  et  cette  susceptibilité  de  sentiments  qui 
est  comme  le  duvet  du  caractère  ont  été  vite  perdues. 

Je  regrette  d'autant  plus  cette  fraîcheur  de  sensation 
qu'elle  ne  se  retrouve  jamais.  On  est  plus  calme,  mais 
on  ne  jouit  plus  autant.  Les  déceptions  ne  devraient 
pas  m'arriver  si  vite.  Si  je  n'en  avais  pas  eu,  je  serais 
devenue  quelque  chose  de  surnaturel,  je  le  sens. 

Je  viens  d'avaler  un  livre  qui  m'a  dégoûtée  de  l'amour. 
Une  charmante  princesse  amoureuse  d'un  peintre  1  Fil 
Ce  n'est  pas  pour  dire  une  injure  aux  peintres  par  une 
bêtise  affectée,  mais. ..je  ne  sais,  cela  jure.  J'ai  toujours 
eu  des  idées  aristocratiques  et  je  crois  aux  races  des 
hommes  comme  aux  races  des  animaux.  Souvent,  c'est- 
à-dire  toujours  dansle  commencement, les  races  nobles 
ne  devenaient  telles  que  par  suite  de  l'éducation 
morale  et  physique,  qui  communique  ses  effets  de  père 
en  fils.  Qu'importe  la  cause  ! 

Mercredi  30  mat.  —  J'ai  feuilleté  l'époque  d'A...., 
c'est  vraiment  surprenant  comme  je  raisonnais. 
Je  suis  émerveillée  et  remplie  d'admiration.  J'avais 
oublié  tous  ces  raisonnements  si  justes,  si  vrais, 
j'étais  assez  inquiète  qu'on  ne  crût  à  un  amour  (passé) 
pour  le  comte  A  Dieu  merci,  on  ne  peut  pas  le 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


385 


croire,  grâce  à  ce  cher  journal.  Non,  vrai,  je  ne  pensais 
pas  avoir  dit  tant  de  vérités  et  surtout  les  avoir  pen- 
sées. Il  y  a  de  cela  un  an  et  vraiment  j'avais  peur 
d'avoir  écrit  des  bêtises;  non,  vrai,  je  suis  contente. 
Seulement  je  ne  comprends  pas  comment  j'ai  pu  ma 
conduire  aussi  sottement  et  raisonner  aussi  bien  ? 

J'ai  besoin  de  me  répéter  qu'aucun  conseil  au  monde 
ne  m'aurait  empêchée  de  faire  quoi  que  ce  fût  et  qu'il 
me  fallait  l'expérience 

Je  suis  désagréablement  impressionnée  d'être  si 
savante,  mais  il  le  faut  et,  quand  j'y  serai  habituée,  je 
penserai  que  c'est  tout  simple,  je  me  lèverai  de  nouveau 
dans  cette  pureté  idéale  qui  est  toujours  quelque  part 
au  fond  de  l'âme,  et  alors,  ce  sera  encore  mieux,  je 
serai  plus  calme,  plus  fière,  plus  heureuse,  parce  que  je 
saurai  l'apprécier,  bien  qu'à  présent  je  sois  vexée 
comme  pour  une  autre. 

C'est  que  la  femme  qui  écrit  et  celle  que  je  décris 
font  deux.  Que  me  font  à  moi  toutes  ses  tribulations? 
J'enregistre,  j'analyse,  je  copie  la  vie  quotidienne  de 
ma  personne,  mais,  à  moi,  à  moi-même,  tout  cela  est 
bien  indifférent.  C'est  mon  orgueil,  mon  amour-propre, 
mes  intérêts,  ma  peau,  mes  yeux  qui  souffrent, 
*|ui  pleurent,  qui  jouissent;  mais  moir  je  ne  suis  là  que 
pour  veiller,  pour  écrire,  raconter  et  raisonner  froide- 
ment sur  toutes  les  grandes  misères,  comme  Gulliver  dut 
regarder  ses  Lilliputiens. 

J'ai  à  dire  beaucoup  encore,  toujours  pour  m' expli- 
quer, mais  assez  1 

Lundi  1 1  juin.  —  Hier  soir,  pendant  qu'on  jouait 
aux  cartes,  j'ai  fait  une  espèce  de  croquis  à  la  lueur 
de  deux  bougies  que  le  vent  faisait  osciller  beaucoup 
trop,  et  ce  matin  j'ai  ébauché  sur  toile  nos  joueurs. 

H.B.  33 


386 


JOURNAL 


J'ai  la  tête  montée  de  peindre  quatre  personnel 

assises,  de  faire  les  poses  des  mains,  des  bras,  les 
expressions.  Je  n'ai  jamais  fait  que  des  têtes  séparées 
en  grand  et  en  petit,  je  me  contenterai  de  les  semer 
comme  des  fleurs  sur  la  toile. 

Paris.  — Samedi  7  juillet.  —  Je  crois  pouvoir  dire 
avec  assez  de  raison  que,  depuis  fort  peu  de  temps 
d'ailleurs,  je  suis  devenue  plus  raisonnable,  je  vois  les 
choses  sous  un  jour  assez  naturel  et  je  suis  revenue  de 
bien  des  illusions  et  de  bien  des  chagrins. 

On  n'apprend  la  vraie  sagesse  que  par  sa  propre 
expérience. 

Dimanche  15  juillet.  —  Je  m'ennuie  au  point 
de  désirer  de  mourir.  Je  m'ennuie  tant,  que  rien  au 
monde,  ce  me  semble,  ne  peut  m'amuser,  m'intéres- 
&er.  Je  ne  désire  rien,  je  ne  veux  rien  !  Si ,  je  désirerais 
beaucoup,  n'avoir  pas  honte  de  m'abrutir  tout  à  fait. 
Pouvoir,  en  un  mot,  ne  rien  faire,  ne  penser  à  rien, 
vivre  comme  une  plante,  sans  en  avoir  de  remords. 

Le  capitaine  B....  a  passé  la  soirée  chez  nous,  nous 
avons  causé  ;  je  suis  assez  dégoûtée  de  ma  causerie 
depuis  que  j'ai  lu  ce  que  dit  Mme  de  Staël  sur  l'imita- 
tion de  l'esprit  français  par  les  étrangers.  A  l'écouter, 
on  n'a  qu'à  se  cacher  dans  son  trou  et  ne  jamais  oser 
affronter  le  contact  du  sublime  génie  français. 

Lecture,  dessin,  musique,  mais  ennui,  ennui,  ennui  î 
Il  faut  en  dehors  de  ses  occupations,  de  ses  délasse- 
ments, quelque  chose  de  vivant,  et  je  m'ennuie. 

Je  ne  m'ennuie  pas  parce  que  je  suis  une  grande  fille 
à  marier,  non,  vous  avez  trop  bonne  opinion  de  moi 
pour  le  croire.  Je  m'ennuie  parce  que  ma  vie  est  tout 
de  travers  et  que  je  m'ennuie  I 


DE  MARIE  BASHKIRTSEFF. 


387 


Paris  me  tue!  C'est  un  café,  un  hôtel  bien  tenu,  un 
bazar.  Enfin,  il  faut  espérer  qu'avec  l'hiver,  l'Opéra, le 
Bois,  les  études,  je  /n'y  ferai. 

Mardi  i  7  juillet.  —  J'ai  passé  la  journée  à  voir 
de  vraies  merveilles  de  broderies  antiques  et  artis- 
tiques, des  robes  qui  sont  des  poèmes  chevaleresques 
ou  des  bucoliques.  Toutes  sortes  de  splendeurs  qui 
m'ont  fait  entrevoir  un  luxe  que  je  n'ai  presque  pas 
soupçonné.  Et  ce  luxe,  non  pas  dans  le  demi-monde, 
mais  dans  le  vrai  monde. 

Ah!  l'Italie!...  Si  je  consacre  un  mois  deux  fois  par 
an  à  mes  hardes,  c'est  pour  ne  plus  m'en  occuper 
après.  C'est  si  bête,  les  robes,  quand  on  s'en  occupe 
spécialement  !  mais  moi,  les  robes  me  mènent  aux  cos- 
tumes et  les  costumes  à  l'histoire. 

Mercredi  18  juillet.  —  Ce  seul  mot  :  Y  Italie!' me 
fait  tressaillir  comme  jamais  aucun  nom,  aucune 
présence. 

Oh!  quand  est-ce  que  j'irai  là! 

Je  serais  si  fâchée,  si  on  croyait  que  j'écris  des  Oh! 
et  des  Ah!  par  affectation. 

Je  ne  sais  pourquoi  je  m'imagine  qu'on  ne  me  croit 
pas,  et  alors,  j'assure,  je  jure  et  c'est,  tout  en  n'étant 
pas  agréable,  assez  bete. 

C'est  que,  voyez-vous,  je  veux  changer,  je  veux 
écrire  très  simplement,  et  je  crains  qu'en  comparant 
avec  mes  exaltations  passées,  on  ne  comprenne  plus 
ce  que  je  veux  dire. 

Mais  écoutez  ceci  :  depuis  Naples,  c'est-à-dire  depuis 
mon  voyage  en  Russie,  j'ai  tâché  déjà  de  me  corriger 
et  il  me  semble  que  cela  va  un  peu  mieux. 

Je  veux  dire  les  choses  tout  naturellement,  et  si 


388 


JOURNAL 


j'ajoute  quelques  figures,  ne  pensez  pas  que  ce  soit 
pour  orner,  oh  !  non,  c'est  tout  bonnement  pour  expri- 
mer aussi  parfaitement  que  possible  la  confusion  de 
mes  idées. 

Je  suis  si  agacée  de  ne  pouvoir  écrire  quelques 
mots  qui  fassent  pleurer!  et  je  voudrais  tant  faire 
sentir  aux  autres  ce  que  je  sensl  Je  pleure  et  je  dis  que 
je  pleure.  Ce  n'est  pas  cela  que  je  voudrais,  je  vou- 
drais raconter  tout  cela...  attendrir  enfin! 

Gela  viendra,  et  cela  ne  vient  pas  tout  seul;  il  ne 
faut  pas  chercher  cela. 

Jeudi  26  juilllet.  —  Aujourd'hui  j'ai  dessiné  toute  la 
journée;  pour  reposer  mes  yeux,  je  jouai  de  la  mando- 
line, puis  de  nouveau  le  dessin,  puis  le  piano.  Il  n'y  a 
rien  au  monde  comme  Fart,  quel  qu'il  soit,  au  com- 
mencement comme  au  moment  de  son  plus  grand  dé- 
veloppement. 

On  oublie  tout  pour  ne  penser  qu'à  ce  qu'on  fait,  on 
regarde  ces  contours,  ces  ombres  avec  respect,  avec 
attendrissement,  on  crée,  on  se  sent  presque  grand 

Je  crains  de  me  gâter  les  yeux  et  je  ne  lis  pas  le  soir 
depuis  trois  jours.  Ce  dernier  temps,  j'ai  commencé  à 
voir  tout  trouble  à  la  distance  de  la  voiture  au  trot- 
toir. Ce  n'est  pourtant  pas  bien  loin. 

Cela  m'inquiète.  Si,  après  avoir  perdu  ma  voix,  j'al- 
lais être  obligée  de  ne  plus  dessiner  et  lire  !  Alors,  je  ne 
me  plaindrais  pas,  parce  que  cela  voudrait  dire  qu'il  n'y 
a  dans  tous  mes  autres  ennuis  de  la  faute  de  personne 
et  que  telle  est  la  volonté  de  Dieu. 

Lundi  30  juillet.  —  On  dit  que  beaucoup  déjeunes 
filles  écrivent  leurs  impressions  et  cette  stupide  Vie 
parisienne  le  dit  d'une  manière   assez  dédaigneuse 


DE  MARIE  BASOKIRTSEFF. 


339 


J'espère  bien  que  je  ne  suis  pas  cet  être  neutre,  en- 
vieux, ignorant,  aspirant  les  mystères  et  les  déprava- 
tion par  tous  les  pores. 

Fauvel  fait  cesser  mes  voyages  à  Enghien  et  va 
peut-être  m'envoyer  en  Allemagne,  ce  qui  va  de  nou- 
veau tout  mettre  sens  dessus  dessous.  Walitsky  est  un 
hahile  homme,  il  s'entend  à  toutes  les  maladies;  j'ai 
espéré  qu'il  se  trompait  en  me  conseillant  Soden,  et 
voilà  que  Fauvel  va  être  de  son  avis. 

Mercredi  16T  août.  —  «  Deux  sentiments  sont  com- 
muns aux  natures  altières  et  affectueuses,  celui  de 
l'extrême  susceptibilité  de  l'opinion  et  de  l'extrême 
amertume  quand  celte  opinion  est  injuste.  » 

Quelle  est  donc  l'adorable  créature  qui  a  écrit  cela? 
Je  ne  sais  plus,  mais  j'ai  déjà  cité  cette  ligne,  il  y  a 
juste  un  an,  et  je  vous  prie  d'y  penser  quelquefois  en 
pensant  à  moi. 

Dimanche  5  août.  —  Quand  on  manque  de  pain,  on 
n'ose  vraiment  pas  parler  de  confitures.  Ainsi,  à  pré- 
sent, j'ai  honte  de  parler  de  mes  espérances  artistiques, 
je  n'ose  plus  dire  que  je  voudrais  tel  ou  tel  arrangement 
pour  mieux  travailler,  que  je  veux  l'Italie  pour  y  étu- 
dier. Tout  cela  m'est  très  gênant  à  dire. 

Même  si  on  me  donnait  tout,  je  crois  que  je  ne  pour- 
rais plus  être  contente  comme  je  l'aurais  été  avant. 

Rien  ne  redonne  la  confiance  perdue  et  comme  tout 
ce  qui  est  irrévocable,  cela  me  désole  ! 

On  est  désappointé,  triste,  on  ne  remarque  rien,  per- 
sonne, on  a  une  figure  soucieuse,  ce  qui  m'enlaidit  en 
m'ôtant  cette  expression  confiante  que  j'avais  avant. 
On  ne  sait  plus  rien  dire,  vos  amis  vous  regardent 
avec  étonnement  d'abord  et  s'en  vont  ensuite.  Alors  on 

B.M  33. 


390 


JOURNAL 


veut  être  amusant  et  l'on  devient  extraordinaire,  extra- 
vagant, impertinent  et  bête! 

Lundi  6  août,  —  Vous  croyez  que  je  ne  suis  pas 
inquiète  de  la  Russie?!  Quel  est  l'être  assez  malheu- 
reux, assez  méprisable  pour  oublier  sa  patrie  en 
danger?...  Vous  croyez  que  cette  fable  delà  course  du 
lièvre  et  de  la  tortue,  appliquée  à  la  Russie  et  à  la 
Turquie,  ne  me  fait  pas  de  mal?  Parce  que  je  parle 
de  pigeons  et  d'Américaines,  est-ce  que  je  ne  suis  pas 
inquiète,  sérieusement  inquiète  de  notre  guerre? 

Pensez-vous  que  les  100,000  Russes  égorgés  seraient 
morts,  s'il  n'avait  fallu  .pour  les  sauver  que  mes  vœux, 
et  mes  anxiétés  pour  les  défendre? 

Mardi  7  août.  —  J'ai  été  m'abrulir  au  Bon  Mar- 
ché, qui  me  plaît  comme  tout  ce  qui  est  bien  or- 
ganisé. On  a  soupé  chez  nous,  on  a  ri,  j'ai  ri  aussi, 
mais,  c'est...  égal...  je  suis  trisle,  désespérée. 

Et  c'est  impossible!  !  Mot  affreux,  désespérant,  hor- 
rible, hideux!!!  Mourir,  mon  Dieu,  mourir!  !I 
Mourir!!!!  Sans  avoir  rien  laissé  après  moi?  Mourir 
comme  un  chien  !  !  comme  sont  mortes  100,000  femmes 
dont  le  nom  est  h  peine  gravé  sur  leurs  lombes  !  Mourir 
comme... 

Folle,  folle,  qui  ne  voit  pas  ce  que  veut  Dieu  !  Dieu 
veut  que  je  renonce  à  tout  et  me  consacre  à  l'art! 
Dans  cinq  ans,  je  serai  encore  toute  jeune,  peut-être 
serai-je  belle,  belle  de  ma  beauté...  Mais,  si  je  ne  de- 
venais qu'une  médiocrité  artistique  comme  il  y  en  a 
tant? 

Avec  le  monde,  ce  serait  bien,  mais,  consacrer  sa 
vie  à  cela  et  ne  pas  réussir!.. 

A  Paris  comme  partout,  il  y  a  une  colonie  russe  !I 


DE  MARIE  BASOKIRTSEFF.  391 

Ce  n'est  pas  ces  mesquines  considérations  qui  m'en- 
ragent,  mais  c'est  que,  quelque  mesquines  qu'elles 
soient,  elles  me  désespèrent  et  m'empêchent  de  songer 
à  ma  grandeur. 

Qu'est-ce  que  la  vie  sans  entourage,  que  peut-on 
faire  toujours  seule?  Cela  me  fait  haïr  le  monde  entier, 
ma  famille,  me  haïr  moi-même,  blasphémer  !  Vivre, 
vivre!..  Sainte  Marie,  Mère  de  Dieu,  Seigneur  Jésus- 
Christ,  mon  Dieu,  venez  à  mon  aide  ! 

Mais  si  on  se  consacre  aux  arts,  il  faut  aller  en 
Italie  l  !  I  Oui,  à  Rome. 

Ce  mur  de  granit  contre  lequel  je  viens  me  briser 
le  front  à  chaque  instant  !.. 

Je  resterai  ici. 

Dimanche  12  août.  —  J'ai  ébauché  le  portrait 
de  la  femme  de  chambre  de  la  maison,  Antoinette. 
Elle  a  une  figure  charmante  et  des  yeux  bleus,  grands 
et  brillants  et  d'une  naïveté  et  d'une  douceur  exquises. 
Voilà  ce  que  c'est;  l'ébauche  réussit  toujours,  mais 
pour  savoir  finir  il  faut  avoir  étudiée 

Vendredi  17  août.  —  Je  me  suis  persuadée  que 
je  ne  puis  pas  vivre  hors  de  Rome.  En  effet,  je 
dépéris  tout  bonnement,  mais  au  moins,  je  n'ai  envie 
de  rien.  J'aurais  donné  deux  ans  de  ma  vie,  pour 
n'avoir  pas  encore  été  h  Rome. 

Malheureusement  on  n'apprend  comment  faire  que 
lorsqu'il  n'y  a  plus  rien  à  Faire. 

La  peinture  m'enrage  !  Parce  que  chez  moi,  il  y  a 
de  quoi  faire  des  merveilles  et  que  je  suis,  sous  le  rap- 
port des  études,  plus  malheureuse  que  la  première 
gamine  venue,  chez  qui  on  remarque  des  dispositions 
et  qu'on  envoie  à  l'école.  Enfin,  j'espère  au  moins 


392 


JOURNAL 


qu'enragée  d'avoir  perdu  ce  que  j'aurais  pu  créer,  la 
postérité  décapitera  toute  ma  famille. 

Vous  croyez  que  j'ai  encore  envie  d'aller  dans  le 
monde?  Non,  plus.  Je  suis  aigrie,  dépitée  et  je  me 
fais  artiste,  comme  les  mécontents  se  font  républi- 
cains. 

Je  crois  que  je  me  calomnie. 

Samedi  1 8  août.  —  Lorsque  je  lisais  Homère, 
je  comparais  ma  tante  en  colère  à  Hécube  dans  l'in- 
cendie de  Troie.  Quelque  abrutie  qu'on  soit  et  hon- 
teuse de  confesser  ses  admirations  classiques,  per- 
sonne, il  me  semble,  ne  peut  échapper  à  cette  adoration 
des  anciens.  On  a  beau  avoir  de  la  répugnance  à  répé- 
ter toujours  la  même  chose,  on  a  beau  avoir  peur  de 
paraître  transcrire  ce  qu'on  a  lu  dans  les  admirateurs 
par  profession  ou  de  redire  les  paroles  de  son  profes- 
seur, surtout  à  Paris,  on  n'ose  pas  parler  de  ces  cho- 
ses-là, on  n'ose  vraiment  pas. 

Et  pourtant  aucun  drame  moderne,  aucun  roman, 
aucune  comédie  à.  sensation,  de  Dumas  ou  de  George 
Sand,  ne  m'a  laissé  un  souvenir  aussi  net  et  une  im- 
pression aussi  profonde,  aussi  naturelle  que  la  descrip- 
tion de  la  prise  de  Troie. 

Il  me  semble  avoir  assisté  à  ces  horreurs,  avoir 
entendu  les  cris,  vu  l'incendie,  été  avec  la  famille  de 
Priam,  avec  ces  malheureux  qui  se  cachaient  derrière 
les  autels  de  leurs  Dieux  où  les  lueurs  sinistres  du  feu 
qui  dévorait  leur  ville  allaient  les  chercher  et  les 
livrer.... 

Et  qui  peut  se  défendre  d'un  léger  frisson  en  lisant 
l'apparition  du  fantôme  de  Gréuse  ? 

Mais  quand  je  pense  à  Hector,  venu  au  bas  de  ces 
remparts  avec  de  si  excellentes  intentions,  fuyant 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


293 


devant  Achille  et  faisant  trois  fois  le  tour  de  la  ville 
toujours  poursuivi....  Je  ris  !.... 

Et  le  héros  qui  passait  une  courroie  dans  ou  autour 
des  pieds  de  son  ennemi  mort,  .le  traîne  cette  fois 
autour  des  mêmes  remparls;  je  me  figure  un  horrible 
gamin  galopant  à  cheval  sur  un  bâton  et  un  immense 
sabre  de  bois  au  côté... 

Je  ne  sais  pas...  mais  il  me  semble  qifà  Rome  seu- 
lement je  pourrai  satisfaire  mes  rêveries  universelles.... 

Là,  on  est  comme  au  sommet  du  monde. 

J'ai  jeté  au  diable  le  Journal  d'un  diplomate  en  Italie] 
cette  élégance  française,  cette  politesse,  cette  admi- 
ration banale  m'offensent  pour  Rome.  Un  Français  m'a 
toujours  l'air  de  disséquer  les  choses  avec  un  long 
instrument  qu'il  tient  délicatement  entre  ses  doigts, 
un  lorgnon  sur  le  nez. 

Rome  doit  être,  comme  ville,  ce  que  je  m'imaginais 
être  comme  femme.  Toute  parole  employée  avant  et 
pour  d'autres  appliquées  à....  nous  est  une  profanation. 

Dimanche  19  août.  —  Je  viens  de  lire  Ariane 
par  Ouida.  Ce  livre  m'a  attristée  et  cependant  j'envie 
presque  le  sort  de  Gioja. 

Gioja  a  été  élevée  entre  Homère  et  Virgile  ;  son  père 
mort,  elle  vient  à  pied  à  Rome.  Là,  l'attend  une  terri- 
ble déception.  Elle  s'attendait  à  la  Rome  d'Auguste. 

Pendant  deux  ans,  elle  étudie  dans  l'atelier  de 
Marix,  le  plus  célèbre  sculpteur  de  l'époque  qui,  sans 
le  savoir,  l'aime.  Mais  elle  ne  voit  que  son  art  jusqu'à 
l'apparition  d'Hilarion,  poète  qui  fait  pleurer  le  monde 
entier  sur  ses  poèmes  et  qui  se  moque  de  tout,  million- 
naire, beau  comme  un  Dieu  et  adoré  partout.  Pendant 
que  Marix  adore  en  silence,  Hilarion  se  fait  aimer  par 
caprice. 


394 


JOURNAL 


La  fin  du  roman  m'a  attristée  et  pourtant  j'accep- 
ierais  à  l'instant  le  sort  de  Gioja.  D'abord,  elle  adorait 
Rome;  ensuite,  elle  a  aimé  de  toute  son  âme.  Et  si  elle 
a  été  abandonnée,  c'était  par  lui,  si  elle  a  souffert, 
c'était  à  cause  de  lui.  Et  je  ne  comprends  pas  qu'on 
puisse  se  trouver  malheureuse  de  quoi  que  ce  soit 
venant  de  celui  qu'on  aime...  comme  elle  aimait  et 
comme  je  pourrai  aimer,  si  j'aime  jamais  !... 

Elle  n'a  jamais  su  qu'il  ne  l'avait  prise  que  par 
caprice. 

—  «  Il  m'a  aimée,  disait-elle,  c'est  moi  qui  n'ai  pas 
su  comment  le  retenir.  » 

Elle  a  eu  la  gloire.  Son  nom  a  été  répété  avec  une 
admiration  mêlée  de  stupeur. 

Elle  n'a  jamais  cessé  de  Vaimer,  il  n'est  jamais  des- 
cendu au  rang  des  autres  hommes  pour  elle,  elle  l'a 
toujours  cru  parfait,  presque  immortel,  elle  ne  voulut 
pas  mourir  alors  «  parce  qu'il  vit  ».  Gomment  peut-on 
8e  tuer,  quand  celui  qu'on  aime  ne  meurt  pas  ?  disait- 
elle. 

Et  elle  est  morte  dans  ses  bras  en  l'entendant  dire  : 
Je  vous  aime. 

Mais  pour  aimer  ainsi,  il  faut  trouver  Hilarion. 
L'homme  que  vous  aimerez  ainsi  ne  doit  pas  être  issu 
on  ne  sait  de  quelle  famille.  Hilarion  était  fils  d'un  nobh 
autrichien  et  d'une  princesse  grecque.  L'homme  que 
vous  aimerez  ainsi  ne  doit  jamais  avoir  besoin  d'argent, 
ne  doit  jamais  être  un  joueur  faible  ou  un  homme  qui 
a  peur  de  quoi  que  ce  soit  au  monde. 

Lorsque  Gioja  s'agenouillait  et  baisait  ses  pieds, 
j'aime  à  croire  que  ses  ongles  étaient  roses  et  qu'il 
n'avait  pas  de  cors. 

C'est  que  la  voilà,  la  terrible  réalité  ! 

Cet  homme  enfin  ne  doit  jamais  éprouver  de  diffi- 


DE  MARIE  ASIIK1RTSEFP. 


395 


cultes,  à  la  porte  d'un  palais  ou  d'un  cercle,  jamais 
d'embarras  devant  un  marbre  qu'il  veut  acheter,  ou 
d'ennui  de  ne  pouvoir  faire  quoi  que  ce  soit,  la  chose 
la  plus  folle  môme.  Il  doit  être  au-dessus  des  froisse- 
ments, des  difficultés,  des  ennuis  des  entres.  Il  ne  peut 
être  lâche  qu'en  amour,  mais  lâche  comme  Hilarion 
qui  brisait  le  cœur  d'une  femme  en  souriant,  et  qui 
pleurait  en  voyant  qu'une  femme  manquait  de  quelque 
chose. 

C'est  très  compréhensible,  d'ailleurs.  Comment 
brise-t-on  les  cœurs  ?  En  n'aimant  pas  ou  plus.  Est-ce 
volontaire?  Y  peut-on  quelque  chose?  Non.  Eh  bien, 
on  n'a  donc  pas  à  faire  de  ces  reproches  si  bètes  et 
pourtant  si  usités. 

On  reproche  sans  se  donner  la  peine  de  comprendre. 

Un  pareil  homme  doit  toujours  trouver  sur  son  chemin 
un  palais  à  lui  pour  s'y  arrêter  ;  un  yacht  pour  le  trans- 
porter où  sa  fantaisie  veut  le  conduire,  des  bijoux  pour 
parer  une  femme,  des  serviteurs,  des  chevaux,  des 
joueurs  de  flûte  même,  que  diable! 

Mais  c'est  un  conte  1  Fort  bien,  mais  alors,  cet  amour 
aussi  est  une  invention.  Vous  me  direz  qu'on  ime  des 
gens  qui  gagnent  1,200  francs  par  an  ou  qui  reçoivent 
25,000  francs  de  rente,  économisant  les  gants,  calcu- 
lant les  invitations,  mais  alors  ce  n'est  plus  du  tout 
cela,  du  tout,  du  toutl 

Alors,  on  est  amoureux,  on  aime,  on  est  désespéré, 
on  s'asphyxie,  on  tue  sa  rivale  ou  l'infidèle  lui-même. 
Ou  bien,  on  se  résigne.  Mais  ce  n'est  pas  cela,  mais  ce 
n'est  pas  du  tout  cela.  Oh!  du  tout  ! 

Susceptible  comme  je  le  suis,  la  moindre  des  choses 
me  froisse. 

«  Marix  et  Crispin  avaient  juré  de  le  tuer,  mais  elle 
ne  comprit  pas  qu'on  pût  se  venger.  —  Me  venger  de 


396 


JOURNAL 


quoil  disait-elle  ;  il  n'y  a  rien  à  venger.  J'ai  été  heu- 
reuse, il  m'a  aimée. 

«  Et  lorsque  Marix  se  jeta  à  ses  pieds  et  lui  jura  d'être 
un  ami  et  un  vengeur,  elle  se  détourna  avec  horreur, 
avec  dégoût. 

«  —  Mon  ami  ?  dit-elle,  et  vous  lui  voulez  du  mal?  » 

Je  comprends  qu'on  puisse  en  vouloir  à  mort  à 
l'homme  quona  aimé,  mais  pas  à  celui  qu'on  aime. 

Je  n'aimerai  jamais  ainsi,  si  je  ne  trouve  que  ce  que 
j'ai  déjà  vu.  Je  serais  trop  humiliée  dans  lui. 

Pensez  donc!  logé  au  deuxième  chez  ses  parents  et 
je  parie  (d'après  ce  qu'on  sait  par  Visconti)  que  sa  mère 
ne  lui  donnait  que  deux  fois  par  mois  des  draps 
blancs. 

Mais  voyez  plutôt  Balzac  pour  ces  analyses  au  mi- 
croscope, mes  faibles  efforts,  mes  malheureux  efforts 
ne  peuvent  pas  me  faire  comprendre. 

Jeudi  23  août.  — Je  suis  à  Schlangenbad  !  Com- 
ment et  pourquoi?  voici.  Parce  que  je  ne  sais  pas  pour- 
quoi je  m'ennuie  d'être  séparée  des  autres  et,  puisqu'il 
faut  souffrir,  il  vaut  mieux  souffrir  ensemble. 

Ils  se  sont  logés  dans  une  espèce  de  pension  à  Schlan- 
genbad, mais  comme  j'ai  plus  qu'assez  de  la  pension 
de  madame  la  baronne,  je  dis  que  je  veux  avoir  des 
chambres  au  Badehaus,  qui  est  ce  qu'il  y  a  de  mieux 
ici. 

Ma  tante  et  moi,  prenons  deux  chambres  au  Bade- 
haus, pour  mes  bains;  c'est  commode. 

Fauvel  m'a  ordonné  le  repos,  le  voici.  Seulement,  je 
ne  me  crois  pas  encore  guérie  et,  dans  les  choses  désa- 
gréables, je  ne  me  trompe  jamais. 

Bientôt  j'aurai  dix-huit  ans.  C'est  peu  pour  les  per- 
sonnes qui  en  ont  trente-cinq,  mais  c'es*  beaucoup 


DE  MARIE  BASBKIRTSEFF. 


397 


pour  moi,  qui  en  quelques  mois  de  vie  de  jeune  fille 
n'ai  eu  que  peu  de  plaisir  et  beaucoup  d'ennuis. 

L'art!  Si  je  n'avais  dans  le  lointain  ces  quatre  lettres 
magiques,  je  serais  morte. 

Mais  pour  cela  on  n'a  besoin  de  personne,  on  ne 
dépend  que  de  soi,  et,  si  on  succombe  c'est  qu'on 
n'est  rien  et  qu'on  ne  doit  plus  vivre.  L'art!  je  mêle 
figure  comme  une  grande  lumière  là-bas,  très  loin,  et 
j'oublie  tout  le  reste  et  je  marcherai  les  yeux  fixe's  sur 
cette  lumière... Maintenant,  oh!  non,  non,  maintenant, 
mon  Dieu,  ne  m'effrayez  pas!  Quelque  chose  d'horrible 
me  dit  que...  Ahl  non!  Je  ne  l'écrirai  pas,  je  ne  veux 
plus  me  porter  malheur!  Mon  Dieu...  on  essayera  et 
si...  C'est  qu'il  n'y  aura  rien  à  dire...  et...  que  la  vo- 
lonté de  Dieu  soit  faite! 

*  J'étais  à  Schlangenbad  il  y  a  deux  ans.  Quelle  dif- 
férence ! 

Alorsj'avais  toutes  les  espérances  ;  à  présent,  aucune. 

L'oncle  Etienne  est  comme  alors  avec  nous,  et  avec 
un  perroquet  comme  il  y  a  deux  ans.  La  même  tra- 
versée du  Rhin,  les  mêmes  vignes,  les  mêmes  ruines, 
des  châteaux,  des  vieilles  tours  à  légendes. . . 

Et  ici,  à  Schlangenbad,  de  ravissants  balcons, 
somme  des  nids  de  verdure,  mais  ni  les  ruines,  ni  les 
maisonnettes  neuves  et  gentilles  ne  me  charment.  Je 
reconnais  le  mérite,  le  charme,  la  beauté  lorsqu'il  y 
a  lieu,  mais  je  ne  puis  rien  aimer  que  là-bas. 

Et  d'ailleurs  qu'y  a-t-il  dans  le  monde  de  comparable  ? 
Je  ne  sais  comment  dire,  mais  les  poètes  l'ont  assuré 
et  les  savants  l'ont  prouvé  avant  moi. 

Grâce  à  l'habitude  de  porter  avec  moi  «  un  tas  de 
choses  inutiles  »,  au  bout  d'une  heure  je  suis  partout 
un  peu  comme  chez  moi;  mon  nécessaire,  mes  cahiers, 
ma  mandoline,  quelques  bons  gros  livres,  ma  c fiance l- 
M.  b.  —  fi  34 


398 


JOURNAL 


lerie  et  mes  portraits.  Voilà  tout.  Mais,  avec  cela,  n'im- 
porte quelle  chambre  d'auberge  devient  convenable. 
Ce  que  j'aime  le  plus,  ce  sont  mes  quatre  gros  diction- 
naires rouges,  mon  Tite-Live  gros  vert,  un  tout  petit 
Dante,  un  Lamartine  moyen  et  mon  portrait,  de  la 
grandeur  cabinet,  peint  à  l'huile  et  encadré  dans  du 
velours  bleu  foncé  dans  une  boîte  de  cuir  de  Russie. 
Avec  cela,  mon  bureau  est  élégant  tout  de  suite,  et  les 
deux  bougies,  projetant  leur  lumière  sur  ces  teintes 
chaudes  et  douces  à  l'œil,  me  raccommodent  presque 
avec  l'Allemagne. 

Dina  est  si  bonne...  si  gentille  1  Je  voudrais  tant  la 
voir  heureuse!... 

En  voilà  un  motl  Quelle  vilaine  blague  que  la  vie  de 
certaines  personnes! 

Lundi  27  août.  —  J'ai  ajouté  une  clause  à  ma 
prière  de  tous  les  soirs,  cinq  mots  :  Protégez  nos  ar- 
mées !  mon  Dieu  ! 

Je  dirais  bien  que  je  suis  inquiète,  mais  dans  des  in- 
térêts si  grands,  que  suis-je  pour  dire  quoi  que  ce  soit? 
Je  déteste  les  compassions  oisives.  Je  ne  parlerais  sur 
notre  guerre  que  si  j'y  pouvais  quelque  chose.  Je  me 
borne  à  persister  quand  même  à  admirer  nctre  famille 
impériale,  nos  grands-ducs  et  notre  pauvre  cher  em- 
pereur. 

On  trouve  que  nous  allons  mal.  Je  voudrais  bien 
voir  les  Prussiens  dans  ce  pays  sauvage,  aride,  rempli 
de  traîtres  et  de  ruses  !  Ces  excellents  Prussiens  mar- 
chaient dans  un  pays  riche  et  fertile  comme  la  France, 
où  à  chaque  instant  ils  trouvaient  des  villes  et  des 
campagnes,  où  ils  avaient  h  manger,  à  boire  et  à  voler. 
Je  voudrais  les  voir  dans  les  BalKans  ! 

Sans  compter  que  nous  nous  battons,  tandis  qu'eui 


DE  MARIE  BASHK1RTSEFF. 


399 


achetaient  pour  la  plupart  et  puis  faisaient  une  bou- 
cherie d'hommes. 

Nos  braves  meurent  comme  des  brutes  disciplinées, 
disent  les  gens  de  parti  pris;  comme  des  héros,  disent 
les  honnêtes  gens. 

Mais  tout  le  monde  est  d'accord  pour  dire  que  jamais 
encore  on  ne  s'est  battu  comme  se  battent  les  Russes  à 
présent.  L'histoire  vous  le  dira. 

Mercredi  29  août.  —  Étant  depuis  longtemps  tour- 
mentée par  le  point  obscur  pour  moi  du  passage  de 
l'empire  à  la  royauté,  au  morcellement  définitif  de 
l'Italie,  j'ai  pris  un  livre  d'Amédée  Thierry  et  m'en 
suis  allée  dans  le  bois  où  j'ai  lu,  cherché  et  appris  ce 
qu'il  fallait,  tout  en  errant  à  l'aventure,  ne  sachant  où 
j'allais  et  m'imaginant  vainement  des  rencontres 
comme  celle  que  j'ai  décrite  Tannée  passée. 

Les  Russes  vont  de  mal  en  pis.  On  lisait  les  nouvelles 
de  la  guerre  :  le  défilé  de  Chipka  est  encore  aux  Russes  ; 
demain  nous  saurons  le  résultat  de  l'action  décisive. 
Aussitôt  j'ai  fait  vœu  de  ne  pas  dire  un  mot  jusqu'à 
demain,  pour  que  les  nôtres  gagnent. 

Moi,  à  dix-huit  ans,  c'est  une  absurdité  I  Mes  talents 
à  l'état  d'herbes,  mes  espérances,  mes  manies,  mes 
caprices  vont  devenir  ridiculesàdix-huit  ans.  Commen- 
cer la  peinture  à  dix-huit  ans,  quand  on  a  eu  la  préten- 
tion de  tout  faire  avant  et  même  mieux  que  les  autres! 

Il  y  en  a  qui  trompent  les  autres,  moi  j'ai  trompé 
moi-même. 

Jeudi  30  zoût.  — Je  n'ai  pas  parlé,  et  ce  soir  à 
Wiesbaden  nous  avons  appris  que  Chipka  est  aux 
Russes,  que  les  Turcs  sont  battus  (du  moins  dans  le 
moment)  et  que  de  grands  renforts  nous  arrivent. 


400 


JOURNAL 


Samedi  1*r  septembre.  —  Je  suis  beaucoup  toute  seule, 
je  pense,  je  lis  sans  guide  aucun.  C'est  peut-être  bien, 
mais  c'est  peut-être  mal  aussi. 

Qui  me  garantit  que  je  ne  suis  pas  pavée  de  sophismes 
et  remplie  d'idées  erronées!  C'est  de  quoi  on  jugera 
après  ma  mort. 

Pardon,  pardonne.  Voilà  un  mot  et  un  verbe  beau- 
coup employés  dans  ce  monde.  Le  christianisme  nous 
ordonne  le  pardon. 

Qu'est-ce  que  le  pardon? 

C'est  la  renonciation  à  la  vengeance  ou  à  la  punition. 
Mais  lorsqu'on  n'avait  eu  l'intention  ni  de  se  venger,  ni 
de  punir,  peut-on  pardonner^  Oui  et  non.  Oui,  parce 
qu'on  se  le  dit  et  le  dit  aux  autres  et  qu'on  agit  comme 
si  l'offense  n'avait  pas  existé  ! 

Non,  parce  qu'on  n'est  pas  pas  maître  de  sa  mémoire, 
et  tant  qu'on  se  souvient,  on  n'a  pas  pardonné. 

J'ai  passé  toute  la  journée  dans  la  maison  d'en  face 
avec  les  miens,  où  j'ai  raccommodé  avec  mes  propres 
doigts  un  soulier  de  cuir  de  Russie  à  Dina;  ensuite  j'ai 
lavé  une  grande  table  de  bois,  comme  la  première  fille 
de  chambre  venue,  et  sur  cette  table  je  me  misa  faire 
des  Varéniki  (pâte  faite  de  farine,  d'eau  et  de  fromage 
frais).  Les  miens  se  sont  amusés  à  me  voir  pétrissant 
de  la  farine  mouillée,  les  manches  retroussées  et  une 
calotte  de  velours  noir  sur  la  tête  «  comme  Faust  ». 

Et  puis  j'ai  mis  un  paletot  Robespierre  couleur 
caoutchouc  blanc,  et  je  suis  allée  avec  Dina  étonner  la 
Tyrolienne  qui  vend  un  tas  de  petites  choses  en  lui  de- 
mandant la  tête  morte  de  M...  Elle  ne  comprenait  pas, 
je  lui  acheté  un  ours  et  nous  sommes  parties. 

Dimanche  2  septembre.  —  Comment  des  gens  libres 


DE  MARIE  EàSHKLRïSEFF. 


401 


et  que  personne  n'y  force  vont-ils  passer  une  journée  à 
Wiesbaden? 

Nous  y  allons  pourtant,  pour  voir  le  peuple  le  plus 
ridicule  du  monde  célébrer  la  défaite  du  plus  élégant. 

J'avais  sommeil  et  prenais  de  temps  en  temps  dw 
café  noir. 

Jeudi  6  septembre.  —  Rester  à  Paris.  C'est  à  quo 
je  me  suis  définitivement  arrêtée  et  ma  mère  aussi. 
suis  restée  toute  la  journée  avec  elle.  Nous  ne  nous 
querellions  pas  et  cela  irait  très  bien  si  elle  n'était  pas 
maJade,  surtout  dans  la  soirée.  Depuis  hier,  elle  ne 
quitte  presque  pas  le  lit. 

Je  suis  décidée  à  rester  à  Paris,  où  f  étudierai  et  d'où 
pendant  l'été  f  irai  mf  amuser  aux  eaux.  Toutes  les  fan- 
taisies sont  épuisées;  la  Russie  m'a  fait  défaut,  et  je  suis 
bel  et  bien  corrigée.  Et  je  sens  que  le  moment  est  enfin 
venu  de  m'arrêter.  Avec  mes  dispositions,  en  deux  années 
je  rattraperai  le  temps  perdu. 

Ainsi  donc,  au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Es* 
prit  et  que  la  protection  divine  soit  avec  moi.  Ce  nest 
pas  une  décision  éphémère  comme  tant  d'autres,  mais  dé- 
finitiv& 


FIN   DU    TOME  PREMIER 


Paris.  —  L.  Mà.retheux,  imprimeur,  1,  rue  Cassette. 


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INNA  •  I